Noir comme corbeau.
Les dessins de Pascal Quignard

- Stéphanie Boulard
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Résumé

Cet article explore le lien fondamental entre l’écriture de Quignard et l’image conçue comme lieu de toutes les coagulations. Il s’agit d’examiner en quoi les propres dessins de l’auteur préfigurent, entérinent, thématisent ou transforment l’écriture à venir. La labilité imprévisible et pulsionnelle de l’image sert-elle de point de départ à l’écriture ? Et en quoi écrire revient-il aussi à penser l’image par le dessin ? L’œuvre de Quignard, espace de parcours aléatoires et multipolaires, est façonnée par une pensée visuelle et figurative qui préfigure ou configure le texte. Il s’agit de voir en quoi le rôle des dessins de l’auteur s’avère primordial : les nombreux dessins témoignent en effet d’une image activement conçue pour penser et imaginer, et leur interaction constante avec le texte participe d’un principe de contamination entre les médias, où le noir corbeau devient une couleur signifiante.

Mots-clés : figuration, image et écriture, processus créatif, rêve et imaginaire, cartographie

 

Abstract

This article explores the fundamental connection between Quignard’s writing and the image, conceived as a site of all coagulations. It examines how the author’s own drawings foreshadow, validate, thematize, or transform the writing to come. Does the unpredictable and impulsive lability of the image serve as a starting point for writing? And in what way does writing also mean thinking through the image via drawing? Quignard’s work, a space of random and multipolar pathways, is shaped by a visual and figurative thought process that prefigures or configures the text. The aim is to show how the role of the author’s drawings proves to be essential: the numerous drawings indeed testify to an image actively conceived as a tool for thinking and imagining, and their constant interaction with the text contributes to a principle of cross-contamination between media, where raven-black (noir corbeau) becomes a meaningful color.

Keywords: figuration, image–writing relationship, creative process, dream and imaginary, cartography

 


 

L’écrivain, l’artiste, est celui qui cherche le centre mystérieux de la pensée. S’engager dans ce mystère prend parfois de multiples formes. Pour l’écrivain, la page est un terrain de possibilités à chaque fois nouvelles, où il s’engage totalement, parfois jusqu’au vertige. Ces possibilités prennent quelquefois forme dans des dessins, croquis ou esquisses que l’on retrouve ensuite dans les manuscrits. Chez Zola ou Stendhal, ces dessins apparaissent souvent en marge du texte, comme des états de la pensée essayant de spatialiser une situation, de configurer l’espace d’une scène du récit. Chez Artaud, en revanche, ils prennent tout l’espace de la feuille et témoignent d’un usage complexe du trait, fusionnant écriture et graphisme. Artaud est engagé sur tous les plans, du corps au crayon qui, aléatoire, précipité sur la feuille comme la foudre, devient « électrocutant » [1] : « Je dis donc que le langage écarté c’est une foudre (…), laquelle mes coups de crayon sur le papier sanctionnent (…). Je n’ai jamais plus écrit sans non plus dessiner » [2].

Chez Hugo, comme chez Michaux, l’acte de peindre ou de dessiner est un acte qui s’accomplit en parallèle, voire en contrepoint de l’acte d’écrire. Il s’élabore même autour de ce noyau irréductible : une mise à distance du langage et de l’écriture. De fait, les dessins n’illustrent pas. Bien au contraire. S’ils évoquent parfois une certaine réalité, celle-ci est de l’ordre de l’impalpable. Chez l’un comme chez l’autre, les dessins tendent vers l’abstraction, surgissent de fonds noirs, comme détachés, énigmatiques et flottants. Mais surtout, par leur quantité, par la persévérance que mettent ces deux écrivains à « se regarder dans le papier » [3], par leur attachement à explorer les accidents de l’encre sur la feuille, à se laisser surprendre par les effets inattendus qu’ils produisent, leurs dessins appartiennent au même élan de la création qui porte l’œuvre tout entière, celui d’esquisser, de faire surgir « une proposition d’aventure (…) c’est-à-dire quelque chose d’inconnu » [4].

Qu’en est-il de Pascal Quignard ?

Quignard est un écrivain qui peint et qui dessine abondamment depuis toujours. L’acte de peindre fait partie de l’acte de création au même titre que l’écriture quotidienne, ou la pratique de la musique. Aussi y a-t-il coexistence des trois pratiques : picturale, musicale et scripturale. La peinture n’est pas un acte isolé, récent, mais elle fait partie du phénomène complexe du processus de fabrication de l’œuvre. Elle en est une composante essentielle, voire une nécessité. Or le public n’a que très récemment découvert cette pratique artistique de l’écrivain. Pourquoi n’avons-nous pas eu connaissance plus tôt de cette pratique si celle-ci fait partie de l’immense contenu de l’œuvre, lentement élaborée, au même titre que la musique ou l’écriture ? La première raison vient de ce que l’écrivain ne souhaite a priori pas leur accorder une importance majeure comme celle qu’il accorde à la musique : « Je n’ai pas le talent d’un Hugo, d’un Max Jacob, d’un Cocteau ou d’un Apollinaire », dit-il à Thierry Clermont dans son entretien pour Le Figaro [5]. Ses peintures ou ses dessins seraient donc, en comparaison de Hugo ou Cocteau, selon Quignard, de moindre calibre. Aussi l’écrivain n’éprouve-t-il ni la nécessité de montrer ses images ou ses peintures, ni de les publier, manifestant en cela une réserve certaine. Allant même jusqu’à brûler les plus anciennes [6]. Le feu, pourtant, pourrait paradoxalement témoigner de l’importance qu’il leur accorde. Car si les manuscrits passent presque tous l’épreuve du feu, ceux qu’il garde, dit-il à Irène Fenoglio, se font sur un critère bien particulier : « quand il y a beaucoup de dessins » [7].

Or il y a beaucoup de dessins.

Lorsqu’en 2018 Pascal Quignard fait don de ses archives à la BNF et qu’en 2020 une exposition intitulée « Pascal Quignard, fragments d’une écriture » y a lieu, des centaines de pièces sont exposées. Les visiteurs découvrent des documents que nous sommes en droit d’attendre de ce type d’exposition : manuscrits, correspondances, photographies, éditions rares en constituent les principaux matériaux [8]. Mais la qualité de l’exposition ne tient pas seulement dans l’éventail qu’elle dresse, entre musique et texte, de l’une des œuvres les plus complexes de la littérature contemporaine. Son importance tient surtout en ce qu’elle révèle au grand public un aspect encore méconnu de l’œuvre de l’écrivain : sont exposés, en effet, pour la première fois, des dessins de l’auteur. On découvre des collages, des dessins au crayon et des peintures à la gouache. Certaines sont reproduites en grand sur les murs. Des manuscrits présentent des dessins dans les marges, d’autres, comme celui de Tous les matins du monde, sont parfois très soigneusement illustrés. Y est aussi exposé le manuscrit de Boutès qui révéla cette pratique de l’écrivain de griffonner et d’accompagner le processus d’écriture par des dessins. Or aucun de ces dessins n’apparaissent dans les livres publiés [9].

 

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[1] J. Derrida, Artaud le Moma, Paris, Galilée, 2002, p. 27.
[2] Ibid.,p. 39.
[3] Pour reprendre une formule de Michaux : « Hommes, regardez-vous dans le papier » (H. Michaux, Œuvres complètes, t. I, éd. Raymond Bellour, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1998, p. 858).
[4] M. Tapié, Un Art autre, Paris, Gabriel Giraud, 1952, n.p.
[5] P. Quignard, « Le naufrage a habité mon enfance », Entretien avec Thierry Clermont, Le Figaro, 23 septembre 2020.
[6] « En 1968 je consumais dans un grand feu, allumé devant le pavillon de Lully, l’ensemble de ce que j’avais produit et qui représentait un peu plus d’un millier d’images » (Pascal Quignard le solitaire, entretien avec Chantal Lapeyre-Desmaison, Paris, Les Flohic éditeurs, 2001, p. 27).
[7] P. Quignard et I. Fenoglio, « ... ce vivre-écrire que je suis », Genesis (Manuscrits-Recherche-Invention), n° 27, 2006, pp. 97-104.
[8] L’exposition s’accompagne aussi d’un récit-récital, Boutès ou le désir de se jeter à l’eau, une performance entre Pascal Quignard et l’artiste Aline Piboule au piano et une conférence de Pascal Quignard intitulée « Sur le geste perdu de l’abandon », publiée ensuite dans P. Quignard, Sur le geste de l’abandon, dir. M. Calle-Gruber, Paris, Hermann, 2020.
[9] A l’exception du manuscrit de Boutès publié par Irène Fenoglio : P. Quignard et I. Fenoglio, Sur le désir de se jeter à l’eau, Paris, Presses de la Sorbonne Nouvelle, 2011. On peut aussi voir des dessins de Pascal Quignard dans le Cahier Pascal Quignard, dirigé par M. Calle-Gruber, L’Herne, 2021.