Sur les toiles de La Tour, le temps n’a plus de durée, l’instant est figé. La méditation,
[C]’est le rêveur qui ne se voit pas rêver. C’est l’âme du lecteur qui ne voit pas son corps en train de lire mais qui est déjà partie séjourner, chevaucher, naviguer dans le monde que l’intrigue narre [65].
Personnage fasciné, ce que l’auteur assimile à la mort, son regard est perdu et elle garde les lèvres closes. Immobile, dans un lieu clos, elle pose sa main sur un crâne, qui est le seul accessoire que Quignard commente. De nouveau, il glose Paul Jamot : « la clarté ne se concentre que très haut, sur le visage, le buste, la main qui hésite et les longs doigts qui effleurent et qui s’efforcent de reconnaître à tâtons le relief de la mort » [66]. Il ajoute quelques paragraphes plus loin :
La séductrice ne nous regarde plus, nous, les hommes. Ni ne regarde directement le crâne de la mort. Elle regarde le reflet. Son reflet n’est pas son reflet. Tout visage est l’antre de la mort. L’autre monde est là, dans l’eau obscure du miroir qui est découpé comme une porte sur l’autre monde.
Là où Madeleine s’attendait à découvrir son nez et ses yeux, le monde des morts est là, et son silence [67].
La description se focalise donc sur le crâne, en valorisant l’association entre mort et miroir qui avait déjà été formulée dans Le Sexe et l’Effroi :
Pour les Anciens, le miroir ne mime jamais le reflet de celui qui s’y reflète et l’obscurité de leur eau (les miroirs comme les boucliers étaient fait de bronze) renvoie toujours à un autre monde que le monde [68].
Le regard de Quignard valorise la « mâchoire de la mort » [69], l’auteur ajoutant, au sujet des toiles : « […] leur fond est la stupeur devant la mort » [70].
Il poursuit son exploration des figures contemplatives en considérant plusieurs œuvres, dont une représentation de saint François qui, « alors qu’il est à méditer sur la mort, est ravi en extase » [71]. Le caractère sublime de la scène est souligné par le visage convulsé du personnage qui tient un crâne entre ses mains, et la réaction du moine assis près de lui, qui a soudainement abandonné la lecture d’un texte sacré. Puis c’est le songe de Saint Joseph, où l’autre monde se manifeste par la présence d’un enfant qui semble sortir de la nuit et qui pose sa main sur le vieillard endormi. Mais sa main ne laisse pas d’ombre : « les fantômes sont reconnaissants à l’impuissance où sont leurs corps disparus de porter une ombre sur les choses » [72].
La méditation sur la mort s’attache encore à la peinture d’un jeune enfant dont le regard est fixé sur un charpentier qui tient, entre ses mains, deux morceaux de bois formant une croix. Sur les toiles, Jésus n’est jamais représenté autrement qu’enfant ou nourrisson. C’est ainsi qu’est évoqué le destin tragique de celui qui va mourir sur la croix. L’enfant est mis en relief car seul son visage est éclairé par la chandelle :
On comprend alors à quoi le jeune dieu rêve mélancoliquement. L’enfant sent croître en lui la divinité comme la croix croît sous les doigts de son père. On pourrait intituler cette scène à l’aide d’un jeu de mots comme on fait dans les rêves : « La croix croît. […] Un fils de charpentier ne peut finir que cloué sur du bois [73].
La croix montre les souffrances futures de cet enfant voué à la mort. C’est donc un moment crucial qui est dévoilé par le peintre, moment où l’enfant prend conscience de son destin, où sa vie bascule. Dans la même veine, la toile Le Nouveau-né, qui s’appelait auparavant Les Veilleuses ou L’Enfant mort, met en lumière à quel point ces toiles sont difficiles à saisir et à interpréter. Le nouveau-né présenté au centre de la toile, est-il mort ou vivant ? S’agit-il d’une veillée mortuaire ou d’une célébration de la naissance ? Et si la dernière hypothèse est exacte, le but de la veillée est-elle de conjurer la mort qui touchait tant de jeunes enfants à cette époque ? Dans tous les cas, la mort rôde bien près du nourrisson. Quignard commente, présentant la toile comme
l’énigme d’un minuscule homme ligoté de bandelettes, qui sera un jour un mort. (…) On ne sait si c’est un enfant ou Jésus. Ou plutôt : tout enfant est Jésus. Toute femme qui se penche sur son nouveau-né est Marie qui veille un fils qui va mourir [74].
Et si cette peinture peut très bien mettre en scène Jésus entourée de Marie et de sainte Anne, c’est qu’elle reprend aussi le modèle traditionnel de la Pietà.
L’œuvre de Quignard se clôt finalement sur une représentation de saint Alexis : « [un] adolescent silencieux, comme au bord des larmes, [qui] découvre la mort » [75].
L’histoire du saint est rapidement retracée : après avoir donné tout ce qu’il possédait, il mendie et mange des miettes, caché sous l’escalier, dans la demeure de ses parents qui ne le reconnaissent pas. Sur la toile, figure un page découvrant le corps d’un jeune homme mort.
Toutes ces peintures, qui capturent des instants de silence résumant une vie entière, sont donc « des oblations vers l’autre monde », et leur message principal, sous fond de nuit, est « nous mourrons » [76].
[65] P. Quignard, Les Ombres errantes, Op. cit., p. 76.
[66] P. Quignard, GT, Op. cit., p. 18, nous soulignons.
[67] Ibid., p. 19, nous soulignons.
[68] P. Quignard, SE, Op. cit., p. 122.
[69] P. Quignard, GT, Op. cit., p. 21.
[70] Ibid., p. 27.
[71] Ibid., p. 37. L’autre nom de la toile est : Moine en prière près d’un moine mourant.
[72] Ibid., p. 40.
[73] Ibid., pp. 47-48.
[74] Ibid., pp. 49-50.
[75] Ibid., p. 67.
[76] Ibid., p. 67.