Quignard se défend toutefois de toute ambition artistique : « ce sont des dessins sans prétention », dit-il, « ce que j’appelle des “scrabouillages” » [10]. Il rejoint en cela Victor Hugo qui parlait de ses « petits gribouillis », ses « griffonages ». Comme lui, Quignard utilise des termes appartenant au monde de l’amateurisme ou de l’enfance – scrabouillages, pour dire tout ce qui luivient sous la plume, inlassablement. Scrabouillage, à l’écouter [11], ne viendrait ni de « scribouilleur », celui qui aime à écrire, ni de « scrabble », dérivé de l’anglais, pour dire gribouiller, griffonner, griffer, gratter. Scrabouillage ferait écho à « écrabouillage » – pour dire, donc, la mine du crayon qui vient vigoureusement s’écraser sur le papier. Mais il n’est pas question ici de guerre, d’éventrailles, de ce qui est ainsi démoli, broyé. Quignard écrit que lorsque Lu Shi regarde Yüke peindre un bambou « sa main dansait dans l’air ; c’était tout ; on ne voyait plus que sa main qui dansait dans l’air » [12]. Celui qui dessine oublie. Il oublie tout à la fois le support, l’image, « la mine de craie qui s’avance sur le papier bleu » [13]. Il y a une espèce d’immobilité énigmatique chez le peintre ou le dessinateur. C’est dans ce moment d’« extase », de « point d’oubli », que « le fusain s’écrase » [14].
Cette rêverie de Quignard sur l’événement, sur le surgissement du dessin fait écho, dans son œuvre, au mouvement de la danse et de la chute hallucinatoire, au stylo du rhéteur qui plonge au cœur de la page « comme un oiseau de proie qui fond dans le ciel ». « Irrattrapable » [15]. Ainsi, la main de l’écrivain est comme celle du peintre, ou comme Boutès-le-danseur : en suspens au-dessus du vide. Elle trace sans voir. « Qu’est-ce qu’un crayon ? », demande encore Quignard. « Un fragment de falaise qui tombe » [16]. Il y a dans ce geste une continuité avec l’écriture : écrire, comme peindre, c’est plonger, c’est laisser tomber une trace, comme un fragment de falaise qui se détache – quelque chose tombe de haut, à pic, sort des songes du ciel et s’écrase. Il s’agit, en réalité, de voir l’œuvre sur une infinité de plans, tant le geste de l’artiste, que l’artiste lui-même, qui s’engage dans son œuvre à corps perdu.
Mais, à bien écouter le mot « scrabouillage », à relire encore le refus catégorique de Quignard de se dire « peintre », on peut relancer la question qui se pose à chaque fois au sujet de ces écrivains qui dessinent : quand est-on peintre ? Quand y a-t-il donc œuvre ? Qu’est-ce qui fait l’œuvre d’art ? Comment, donc, situer cet acte de scrabouiller ? Il faut alors concevoir ce qui nous est donné. Car leur place dans l’exposition à la BNF, leur don aux archives, l’attention de l’auteur aux quelques livres qui les reproduisent, et leur quantité, les inscrivent bien dans l’entreprise créatrice de l’écrivain. Les dessins insistent. Comment donc les appréhender ? Quel rôle joue exactement le scrabouillage dans le processus d’écriture ? Et pourquoi le dessin ? La réponse à ces questions implique de réfléchir à la portée de cet acte dans le rapport à l’écrit. Il s’agira ainsi de se demander ce que nous transmet le geste qui consiste à tomber ou s’enfoncer dans le monde du dessin.
Penser par images : collecter, coller, associer, rêver
L’écrivain pense toujours par images. « Je ne pense pas par arguments, je pense toujours par images, par débris de rêves, par motions, par é-motions, par départ, par fugues, par extases, par scènes romanesques » [17], écrit Quignard. Il y a plusieurs manières pour un écrivain de penser par images. L’une d’elles est celle de collecter des images qui interpellent, qui lancent l’imagination, et font rêver. Quignard avoue collectionner des images depuis son adolescence. Ces images sont parfois rassemblées et publiées [18]. Ce pourquoi l’image fait plus qu’accompagner la rêverie de l’écrivain, et au passage d’en souligner les sujets qui le fascinent : elle participe à sa besogne, elle tisse des liens, elle détache du réseau des ornements, et rend visible une manière de penser. Bouts d’images, fragments nus arrachés au temps, qui forment ce qu’on pourrait appeler le pan optique de son œuvre.
Mais alors, quel statut accorder à ces images quand l’œuvre tout entière s’y attache de multiples manières [19] ? L’image est un espace de méditation, une intercalaire dans le processus de l’écriture. Retient ici plus particulièrement notre attention le geste de mise de côté d’une image précise : celui qui consiste, au moment d’entamer l’écriture, à sélectionner, collecter des images de sources diverses, puis de les assembler avec du scotch sur des chemises où sont rangées les feuilles du travail en court. (figs 1 et 2) Ces images forment un collage ou un puzzle. Figures, couleurs, traits se combinent en associations libres. Défile alors, comme en arrière-plan, le cortège des images « sources » du texte de la performance La Rive dans le noir, que Pascal Quignard a créé et joué avec l’actrice Marie Vialle entre 2016 et 2017. Ces images témoignent, condensent, composent.
Comprendre l’œuvre de Quignard, c’est donc aussi comprendre ce détour par le non-verbal. Aussi n’est-il pas hors de propos de concevoir que ces images explicites, minutieusement sélectionnées et collées, puissent en éveiller d’autres, quant à elles implicites, et déclencher un cortège d’associations dans le grand réseau du wandering mind [20] qui construit la pensée. L’écrivain les a choisies et amalgamées pour qu’elles fassent composition, c’est-à-dire que leurs oppositions et juxtapositions constituent un répertoire de signes.
Observons de plus près ces découpages. Sur la surface extérieure de la chemise bleue, une esquisse annotée et colorée du peintre florentin Léonard de Vinci représente une étude du fœtus dans l’utérus ; une partition découpée tirée du catalogue d’oiseaux de Messiaen avec une annotation du compositeur (« comme un cri d’enfant assassiné ! ») recopiée par Quignard au stylo rouge ; et deux dessins de la main de l’auteur. L’un représente la figure féminine de la mythologie grecque Baubô dont le nom est écrit en grec ancien sur le côté (Βαυϐώ / Baubô), l’autre, une scène étrange, nocturne, lunaire, où un être de forme larvaire – une grenouille rainette – tête le sein d’une figure féminine penchée en avant et dont les mains sont attachées dans le dos. Dans la double page intérieure, sont collées deux reproductions de la fresque réalisée par le peintre italien Masaccio, L’Expulsion d’Adam et Eve du Paradis (Cacciata dei progenitori dall’Eden) (fig. 2), avant et après restauration et la suppression des repeints censurant les nus, accompagnées de la note « trouver l’image sans les repeins ; les repeins “feuilles de vigne” ont été effacés ôtés et la nudité rétablie ». Y figurent également un fragment de vase grec représentant la course de Sarapion d’Alexandrie vainqueur des olympiades ; une photo noir et blanc de la célèbre scène du puits de Lascaux ; enfin, un cliché de Pascal Quignard et Marie Vialle par Richard Schroeder pour le Théâtre de Carouge. Ce collage n’a pas d’ordre. Mais il montre quelque chose de beaucoup plus important : il rend visible la pensée liée à la fragmentation et fait état de cet art-activité de l’esprit qui s’élabore sur plusieurs plans, plusieurs temps, plusieurs rythmes.
Reste que l’écriture et le dessin ou la collecte d’images sont des activités aussi opposées que l’écriture et la lecture et ne sont en pratique jamais simultanées. Dessiner ou peindre est un acte ponctuel, détaché de l’écriture. Pourtant, dans leur intention, leur interrogation, leur implication, ces dessins accompagnent bien l’écriture dans ses images. De fait, ils précèdent ou suivent, ils jalonnent ou entrecoupent. Ils sont variation, méditation, leitmotiv. Ainsi, chercher dans un premier temps de quoi ils sont composés et ce qui les réunis, c’est définir comment le temps de l’œuvre coïncide avec d’autres temps et s’ouvre à d’autres perspectives imagées.
[10] P. Quignard, « Le naufrage a habité mon enfance », art. cit.
[11] « C’est écrabouiller. Ce n’est pas scribere. Que c’est fatiguant d’écraser son crayon sur une feuille ! » (Pascal Quignard, Correspondance personnelle avec Stéphanie Boulard, 27 novembre 2024).
[12] P. Quignard, L’Origine de la danse, Paris, Galilée, 2013, p. 102.
[13] Ibid., p. 102.
[14] Ibid., p. 103.
[15] P. Quignard, Boutès, Paris, Galilée, 2008, p. 55.
[16] P. Quignard, Une vie de peintre, Editions Galerie B, 2014, p. 49.
[17] P. Quignard, Sur l’idée d’une communauté de solitaires, Paris, Arléa, 2015, p. 13.
[18] Voir P. Quignard, Le Sexe et l’Effroi, Paris, Gallimard, 1994 ; La Nuit sexuelle, Paris, Flammarion 2007 ; Angoisse et beauté, Paris, Seuil, 2019.
[19] Voir les essais de Bernard Vouilloux : La Nuit et le silence des images. Penser l’image avec Pascal Quignard, Paris, Hermann, 2010 et Image et médium. Sur une hypothèse de Pascal Quignard, Paris, Les Belles Lettres, 2018. Voir aussi, entre autres, les articles de J. Faerber, « L’homme aux images » et M. Calle-Gruber, « Un moi insatiable du non-moi. Le don des images », dans Cahier Pascal Quignard, Op. cit. ; P. Civil, « Des murs et des images » et I. Fenoglio, « Art graphique et création verbale. Le “jadis” manuscrit de Boutès », dans Pascal Quignard ou la littérature démembrée par les muses, dir. M. Calle-Gruber, G. Declercq et S. Spriet, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2011 ; ou encore : G. Declercq, « Métamorphoses de l’ekphrasis dans Terrasse à Rome », ou S. Spriet, « Textualiser l’image : la démarche ekphrasistique et herméneutique de Pascal Quignard », dans Pascal Quignard. Translations et métamorphoses, dir. M. Calle-Gruber, J. Degenève, et I. Fenoglio, Paris, Hermann, 2015.
[20] Esprit vagabond ou pensée errante. Le wandering mind ou mind wandering est le principe de l’écriture quignardienne par lequel l’esprit enchaîne en réseau les images de manière asynchrone. Quignard le mentionne dans La Vie n’est pas une biographie (Paris, Galilée, 2019) : c’est « le cerveau à l’état d’errance. The Wandering Shades. Il s’agit non pas de penser mais de se perdre dans ses pensées », p. 77.