Lector errabundus. Images quignardiennes
et rhétorique de la lecture

- Gilles Declercq
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Disposer, redisposer, superposer : le travail du lecteur

 

Cette nature cyclique et métamorphique de l’image détermine la structure de l’œuvre et consécutivement le déchiffrement que le lecteur est invité à mettre en œuvre. Et le paradigme des Pensées est à nouveau éclairant. Un collègue pascalien confronté aux multiples éditions de l’ouvrage, chacune procédant à un classement spécifique des fragments, me fit un jour cette remarque : tout lecteur des Pensées est requis d’en faire l’édition. A l’inverse d’un livre clos (c’est-à-dire publié), l’ensemble des feuillets pascaliens est une structure dynamiquement inchoative, qui demande au lecteur de lui donner un ordre et un sens propre – bref, de les redisposer. Pascal fut le premier à accomplir ce geste de réagencement lorsqu’il présenta son travail aux Solitaires à Port-Royal des Champs en novembre 1658. Puis, tour à tour, tout éditeur des Pensées ; et in fine, tout lecteur des Pensées en quête d’un sens propre parce que renouvelé.

Il en va de même pour le lecteur face à l’œuvre quignardienne : ouverte, mouvante, associative, elle requiert une rhétorique de la lecture errante et idiosyncratique, qui invite le lecteur à redisposer tout à part soi, récits, sentences et imagesselon le flux de sa mémoire, créant ainsi un palimpseste sans cesse renouvelé par le va-et-vient entre lecture immédiate et lectures antérieures.

Ouvrage à deux voix, Sur le désir de se jeter à l’eau, cerne les principes de cette rhétorique lectoriale. Confrontée aux 32 versions de Boutès, Irène Fenoglio précise que son travail ne vise pas à ordonner des archives, mais à saisir l’acte de l’écriture en train de se faire : « [s’intéresser] au texte publié (...) comme aboutissement d’une série de métamorphoses, (...) série de modifications qui auraient pu se poursuivre si l’auteur n’avait décidé d’y apposer le point final » [15]. Quignard, pour sa part, verbalise en ces termes, cette mouvance et son arrêt par la publication :

 

Resort, recorrige, reretape. Reresort, rerecorrige, rereretape. Etc. C’est ma joie.
Non pas écrire : lire, relire, fait ma joie.
Chaque étape détruit l’étape qui précède comme chaque jour le fait de chaque nuit.
Comme chaque aube a fait de chaque rêve.
Quand le livre paraît, tout ce qui lui est antérieur ainsi a disparu « fin de nuit » après « fin de nuit ». (...)
J’appelle texte achevé la sortie-papier découverte pour la première fois sans correction après la relecture qui l’a suivie. J’appelle livre le texte imprimé et relié qui n’a plus d’autre expérience possible au cours du temps que la lecture [16].

 

Distinction nodale pour notre propos car elle lie essentiellement l’écriture à l’acte de lecture : la dynamis des versions manuscrites et tapuscrites du texte – que la publication du livre arrête –, est reprise en charge par la lecture errante et associative, le travail de redisposition opéré par chaque lecteur selon la dynamique, idiosyncratique, de sa mémoire de l’œuvre. En rapprochant telle séquence d’un livre à l’autre, dans un jeu complexe, multiple, aussi libre que savant, le lecteur redonne à l’œuvre globale la libre mouvance de l’écriture qui l’imprimé avait figé.

Si la lecture est ainsi l’analogon de l’écriture, la lecture de l’œuvre quignardienne requiert une intense mobilisation mémorielle selon un jeu d’échos : le en lisant met en œuvre un je me souviens, une mémoire diffuse, errante et réticulaire, au fondement de cette familiarité qu’éprouve le lecteur en plongeant dans un nouveau volume de l’œuvre globale.

 

Lire à la verticale : archétype et paradigme

 

Surtout, une telle rhétorique de la lecture romptavec la linéarité de l’écritau profit d’un principe généralisé de superposition dont palimpseste est le maître-mot. Les livres et leurs séquences itératives sont mises en superposition.

Ces mises en équivalence, ces images analogiques, ligatures mémorielles non linéaires, se manifestent dans un trait nodal de l’œuvre : la mise en liste. C’est ainsi que la protagoniste de Trésor caché structure verticalement sa mémoire, à l’opposé de la linéarité chronologique de l’écriture « biographique » :

 

Plus la mémoire de son père s’effondre, plus elle cherche à se souvenir de tout. (...) Elle ne tient pas de journal, mais elle fait des listes. Des listes de courses. Des listes de ce qu’elle aime. (...) /Des listes des choses inoubliables (Trésor caché, p. 159).

 

La liste met le monde et ses objets en équivalence verticale : les thèmes en sont la surface ; la matrice topique, la couche profonde ; et une « métaphore vive » – aptitude à percevoir le semblable – les met en écho. La liste est ainsi à la fois une structure de lecture et d’écriture du monde. En témoigne, dans les versions manuscrites de Boutès, cette liste réitérée de plongeons et de chutes :

 

L’homme qui tombe dans la transe (Lascaux)
L’homme qui tombe dans la mer (Paestum)
L’homme qui tombe de la fenêtre (Evangile)
L’homme qui tombe de cheval (saint Paul)
Pas d’artiste qui ne soit désarçonné
L’homme qui tombe de la fenêtre et monte dans la charrette des morts (Lancelot)
Celui qui s’élance du pont Mirabeau (Celan)
J’ai évoqué les hommes qui se jetaient à l’eau [17]

 

Autant de versions analogiques de Boutès, les unes devenues livre à part entière tel Les Désarçonnés, d’autres ponctuant les pages de Dernier Royaume, d’autres encore à ce jour inaccomplies (ou non publiées).

Cette logique de liste régit l’annonce des quatorze tomes de Dernier Royaume [18]. A elle seule, l’insertion hors chronologie de Vie secrète (Gallimard, 1996) en tant que tome VII, invite à ne pas voir en cette liste une série de volumes en succession, mais à la percevoir comme œuvre unitaire dont la conception globale a précédé la publication chronologique. Et dont le titre virgilien du premier tome, Les Ombres errantes (Grasset, 2002), ouvre iconiquement la porte de l’œuvre au lector errabundus dont l’auteur est le guide sibyllin.

Plus encore, la caractérisation de la somme des quatorze livres énonce le principe de superposition qui les structure : « quatorze petits pavés de pages qui se superposent et qui s’encastrent » [19] – agencement structural non linéaire et non chronologique : dispositio.

 

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[15] SLD, p. 18.
[16] SLD, p. 9, nous soulignons.
[17] SLD, Version 8, folio 4, pp. 78-79 ; la dernière ligne, ici en italiques, est un ajout manuscrit de l’auteur à l’encre rouge. Reprise, augmentée, reformulée, cette liste disparaît à partir de la version 20.
[18] Listés avec titre dans Sur l’idée d’une communauté de Solitaires (Paris, Arléa, 2015, p. 34).
[19] P. Quignard, Sur l’idée..., Op. cit., p. 34. Nous soulignons.