Les images quignardiennes recèlent ainsi des liens discrets mais tenaces à de petits objets. L’un d’eux, en bonne place dans la scène du déjeuner à Capri, revêt un relief singulier, a posteriori, par son « retour » dans une scène de Trésor caché où Louise rend visite à Luigi hospitalisé. Scène sordide mais soudain métamorphosée par sa superposition au cadre de leur idylle Phlégréenne et l’évocation soudaine des fauteuils en plastique blanc, objet d’une ode singulière :
Ils se tiennent assis l’un en face de l’autre comme jadis dans le port de Procida devant une petite table ronde de bistro dans des fauteuils en plastique blanc. O fauteuils universels. Vieux fauteuils indestructibles en plastique moulé qui datent des années 1960 et dans lesquels j’ai passé des saisons, des années, des dizaines d’années (Ibid., p. 174) [29].
L’irruption de cette ode héroï-comique est le déclencheur du regard herméneutique : par son universalisation, sa récurrence et sa résilience, le vieux fauteuil en plastique indestructible se lit comme le support d’une topique plus large et nodale, celle de la contemplation, et que figure l’image insistante de la posture de guet assise ou accroupie, le plus souvent en bord de mer. Le « je » archi-narrateur qui prononce l’ode aux fauteuils dans Trésor caché s’apparente dès lors à la protagoniste des Solidarités mystérieuses perchée sur les falaises ou tapie dans les fissures des criques de Saint-Enogat et scrutant inlassablement la mer ; et encore à Ann Hidden accroupie dans le sable d’Ischia [30] à l’instar du narrateur des Heures heureuses, spectateur absorbé en la mer originelle :
Moi, selon le mouvement du vent, je m’accroupissais dans le lieu comme un buisson sur le talus. (...) je m’asseyais sans hésiter sur la vase craquelée et asséchée de la fin du jour, toute rose du crépuscule qui l’avait touchée et qui maintenant l’imprégnait de sa douce chaleur. (...) Parfois, j’attendais des heures (...). J’aimais verser tout entier dans le vacarme de la mer qui hypnotise (LHH, p. 123).
Indissociables nageuses
Le plongeon déjà évoqué d’Emmanuèle dans le port de Dinard invite à l’examen d’une image qui s’impose avec insistance dans les textes récents de l’œuvre – l’image de la nageuse dont on peut dénombrer quatre paradigmes : Ann, Thullyn, Emmanuèle, Louise [31].
Toutes quatre présentent des traits physiques et psychologiques communs : corps élancé et musclé 32], gestes impétueux de sportives [33], nage compulsive qui les lient à l’élément marin originel – telle Thullyn :
Elle crevait l’eau bleue.
Elle plongeait en hurlant de joie, et même en hurlant de rire elle plongeait, la tête la première, dans le cœur de la vague à l’instant où elle se haussait devant elle (AMM, p. 319).
ou Emmanuèle : « dans l’Atlantique, elle attend le surgissement de la plus haute vague et, tête baissée, se lance, la crève » (LHH, p. 116).
Ces images se confondent dans un paradigme en micro-variation, image topique qui guide le lecteur vers son archétype : l’immersion dans l’origine, le geste impérieux de la nage étant le correspondant horizontal du geste irréversible du plongeon vertical [34]. L’analogie entre plongeur et nageuse est ainsi explicitée par le rituel de l’entrée dans l’eau d’Emmanuèle, dont le souvenir assaille la mémoire du narrateur en deuil :
En fait, cette scène, comme tout rêve, attend l’instant qui vient : cet instant où elle ouvre ses bras, les ramasse alors qu’elle les élève, les joint devant elle, plonge dans la mer.
*
C’est Boutès qui un jour quitte brusquement son rang de nage (...) et soudain, ne se ralliant à aucune destination, plonge (LHH, p. 116).
Parfois, la superposition des nageuses pousse la similitude à l’extrême au point que leur identité devient incertaine. A l’instar de ce portrait :
Elle se glissait impavidement dans l’eau glacée et toujours un peu venteuse de l’Atlantique bourrelé et immense. (...) Entrer droit dans la mer tandis qu’elle était plus froide que la neige elle-même. Les vagues blanches d’écume de l’océan Atlantique se hérissaient peu à peu devant elle. (...) Elle ne bronchait pas. Quand l’eau avait enfin cerné son nombril, son ventre, elle s’insinuait, le menton très haut relevé, et se dirigeait vers le large (LHH, p. 47).
De qui s’agit-il ? l’eau glacée et la neige font signe vers la nordique Thullyn, mais il s’agit d’Emmanuèle à Mogador… Superposition confondante qui invite à une lecture à rebours de L’Amour la mer, pour y retrouver le premier paradigme de la nageuse en eau froide :
Chaque jour, du moins quand la glace n’avait pas saisi l’océan, même sous la neige, même dans la tempête de neige, elle se dévêtait, sur la roche, devant sa maison, juste après la cabane en rondins du sauna où elle avait transpiré toute l’eau et le lait de l’aube, elle plongeait. (...)/ Chaque matinée se terminait avec ce corps de femme nue, brûlante, ardente, qui montait sur la roche./ Alors, face à la banquise si pure, si blanche, au loin, lançant ses bras, elle plongeait dans la mer (AMM, pp. 306-307).
La posture de la nageuse s’immergeant superpose deux personnes en une même figure, selon un mode d’écriture et de lecture analogue à la retouche digitale des photographies qui use de masques et de calques : duplication, superposition, itération et variation. L’art de la superposition est un art du slide.
[29] Le siège en plastique au bord de la mer serait à placer sous l’image englobante de la contemplation de l’océan en posture assise ; une posture qui met en superposition des personnages de plusieurs romans : la protagoniste des Solidarités mystérieuses perchée dans les falaises ou tapie dans les fissures des criques de Saint-Enogat ; Ann Hidden accroupie dans le sable d’Ischia, ou encore le narrateur des Heures heureuses.
[30] « Loin devant les villas sur la digue, elle se tenait accroupie sur elle-même, les genoux au menton, (...) en plein vent, sur le sable humide de la marée. (...) Elle pouvait passer des heures devant les vagues, dans le vacarme, engloutie dans leur rythme comme dans l’étendue grise, de plus en plus bruyante et immense » (VA, p 264).
[31] Respectivement dans Villa Amalia, L’Amour la mer, les Heures heureuses et Trésor caché.
[32] « Thullyn était si belle, déjà enfant, et au sortir de l’enfance, et si flexible. Après que son père était disparu, son long corps malheureux s’était allongé plus encore et musclé dans les vagues où elle cherchait tellement à le rejoindre » (AMM, p. 247).
[33] « Dans la piscine de l’hôtel de Tozeur, quand elle s’élançait du plongeoir au fond de l’eau, c’était une championne olympique de la RDA » (LHH, p. 116).
[34] « [Emmanuèle] se jetait à l’eau pour apaiser cette incroyable force panique qui l’agitait toujours » (LHH, p. 118).