Un cas de réappropriation d’image : le plongeon de César
C’est précisément sur une visio que nous conclurons ces petits essais de lecture errante et associative – en l’occurrence l’image rêvée d’un plongeon, celui de César au Rubicon. La visio, notons-le, relève des deux versants de la littérature. Création fictionnelle, elle relève de la poïétique auctoriale ; mais entée sur les fragments de réel que la fouille érudite met à jour, elle procède également de la rhétorique lectoriale. Or pour Pascal Quignard, la lecture prime sur l’écriture « non pas écrire : lire, relire fait ma joie » [40]. La lecture fonde l’écriture, elle est la matrice de la récriture superpositionnelle ; une matrice à laquelle le lecteur a accès au fur et à mesure qu’il entre en familiarité avec l’œuvre. Examiner la rhétorique de la lecture, étudier la manière dont l’œuvre prédétermine sa lecture, englobe la question de la poïétique.
Cette dualité fonctionnelle est au cœur du statut du regard qui oscille entre le fascinant et le fasciné [41]. Le regardant devient alors le moteur et l’admoniteur de la métamorphose des images, de leur mise en superposition. Ainsi d’Ann Hidden observée par son ami Léo dans un singulier glissando où la musicienne devient plongeuse :
Quand Ann Hidden était perdue dans son chant, elle se tenait curieusement assise. Son corps était presque rejeté en arrière. Elle avait l’air magnifique d’une femme qui ne pense jamais à l’impression qu’elle peut produire. Il semblait alors qu’il était possible que soudain elle disparaisse, tombe, s’envole, se jette du haut des roches dans le port, plonge dans la mer (VA, p. 217).
La métamorphose est explicitement assumée par l’observateur, lecteur herméneute, dont la vision révèle la nature Ann Hidden [42] dans une poïétique et une rhétorique combinées de l’image.
Un tel dispositif est à l’œuvre dans le plongeon de César au Rubicon : scène tabulaire, relatée et glosée à deux reprises par Quignard dans Sur le désir de se jeter à l’eau [43]. Les deux textes sont des introspections spéculant sur les images traversant l’esprit de César sur le point de franchir le Rubicon. Le second texte renchérit sur le premier qui distingue deux images :
Lorsqu’il s’agit pour lui de franchir le Rubicon deux images traversèrent l’âme de César : un joueur de dés qui lance ses osselets dans le sable, un pêcheur d’éponges qui se précipite la tête la première dans la mer (SLD, p. 10).
Réhabilitatrice par nature, l’érudition quignardienne s’emploie aussitôt à sortir de l’ombre l’image du plongeur :
Seule la première image a été retenue par la tradition. Voici ce qu’écrivait Plutarque [44] : Lorsqu’il arriva sur le bord de la rivière appelée Rubico, frontière de la province qui lui avait été confiée par le sénat, il se tint immobile devant l’onde, semblant hésitant, réfléchissant en silence. Il avait alors l’apparence d’un homme qui, du haut d’une falaise, s’apprête à se lancer dans un gouffre béant. Tout à coup, il dit : « Que le dé en soit jeté » et il se tourna vers son armée à laquelle il donna l’ordre de traverser devant lui la petite rivière » (Ibid., pp. 10-11, nous soulignons).
La tradition est doublement amendée : en premier lieu, par la correction de la traduction traditionnelle du célèbre alea jacta est qui provient de la version latine de l’épisode rapportée par Suétone dans La Vie des douze Césars (XXXI-XXXII) ; une correction déjà formulée dans Albucius [45] et qui transforme une sentence fataliste en un énoncé quasi-perlocutoire dictant le franchissement du Rubicon. En second lieu, par l’introduction de l’image du plongeur en posture de praecipitatio, saisi dans le-moment-d’avant-l’action irréversible, et plongé dans une meditatio analogue à celle que Quignard prête à Médée dans Le Sexe et l’Effroi [46]. Cette image enfin et surtout est une visio, une herméneutique de la posture, analogue en cela au regard que Leo porte sur Anna : il avait alors l’apparence…
Pour appréhender plus exactement le statut de cette image, il faut se reporter au texte de Plutarque :
Lorsqu’il fut sur les bords du Rubicon, fleuve qui sépare la Gaule cisalpine du reste de l’Italie, frappé tout à coup des réflexions que lui inspirait l’approche du danger, et qui lui montrèrent de plus près la grandeur et l’audace de son entreprise, il s’arrêta ; et, fixé longtemps à la même place, il pesa, dans un profond silence, les différentes résolutions qui s’offraient à son esprit, balança tour à tour les partis contraires, et changea plusieurs fois d’avis. Il en conféra longtemps avec ceux de ses amis qui l’accompagnaient, parmi lesquels était Asinius Pollion. Il se représenta tous les maux dont le passage de ce fleuve allait être suivi, et tous les jugements qu’on porterait de lui dans la postérité. Enfin, n’écoutant plus que sa passion, et rejetant tous les conseils de la raison, pour se précipiter aveuglément dans l’avenir, il prononça ce mot si ordinaire à ceux qui se livrent à des aventures difficiles et hasardeuses : « Le sort en est jeté !» et, passant le Rubicon, il marcha avec tant de diligence qu’il arriva le lendemain à Ariminum avant le jour et s’empara de la ville. La nuit qui précéda le passage de ce fleuve, il eut, dit-on, un songe affreux : il lui sembla qu’il avait avec sa mère un commerce incestueux [47].
La structure du récit de Plutarque est à la fois dramatique et rhétorique : 1) approche d’une frontière géographique et éthique (franchir le Rubicon avec une armée, c’est transgresser les lois de Rome et mettre en péril la République) ; 2) station soudaine de César dont le corps se fige tandis qu’il déploie le pro et le contra d’une rhétorique délibérative, prolongée par la consultation des amis ; 3) rupture brutale de l’immobilité par une sentence décisionnelle et le passage à l’acte – la traversée qui aboutira à la guerre civile, à la mort de Pompée et l’effondrement du régime républicain. Le texte fournit à Quignard tous les indices d’un saut irréversible vers un avenir incertain, dicté par la passion qui interrompt l’exercice rationnel de la délibération. L’appel à jeter le dé est l’expression d’un imperator prenant en main son destin et celui de Rome. La délibération est figurée par une tension rigide, une immobilité qui préluderait à un saut. Mais celui-ci et son assimilation à un plongeon est absent du texte de Plutarque : le plongeon de César est l’image manquante. Dans la réappropriation de Plutarque par Quignard, le plongeon de César est un insert fictionnel dans un fragment d’histoire qui fournit le contexte d’un plongeon mais ne le figure pas. Illustration exemplaire de l’art poétique exposé dans l’Avertissement d’Albucius : il avait alors l’apparence d’un homme, qui du haut d’une falaise, s’apprête à se lancer dans un gouffre béant… le plongeon n’est pas un acte réel, mais la figuration symbolique d’une praecipitatio dont la transgression éthique est elle-même mise en abîme par Plutarque par la mention du rêve incestueux (la Mère c’est-à-dire la Patrie). Autorisé par ce rêve que Plutarque prête à César, Quignard prête analogiquement l’image du plongeon à l’âme de César : paradigme exemplaire de l’appropriation de l’histoire par une fiction qui simultanément exhausse le réel et en donne l’herméneutique figurative.
[40] SLD, p. 9.
[41] Tel est le regard porté sur les images dans les ténèbres souterraines : grotte de Lascaux, tombe de Tarquinia (Sur l’image qui manque à nos jours, respectivement p. 9 et p. 20) ; tombe de Paestum : « vision rétrospective et fascinée du plongeur à Paestum – à la fois vision du plongeur et vision du voyeur fasciné du plongeur » (Irène Fenoglio, SLD, p. 27). Sur cette question, voir Fascination des images, images de la fascination, G. Declercq et S. Spriet (dir.), postface de Pascal Quignard, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2015.
[42] « C’était une femme entièrement à sa faim, à son chant, à sa marche, à sa passion, à sa nage, à son destin » (VA, p. 217).
[43] SLD, p. 10 et p. 281.
[44] Cette phrase doit se comprendre comme une récriture de Plutarque par Quignard et non comme une citation littérale – comme le confirme l’absence de guillemets.
[45] « Le 10 janvier 49, quand César quitte Ravenne, quand il arrive devant le petit ruisseau du Rubicon, quand il cite un vers de Ménandre sujet à un contresens millénaire (« Alea jacta est » ne veut pas dire “Le sort en est jeté”, cela veut dire au contraire : “Je lance une partie dont je ne connais pas l’issue”), Albucius, Op. cit., p. 52. La formulation grecque chez Plutarque (ἀνερρίφθω κύβος anerrhī́phthō kýbos) est optative (qu’un dé soit jeté) mais la plupart des traductions françaises s’alignent sur le latin constatif de Suétone (Jacta alea est : le dé est jeté). Erasme cependant, suivant la leçon de Plutarque, proposait de corriger la sentence en mettant le verbe à l’impératif futur (alea jacta esto).
[46] Op. cit., p. 171 et sq.
[47] Vie de César, XXXVII, dans Vies des hommes illustres, éd. bilingue, trad. Dominique Picard, Didier, 1844, en ligne sur le site Remacle (en ligne, consulté le 13 mars 2026).