Lector errabundus. Images quignardiennes
et rhétorique de la lecture

- Gilles Declercq
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Résumé

La présente étude aborde l’image quignardienne par sa réception, c’est-à-dire selon une rhétorique de la lecture. En postulant d’une part que l’œuvre procède moins par invention que par redisposition de topiques nodales qui fondent la réticularité intertextuelle et la structure palimpsestique de l’œuvre, et en définissant d’autre part le lecteur quignardien confronté au flux et reflux d’une œuvre « océanique » comme un lecteur en errance, qui s’immerge et se livre, au gré de sa mémoire personnelle de l’œuvre, au déchiffrement d’images en superposition croissante. Cette lecture verticale se caractérise par un va-et-vient entre l’archétype et ses paradigmes, à l’instar du plongeon et des multiples figures du plongeur. La seconde partie de l’étude est ainsi consacrée à la lecture d’images rectrices – telle la figure des nageuses, et s’achève sur l’analyse du plongeon de César (Sur le désir de se jeter à l’eau) qui, selon une logique de montage filmique, redispose et s’approprie les hypotextes antiques pour y incruster une image qui manque, exemplaire de l’hybridité fascinante de la fiction quignardienne.

Mots-clés : topique, disposition, superposition, archétype et paradigme, hypotexte et palimpseste, image entre histoire et fiction

 

Abstract

This study approaches the Quignardian image through its reception, that is, according to a rhetoric of reading. Assuming on the one hand that the work proceeds less by invention than by rearranging nodal topics that form the intertextual reticularity and palimpsestic structure of the work, and on the other hand defining the Quignardian reader confronted with the ebb and flow of an "oceanic" work as a wandering reader who immerses himself and surrenders, at the whim of his personal memory of the work, to the deciphering of images in increasing superposition. This vertical reading is characterized by a back-and-forth between the archetype and its paradigms, similar to the dive and the multiple figures of the diver. The second part of the study is thus devoted to the reading of directive images - such as the figure of the swimmers, and ends with the analysis of César’s dive (On the desire to throw oneself into the water) which, according to a logic of film editing, rearranges and appropriates the ancient hypotexts to incrust an image that is missing, an example of the fascinating hybridity of Quignardian fiction.

Keywords: topic, disposition, superposition, archetype and paradigm, hypotext and palimpsest, image between history and fiction

 


 

Dans un travail précédent consacré à la topique de la mer originelle [1], prenant appui sur Pascal qualifiant l’intérêt de ses Pensées (« Qu’on ne me dise pas que je n’ai rien dit ici de nouveau, la disposition des matières est nouvelle » [2]), nous faisions valoir que la poïétique quignardienne procède d’une rhétorique créatrice fondée sur la disposition plutôt que sur l’invention : autrement dit que la dynamis de l’œuvre repose moins sur la multiplication de ses topoï que sur leur récriture sous une double modalité d’itération et de variation au fondement d’une œuvre virtuellement infinie.

Nous reprenons ici ce postulat mais en inversant la perspective : non plus étudier la poïétique des images, mais observer leur perception par le lecteur. Etudier par conséquent la dynamique propre à une rhétorique de la lecture telle que la constitue l’expérience continuée du lecteur quignardien, confronté à l’élan et au ressac de l’œuvre à mesure que s’accumulent et se superposent les livres qui, inchoativement, la composent.

 

Le geste de l’abandon

 

A considérer aujourd’hui l’amplitude de l’œuvre, en augmentation constante au fil des ans, celle-ci constitue littéralement une somme, objectivement et principiellement insaisissable, au sens où il est de moins en moins possible à un lecteur solitaire d’en faire le tour. L’approche de cette œuvre majeure de la littérature contemporaine se résume en un terme-clé dont use Pascal Quignard et que glose Irène Fenoglio [3] : le plongeon – tel est le geste requis du lecteur quignardien : lire ici, c’est plonger, s’immerger jusqu’à se perdre, dans chaque livre comme en une mer, dans l’œuvre entière comme en une suite océanique. L’œuvre prend ainsi à contrepied critiques et universitaires dont la lecture professionnelle vise l’explication et la glose, la maîtrise cognitive. L’auteur l’affirme à maintes reprises : son œuvre ne vise ni la connaissance ni la vérité ; quête désirante conjointement onirique et érudite, elle promeut l’image au détriment de la raison. L’œuvre ne demande pas à son lecteur de la comprendre, mais de s’y abandonner.

Cet abandon est largement produit par la fascination, à la fois déconcertante et exaltante, que produit le brouillage des frontières usuelles des genres littéraires. L’œuvre quignardienne participe en cela de la dimension métalangagière de la littérature moderne ; mais la systématicité de l’hybridation entre essai et récit, réflexion et fiction, érudition et fabulation, produit un effet de lecture singulier : la perte des repères qui norment usuellement notre façon de lire. Au fil des pages et de livre en livre, le lecteur se trouve plongé dans une incertitude thématique et générique : le sui generis de l’œuvre s’impose au lecteur ; l’hybridation de la réflexion érudite et de la fable insolite crée un rythme essentiel qui emporte le lecteur, l’invite à s’immerger et à flotter au gré du flux et reflux de l’écriture – traversée de l’œuvre, temporalité des heures heureuses.

Cet abandon lectorial, cet égarement consenti sont intimement liés à la structure topique de l’œuvre et au défi que constitue sa croissance et sa mouvance Au fur et à mesure que celle-ci se déploie, la localisation des topoï devient une tâche toujours plus complexe en raison de la diffusion généralisée des topoï majeursde l’œuvre [4]. En faire le relevé exhaustif est une tâche jamais close et que relance la parution de chaque volume. Ainsi de la figure du plongeur dont Irène Fenoglio esquissait la généalogie en 2011, pour aussitôt souligner l’infinité de cet ostinato :

 

La figure du plongeur hante, à vrai dire, toute l’œuvre de Pascal Quignard. Nous ne pouvons ici faire le relevé de toutes ses apparitionsmais il importe de noter l’espace ante de cette figure à propos de Boutès qui la fait vivre pour elle-même (SLD, p. 28).

 

A cet espace amont il faudrait aujourd’hui ajouter l’espace aval d’essais (Sur l’image qui manque à nos jours, 2014 ; Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour, 2024 et de récits (L’Amour la mer, 2022 ; Les Heures heureuses, 2023). Par sa nature itérative, l’œuvre résiste à sa saisie globale ; rétive à tout savoir unifiant, elle ne permet de dictionnaire que « sauvage » [5].

 

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[1] G. Declercq, « Panthalassa ou le ressac de l’origine. Itérations et variations dans l’œuvre quignardienne », dans Pascal Quignard. Faire résonner le plus ancien, Saïda Arfaoui (dir.), Paris, Hermann, 2024, pp. 157-174.
[2] B. Pascal, Pensées, éd Louis Lafuma, fr. 696, Paris, Editions du Luxembourg, 1952, t. I, p. 397.
[3] P. Quignard et I. Fenoglio, Sur le désir de se jeter à l’eau, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2011 (désormais SLD).
[4] Au titre desquels, sans exhaustivité : l’origine et le jadis, la musique et l’ante-langage, la solitude et l’asocialité, l’assaut nocturne des images, le sublime érotique et thanatique du plongeon et de la chute.
[5] Voir M. Calle-Gruber et A. Frantz (dir.), Dictionnaire sauvage Pascal Quignard, Paris, Hermann, 2016.