Sur le dessin « Boutès », Quignard a bouleversé le rapport d’échelle entre le corps humain et le corps aviaire. Il l’inverse même, faisant du corbeau la masse noire principale du dessin qui dépasse en proportion l’homme en érection en tout petit sur le côté gauche. Il est aussi curieusement figuré en position inversé du duo Orphée-corbeau noir d’Appolon sur l’assiette grecque qu’il commente ailleurs [84] (Fig. 14). Le corbeau est ainsi mis en perspective : figure fondamentale, rendue visuellement signifiante dans l’espace qui lui est conféré.
Trois corollaires se dégagent de cette présence obsédante du corbeau. D’abord, il ne se cantonne pas à un livre, ni à un dessin. Forme du monde imaginal, on le retrouve ailleurs. Ensuite, cette image se construit dans un continuum pictural, où un dessin en appelle un autre ; le dessin « Boutès », plus achevé que le dessin « Corbeil », lui fait ainsi écho, le corbeau étant ainsi une image dont la portée symbolique fonctionne sur un principe de contamination [85] à l’ensemble de l’œuvre. Enfin, la couleur noire, ce noir que l’on dit noir corbeau, fait partie de l’attrait certain de l’auteur pour cet oiseau en particulier dont il explore toutes les ramifications, toutes les morphoses et dont la figuration n’est pas achevée.
Exécutés entre les moments de l’activité solitaire et muette de l’écriture, ces images, invisibles dans les livres, révèlent une manière méditative de prolonger la pensée sous d’autres formes. En vérité, ce que l’observation des dessins de Quignard fait clairement apparaître, c’est qu’au long de leur élaboration, se compose et se métamorphose la trace, la variation, le cheminement d’une idée, d’un mot, d’un signe. Dans la diversité de ses manifestations, le corbeau fait partie, comme Médée [86], des figures de la médiation, circulant à travers les mythes (Apollon, Orphée, Aglaure), les romans (L’Amour la mer, Trésor caché), le théâtre (La Rive dans le noir), ou la peinture (Boutès).
Le fond noir de la colère
Mais de quoi le corbeau est-il donc le signe ? La couleur, ici, est signifiante. Et sa signification revêt une intensité particulière dans l’œuvre de Quignard, qui la fait jouer à de multiples niveaux : sur la carte de l’œuvre, à la croisée des lignes rhizomiques, elle est à la fois fond (toile de fond du théâtre ; arrière-plan de la peinture) et matière, celle à partir de laquelle l’imagination tisse sa trame et dont le corbeau constitue un des motifs. Commentant cette forme de « théâtre, danse, musique, scène noire à oiseau nocturne » que sont les Performances de ténèbres, Quignard avoue que l’idée de s’aventurer sur scène dans le noir complet avec des oiseaux nocturnes était pour « venger [sa] petite enfance » et plonger ainsi « dans [s]on symptôme » en entrant « dans le noir. (…) le noir le plus intégral » [87]. Aussi l’écrivain est-il le contraire d’Ulysse attaché à son mat qui ne veut pas succomber à l’appel inconnu et ensorcelant des sirènes : il est celui qui plonge dans l’abysse. Il plonge dans cette obscurité originaire, dans cette perte constitutive de la part d’ombre qui l’habite depuis l’enfance et qu’il revendique : « Je fais partie de ce que j’ai perdu » [88]. Le corbeau devient alors la figure qui hante, comme hantent les ombres du passé ou les souvenirs des morts.
Les écrivains, à travers leurs œuvres, retournent sans cesse à ce qui les hante. Et comme « tout hante » [89], c’est à la « frayeur du monde » [90], depuis les profondeurs de la violence qui le constitue, que l’écriture se nourrit : l’infanticide de Médée, le coq vivant égorgé par Hijikata, les ruines du Havre après les bombardements, et les danseurs du Butô, surgissant du noir tels les corps irradiés et recouverts de cendres des morts de Hiroshima et Nagasaki. C’est toute cette mort qui hante qui fait aller la plume sur le papier, comme le pinceau sur la feuille ; c’est cette part d’ombre qui fait réfléchir, ce « fond noir que plus rien ne borne » [91] que l’écrivain choisit de rejoindre. D’en faire son habit, comme le peintre en fait sa toile.
Car Quignard semble accomplir en littérature ce que Pierre Soulages a réalisé en peinture : l’exploration des extrêmes du noir. « Outrenoir » : en faire une manière de peindre (Soulages) ; « Noir sur noir » : en faire une manière d’écrire et d’être (Quignard). L’écrivain est concentré sur ce noir qui est le mystère à explorer : les mouvements de fond de la nuit, le « noir-sève » de la mélancolie, le noir du vagin maternel, mer Noire ou mare d’eau sombre qui fait toute origine, le noir de Lascaux, de l’homme-corbeau qui tombe en arrière, comme en transe, les trous noirs des galaxies ou les trous noirs des mots anétymologiques (leur origine introuvable), l’étrange mot « nuit », nyx, nox, nacht, night. Substance noire où l’œuvre s’enfonce. Pas étonnant qu’elle occupe aussi l’espace des dessins ! C’est à la tombée du jour que l’écrivain dessine (la peinture est nyctophile) ; c’est depuis cette ombre que l’écrivain écrit, « emprisonné » [92] au fond de son œuvre, avec « l’odeur d’encre lancinante bleu nuit des doigts tachés de l’enfance » [93] (l’écriture est nyctalope). Tel est, ainsi, le trésor caché de l’écriture : « même une enfance horrible est un paradis perdu » [94].
Ecrire, alors, c’est « plonger au fond de son malheur » [95], dans le malheur de l’enfance, comme dans la violence du monde. Plonger dans la colère noire qui fait écrire depuis le premier vers de L’Iliade [96] :
Tu es en colère. Et moi je suis complètement en colère. Les nuits sont en colère. L’enfance est en colère. Tous les vents sont en colère. Toute la terre est en colère. Le volcan sur l’île était en colère. Ma mère abandonnant l’Aigle était en colère. Mon père abandonné sur la Risle, avec sa canne à pêche à la main, doucement ballotté dans sa barque était en colère. Ici, toutes les vagues écumeuse, écumantes, querelleuses, jaillissant de l’océan sont en colère [97].
[84] Voir P. Quignard, Sur le geste de l’abandon, Op. cit., pp. 155-156. Je reprends ici l’interprétation de Quignard qui veut absolument que l’homme regardé par le corbeau et tenant de la main gauche une lyre à sept cordes dont la caisse de résonance est faite d’une carapace de tortue soit Orphée. Le Musée archéologique de Delphes précise, au contraire, que ce kylix blanc est une représentation très particulière d’Apollon (voir en ligne. Consulté le 19 avril 2026). De toute évidence, voir une image pour Quignard, n’est pas nécessairement suivre sa légende et croire ce qu’elle montre.
[85] A-M. Christin, L’Invention de la figure, Op. cit., p. 35.
[86] Pour faire suite à la proposition de lecture de Bernard Vouilloux dans Image et médium. Sur une hypothèse de Pascal Quignard, Op. cit.
[87] P. Quignard, « Performances de ténèbres », Dictionnaire sauvage Pascal Quignard, Op. cit., p. 481.
[88] P. Quignard, La Haine de la musique, Paris, Calmann-Lévy, 1996, p. 182.
[89] P. Quignard, Trésor caché, Op. cit., p. 35.
[90] Ibid., p. 35.
[91] Ibid., p. 84.
[92] P. Quignard, Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour, Op. cit., p. 186.
[93] P. Quignard, Trésor caché, Op. cit., p. 67.
[94] Ibid., p. 38.
[95] Ibid., p. 211.
[96] « Chante, déesse, la colère d’Achille, le fils de Pélée ; détestable colère, qui aux Achéens valut des souffrances sans nombre et jeta en pâture à Hadès tant d’âmes fières de héros, tandis que de ces héros mêmes elle faisait la proie des chiens et de tous les oiseaux du ciel – pour l’achèvement du dessein de Zeus » (Homère, Iliade, Chant I, trad. Paul Mazon pour l’édition C.U.F. et Classiques en Poche).