La parole chrétienne en écritures chamaniques.
Les pratiques textuelles du Père Paul Vial
chez les Yi-Sani (Chine) (1887-1917)

- Aurélie Névot
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résumé

Fig. 1. Paul Vial (1855-1917)

Fig. 2. Manuscrit bimo

En hommage à Daniel Fabre

 

 

Paul Vial fut ordonné prêtre aux Missions étrangères de Paris (MEP) le 20 septembre 1879 et dépêché la même année en Chine, dans la province du Yunnan [1]. Très influencé par l’enseignement jésuite qu’il reçut de 1868 à 1876 à l’école apostolique d’Avignon, il prit Ignace de Loyola (1491-1556) pour Saint Patron. Il s’en expliqua dans la correspondance (non publiée) qu’il entretint avec sa bienfaitrice, Marie de la Selle : « Puisque j’appartiens à une congrégation [les MEP] fondée par un jésuite et qui n’a encore aucun Saint parmi ses membres, il m’est bien permis, je pense, de prendre un protecteur de l’Eglise ; or qui peut mieux que Saint Ignace me tenir lieu de Père ? C’est donc Ignace que j’ai choisi pour être le directeur de mon âme » (Vial, 25 09 1878) [2].

Fort de son expérience jésuite, Vial souhaita privilégier, dans sa pratique d’évangélisation en Asie, les cultures des populations qu’il fut amené à rencontrer (fig. 1). Cette valorisation de l’inculturation trouve ses fondements chez les premiers jésuites établis en Chine à partir du XVIe siècle – dont le plus célèbre fut Matteo Ricci [3]. Ces derniers s’intégrèrent à la société confucéenne lettrée et prêtèrent attention aux pratiques religieuses des Chinois, tolérant leurs rites et reprenant des concepts confucéens pour traduire des idées chrétiennes [4]. Vial désira donc mettre en œuvre une politique dite d’accommodation qui n’avait pourtant plus cours depuis la « querelle des rites ». Cette dernière opposa les partisans de l’adaptation du dogme aux coutumes et usages locaux à l’autorité papale favorable à un christianisme chinois orthodoxe. En 1715, le pape Clément XI interdit aux chrétiens chinois d’accomplir le culte aux ancêtres, ce qui entraîna un raidissement de l’empereur Kangxi avec l’expulsion des missionnaires et la persécution des chrétiens. En cette fin de XIXe siècle, la lutte contre le paganisme demeurait le mot d’ordre des instances romaines, et tout projet d’adaptation à la civilisation autochtone et d’intégration de traditions chinoises aux pratiques chrétiennes fut totalement omis du programme de propagande de 1883.

Vial s’insurgea contre l’intransigeance du Vatican : « C’est de ces questions de bon sens que je voudrais un peu plus de liberté de la part des supérieurs. Je comprends la nécessité de l’unité dans un même mouvement. Mais combien de fois sous prétexte d’unité, nous impose-t-on l’uniformité ou la routine ? » (Vial, 24 06 1899). La correspondance que le missionnaire entretint avec sa bienfaitrice, Marie de la Selle, dévoile la désapprobation des autorités ecclésiastiques à l’égard de ce prêtre qui fit à ce point figure de rebelle qu’il fut accusé de vouloir « fonder une Eglise dans l’Eglise ». Il fut, en effet, aux prémisses d’un nouveau mouvement d’indigénisation développé, à partir de 1912, par le missionnaire lazariste belge Vincent Lebbe chez les Han – la population majoritaire de Chine.

La critique la plus forte formulée par Vial à l’encontre de ses supérieurs portait sur l’empressement mis à enseigner le message chrétien, cause de l’échec de l’implantation chrétienne, selon lui. Il écrivit ainsi à Marie de La Selle :

 

Je vous avoue que je m’explique la froideur de bien des âmes pour notre sainte religion ; on la leur montre trop comme un système de formules, de pratiques et de petites dévotions. Je vois cela même dans l’évangélisation des idolâtres surtout en Chine. A peine chrétiens, que dis-je chrétiens ? A peine moins idolâtres, on les plie à des exercices si nombreux que ne voyant la religion que sous cette forme, ils s’en dégoûtent bien vite et se retirent persuadés que notre religion n’est pas faite pour eux. Quand je suis arrivé au Yunnan, il y avait 15 000 chrétiens, aujourd’hui, on en compte 7000. Les missionnaires sont bons et zélés mais mal dans le système (Vial, 05 08 1897).

 

Pendant les huit premières années de son apostolat, de 1879 à 1887, Vial s’initia aux stratégies d’évangélisation auprès de prêtres confirmés en milieu han. Les désillusions du jeune missionnaire furent alors grandes, car il éprouva de grandes difficultés à s’intégrer à la culture locale. Peu à peu, il ressentit ainsi une réelle aversion à l’encontre de ceux qu’il nommait « les Chinois » – les minorités du Yunnan ne l’étant pas, à ses yeux. De fait, il partit à la recherche d’une autre population à christianiser, qu’il jugeait plus « simple » et plus « proche » des Européens, par ailleurs propre à répondre à son idéal missionnaire. Influencé par ses lectures de jeunesse imprégnées de romantisme, il se tourna vers les « Naturels de la terre » pour reprendre une formulation employée dès le XVIIe siècle (voir la lettre non publiée (archives des MEP) de P. Sevin adressée à M. Charmot en date du 11 12 1698), laquelle désignerait aujourd’hui les minorités susmentionnées. Voyageant sans cesse, Vial rencontra un jour une population, à l’époque assimilée aux Lolo et aujourd’hui à la nationalité Yi : les Gnipa – ou Nipa pour reprendre leur endo-ethnonyme encore appelés Sani en chinois (expression que je propose de reprendre ici). En 1887, il décida de vouer son apostolat à leur évangélisation, ce qu’il fit jusqu’à sa mort, en 1917.

Faisant fi des consignes ecclésiales, tout en s’improvisant médecin, avocat et propriétaire terrien, Vial prit connaissance des pratiques rituelles et des croyances yi-sani, à tel point qu’il se considéra ethnographe. Le missionnaire privilégia l’apprentissage de la langue locale, l’ignorance des langues vernaculaires des populations à évangéliser étant, à ses yeux,

 

la racine du mal. (…) On n’a pas idée de la nécessité de cette science, mais on s’en est aperçu quand on a vu avec quelle curiosité, quelle [?] les indigènes m’entouraient pour m’entendre parler et réciter des prières dans leur langue. Ca a été pour eux une révélation, et j’espère que cette circonstance portera ses fruits. Je reste encore le seul missionnaire indigène parce que je sais la langue » (Vial, 20 02 1897).

 

Le prêtre en était convaincu : « Quand vous possédez la langue, l’écriture, la religion et l’histoire d’un peuple primitif, vous avez en main le moyen le plus efficace pour remuer, émouvoir, attirer ce peuple à vous ; la porte de son cœur vous est ouverte et Jésus-Christ peut en prendre possession » [5].

Il sera ici précisément question des stratégies textuelles du missionnaire qui tenta d’implanter la religion chrétienne en s’appuyant sur des textes rituels que seuls les chamanes des Sani appelés Maîtres de la psalmodie, bimo, utilisent d’ordinaire (fig. 2).

Durant les trente années de son apostolat, de 1887 à 1917, le Père Vial suivit un apprentissage auprès de bimo, copia certains de leurs manuscrits, et écrivit de nombreux articles à leur propos. Il rédigea également un Dictionnaire français-lolo. Dialecte Gni publié à Hong Kong en 1909, pour lequel il reçut, un an plus tard, le prix Stanislas-Julien de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. Il écrivit de surcroît plusieurs catéchismes en employant l’écriture rituelle bimo. Il alla plus loin encore dans son entreprise d’évangélisation en enseignant cette écriture à l’école, promouvant dès lors un processus d’institutionnalisation. En voulant créer un « royaume chrétien » qu’il percevait comme une sorte de bastion de défense contre l’oppresseur « chinois » local – contre les Han donc – et contre les anticléricaux français, Vial voulait assurer « la résurrection lolotte ». En effet, les Yi-Sani constituaient, à ses yeux, une civilisation chrétienne originelle de l’écrit. C’est donc un véritable projet de civilisation local qu’il mit en œuvre au regard des contextes nationaux chinois et français. On assiste, d’une part, à un transfert de sacralité : l’écriture d’origine rituelle fut institutionnalisée par l’école et devait porter le projet de civilisation chrétien. On observe, d’autre part, un transfert de ritualité : Vial prêta à cette même écriture de nouvelles valeurs en ce qu’elle devint l’écriture privilégiée du rite chrétien.

 

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[1] Je remercie chaleureusement Bérénice Gaillemin et Isabel Yaya de m’avoir conviée à participer au colloque intitulé « La Parole en images » dont ce texte est issu. Je remercie par ailleurs vivement Giordana Charuty, Daniel Fabre (à qui je rends par là-même hommage), André Mary et Jean-Pierre Piniès d’avoir enrichi ma réflexion sur l’idée de transferts de sacralité et de ritualité lors d’un colloque organisé à Carcassonne, en février 2012, sur les missionnaires ethnographes. Ce dernier thème fera d’ailleurs prochainement l’objet d’un autre article sur Vial dans un Carnet de Bérose.
[2] Lorsque la référence sera faite à la correspondance de Vial, les dates des lettres apparaîtront, comme ici, entre parenthèses.
[3] Voir J. D. Spence, Le Palais de mémoire de Matteo Ricci, Paris, Payot, 1986.
[4] Cette méthode rappelle celle employée par le bouddhisme pour s’implanter dans le monde sino-coréen ; les notions bouddhiques furent traduites dans les concepts du confucianisme.
[5] P. Vial, « Les Lolos ont-ils une religion », Annales des Missions Etrangères de Paris, Paris, 1902, p. 139.