Michel Le Nobletz précurseur
des « tableaux de mission »

- Yann Celton et François Trémolières
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résumé

Fig. 1 . J. Le Doaré, Une mission à Châteaulin, v. 1923

Fig. 2. Le retour vers le mal, XIXe s.

Fig. 3. M. Le Nobletz, L’Exercice
quotidien pour tout homme chrétien
,
1633

La pratique des « tableaux de mission » (taolennou) est loin d’être oubliée en Bretagne, où elle est restée active jusque dans les années 1950. Les missions sont apparues en France dans le contexte vigoureux de la Réforme catholique [1] : dès 1617 au Poitou, où les capucins, à l’initiative de Joseph de Paris, s’investissent dans une reconquête face à la « religion prétendument réformée ». Les jésuites découvrent l’ignorance des paysans, évoquent les « Indes d’ici » pour signifier leur éloignement de la religion catholique. En Bretagne, la région n’est que très peu touchée par le protestantisme ; mais la méconnaissance de la doctrine est, comme ailleurs, très grande. L’âge d’or breton, le XVIIe siècle, connaît un très grand renouveau du catholicisme, dans le sillage des grandes missions. Ce sont de nouvelles églises qui sont édifiées, des enclos paroissiaux dans le Léon (comprenant l’église, l’ossuaire, le calvaire) ; ces églises sont richement ornées de retables majestueux, souvent d’inspiration flamandes. De spectaculaires vitraux et des calvaires monumentaux montrent partout un catéchisme en images, ce sont les premiers outils d’évangélisation. L’accès à l’écrit demeure, comme partout, très réduit. Seuls les lettrés qui maîtrisent le latin, ou le français, ont accès à la matière écrite. Les documents en bretons demeurent rares. Si un premier catéchisme est traduit en breton dès 1576 [2], il demeure à l’état d’exception. Les tableaux de missions constituent un des éléments de la Réforme catholique. Leur avantage premier : la mobilité, permettant aux missionnaires itinérants d’apporter avec eux tout le matériel nécessaire, roulés dans la besace du cheval. Un autre avantage : l’effet de surprise. Montrer les images nouvelles de grand format à des populations qui se ne déplacent guère plus loin que leurs clochers frappent d’autant les esprits.

Il s’agit donc d’images présentées dans les églises, lors de « missions », c’est-à-dire des retraites prêchées dans les paroisses, où elles servaient de support à un enseignement oral. Sur une photographie de Jos Le Doaré, l’auteur et éditeur des cartes postales JOS (1904-1976), datant sans doute de l’entre-deux guerres [3], on les voit accrochées en hauteur dans la nef de l’église de Châteaulin (fig. 1). L’évêché de Quimper conserve plusieurs commentaires de ces « images morales », ou « tableaux énigmatiques », dont le manuscrit de Guillaume Nicolas, recteur de Landudec (1754), celui (incomplet) de l’abbé Hameury, recteur de Poullan dans les années 1860, ou encore le petit ouvrage imprimé par l’abbé Balanant, Taolenou ar Mision displeget gand ann Aotrou Balanant, Belek (Les tableaux de la mission expliqués par Monsieur Balanant, prêtre), Quimper, 1899, témoignage précieux d’une diffusion par l’imprimé [4]. Elles forment une série de douze, dont l’iconographie, d’après les travaux d’Anne Sauvy, est fixée autour de 1700. Les archives diocésaines conservent un exemple de la plus ancienne série connue, dite « classique » : il s’agit de toiles 65 x 46 cm actuellement tendues sur châssis, mais dont on voit bien qu’elles sont à l’imitation de gravures : celles qu’a reproduites Anne Sauvy dans son livre, d’après plusieurs sources et gravées en taille douce à un format déjà relativement important (58,5 x 44) par Pierre Gallays, un graveur actif à Paris au début du XVIIIe siècle [5]. Cette systématisation semble devoir beaucoup au labeur du P. Huby (1608-1693), instigateur, avec le P. Rigoleuc (1595-1658) et le P. Maunoir (1606-1683), des missions jésuites en Bretagne et créateur d’une série d’images morales dont malheureusement nous n’avons pas conservé les premiers états, datés par Anne Sauvy [6] des années 1675-1682. Les images suspendues dans l’église de Châteaulin, d’environ un mètre de hauteur, appartiennent manifestement à une série plus tardive, qui ressemble à celle conservée à Quimper comme « Plouguerneau 2 » et datant du XIXe siècle. Chaque image associe un cœur, représentation de la vie intérieure, et un visage, représentation de la vie dans le monde. Prenons par exemple la cinquième [7] de la série (fig. 2) : « retour vers le mal ». Dans le cœur, l’étoile représente la foi, elle a pâli, la croix et les instruments de la Passion avec elle, comme embués ; l’œil intérieur, quelque chose comme la conscience, qui permet l’examen du cœur, reste ouvert. L’œil extérieur s’ouvre aux tentations, l’allure générale du visage dénotant une certaine coquetterie mondaine, mais gardant un œil mi-clos qui se tournerait vers l’intérieur. Sur le pourtour, tentant d’entrer, les sept péchés représentés par différents animaux – comme le paon pour l’orgueil – poussés par des démons, que l’ange tente de repousser. Anne Sauvy, résumant les commentaires de la série classique, écrit de ce cœur [8]) que « devenu trop tendre (…) un gentilhomme à la mode [doublé ici d’une jolie femme] peut sans peine [y] enfoncer son épée ». La dernière série créée remonte à l’immédiat après-guerre (1946-1948), par Xavier de Langlais (1906-1975).

Quelle place accordée aux « cartes peintes [9] » de Michel Le Nobletz (1577-1652) dans cette histoire des tableaux de mission ? Le Nobletz met en effet au point en 1613, lors d’une de ses premières missions à Landerneau, une méthode d’enseignement originale associant l’image à la parole. Sur des peaux de moutons, il fait dessiner différents tableaux symboliques illustrant les dogmes de la religion catholique. Il produit aussi des « déclarations », textes explicatifs qui permettent à des laïcs d’utiliser à leur tour cet outil d’évangélisation, destinés à de tout petits groupes. Ces cartes bénéficient donc bien sûr de l’antériorité, puisqu’elles remontent au moins un demi-siècle avant celles du P. Huby. Mais il est facile aussi de constater qu’elles en sont très éloignées : les images qu’il a produites ou plutôt fait produire ne font pas série ; même la plus proche par son iconographie, la carte dite des cœurs (fig. 3), ou de l’exercice quotidien du chrétien, conservée dans le fonds Le Nobletz des archives diocésaines de Quimper, n’en est pas moins d’un usage très différent, puisque sur une peau d’à peu près 92 x 73 cm s’accumulent trente images (6 vignettes x 5 rangées) de 12 à 15 cm de côté : elles étaient donc faites pour être vues de très près, les images correspondant le mieux à la « série classique » constituant ici une sous-série (cases 11 à 22).

Né en 1577 dans le manoir familial de Kerordern près de Plouguerneau, fils d’un notaire royal, Michel Le Nobletz fait de solides études et ne reçoit le sacerdoce qu’en 1607, à l’âge de trente ans. Il exerce alors de manière itinérante, sur le littoral et dans les îles, non sans difficulté parfois auprès du clergé local. Traité parfois de « prêtre fou » (ar beleg foll), figure charismatique, ascète et visionnaire, il s’entoure d’un réseau principalement constitué par des femmes, formé à commenter les cartes qui servent de support à sa prédication. Proche des jésuites par sa formation, tenté un temps par une vocation régulière, il est toujours resté cependant un séculier. Il a beaucoup écrit mais n’a rien publié. Il décède à Lochrist (au Conquet) en 1652. Le jésuite Julien Maunoir se présente comme son héritier ; il est à l’initiative de l’important cycle iconographique qui lui est consacré dans la chapelle Saint-Michel de Douarnenez et entreprend de rédiger sa biographie, probablement perdue [10]. La première biographie [11] publiée – restée longtemps la seule –, en 1666, par un certain Antoine de Saint-André, était en réalité du P. Verjus, également un jésuite [12], et œuvrait à la promotion de la cause de sa béatification : le procès fut ouvert par l’évêque du lieu en 1701, relancé à la fin du XIXe siècle pour aboutir à la reconnaissance de l’héroïcité des vertus (donc au titre de Vénérable) en 1913, ouvrant la voie à la béatification dès lors qu’un miracle sera reconnu, ce à quoi s’emploie activement le diocèse ces dernières années.

 

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[1] Sur le contexte général au temps de Michel Le Nobletz, voir B. Dompnier, « La France, terre de mission dans la première moitié du XVIIe siècle », dans Dom Michel Le Nobletz, mystique et société en Bretagne au XVIIe siècle, Brest, Centre de recherche bretonne et celtique, 2018, p. 33-51.
[2] Catechism hac instruction egvit an catholicquet Meurtbet Necesser en Amser-presant... Troet bremman quentasu à Latin en Brezonec, Gant Gilles Kanpuil, persson en Cledgue pochaer, hac autrou à Bigodou... A Paris, Pour Iacques Keruer, demeurant rue sainct Iacques, à l'enseigne de la Licorne, M.D.L.XXVI. En ligne sur le site du diocèse de Quimper (consulté le 25 novembre 2018).
[3] D’après la Semaine religieuse de Quimper et de Léon, il y a des missions à Châteaulin en 1923, 1934 et 1947. Pour ce cliché, la première date paraît la plus probable.
[4] Alain Croix et Fañch Roudaut signalent notamment, dans l’ouvrage de référence sur notre sujet, Les Chemins du paradis. Taolennou ar Baradoz (version bretonne par Fanch Broudic), Douarnenez, Le chasse-marée, 1988, p. 112 : P. Lacoste sj, Tableaux énigmatiques ou images morales en usage dans les missions depuis 250 ans, Lyon, 1860, en français, anglais, espagnol et allemand.
[5] Le Miroir du cœur. Quatre siècles d’images savantes et populaires, Cerf, 1989. Anne Sauvy s’appuie notamment sur la série de la bibliothèque municipale de Lyon (neuf sur douze). L’évêché de Quimper conserve une série de onze et la Retraite d’Angers possède la série complète.
[6] Ibid. p. 163 et p. suiv. pour les sources d’Huby.
[7] Dans l’ordre où elles apparaissent dans la nef. Les Chemins du Paradis… (op. cit., p. 22-24 du hors texte en couleurs, comm. p. 75-99) reproduisent la série « classique » (Plouguerneau 1) dans ce même ordre mais qui n’est pas celui des gravures – voir A. Sauvy, op. cit. p. 15-37 (on distingue un numéro en chiffres romains en bas à droite de chaque gravure) : la cinquième ici est la sixième dans les gravures (la tentation) car la ferveur (ou dévotion) qui apparaît en 5e position dans les gravures, après la pénitence, vient en 9e position dans les peintures, après les vues de la mort du pécheur (ou mauvaise mort) et de l’enfer, ouvrant le cycle de la bonne mort. On remarque aussi, dans la série Plouguerneau 2, que cette neuvième image est remplacée par un tableau « représentant un roc escarpé où deux chemins se perdent tandis que le troisième, plus ardu, aboutit au sommet » (A. Sauvy, op. cit. p. 25). D’après Alain Croix et Fañch Roudaut, le premier motif aurait été conservé pour les séries destinées aux hommes, alors que le second aurait été réservé aux femmes (op. cit. p. 87-88). Cette iconographie du « chemin », très répandue dans les traités jésuites et notamment la Via vitae aeternae d’Antoine Sucquet (1620), largement diffusée au XVIIe siècle, se retrouve chez Le Nobletz, notamment la « carte de la croix » (voir infra).
[8] A. Sauvy, op. cit., p. 27-28.
[9] Michel Le Nobletz utilise à plusieurs reprises le terme Carte dans ses écrits pour désigner les parchemins, et parfois aussi le terme générique de Cartes peintes : « Premièrement donc, je donnerai l’usage de ces cartes peintes et après je décrirai plus amplement la déclaration d’icelles » (C24 f°5), De utilitate cartarum pictarum, (De l’utilité des cartes peintes, C24), Les noms des cartes peintes (C2A), etc.
[10] Le document publié comme tel par le chanoine Pérennès (Vie du vénérable Dom Michel Le Nobletz par le vénérable Père Maunoir, Saint-Brieuc, Armand Prud’homme, 1934) ne serait pas de lui et serait plus tardif : voir F. Renaud, Michel Le Nobletz et les missions bretonnes, Paris, les Éd. du Cèdre, 1955, p. 407-414.
[11] A. de Saint-André [pseudonyme du P. Verjus s.j.], La Vie de Monsieur Le Nobletz prestre et missionnaire de Bretagne, Paris, chez Jean Cusson, 1666, 568 p., in-8°. On connaît aussi deux éditions imprimées la même année par François Muguet, également à Paris, dont une « pour la Bretagne » (voir Renaud, op. cit. p. 405).
[12] Antoine Verjus (1632-1706), frère du diplomate Louis Verjus et de Jean Verjus, évêque de Grasse. Il fut également procureur des missions du Levant.