La lettre et l’image : (dé)faire image
dans Cristal et Clarie

- Lydie Louison
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L’image apparue puis disparue performe doublement dans ce contexte. Par sa présence éphémère, elle a fait surgir un désir que son absence accroît intensément. Classée parmi les souvenirs impérissables, ancrée dans la memoria, cette image fantasmatique incarne désormais l’idéal du chevalier, et l’être qu’elle représente s’avère promu au rang d’objectif principal. Elle motive efficacement le départ immédiat de Cristal, une bonne partie de sa quête, et se fait régulièrement déclencheur de la diégèse. La puissance de cette image est en effet proportionnelle à la beauté hyperbolique de la demoiselle et au désir tout aussi ardent que pérenne qu’elle suscite. Si le héros est assez raisonnable pour mettre la créature rêvée à l’épreuve du « monde », l’aspiration à rencontrer l’être qui serait en parfaite adéquation avec la belle inconnue l’emporte sur-le-champ, et le désir impose très vite l’évidence que l’image renvoie à une jeune femme « réelle » considérée dès lors comme « amie » [12]. L’image onirique performe d’autant plus que Cristal, mû par le désir, en oublie périodiquement la nature chimérique, et tend à lui accorder le statut d’une image qui représenterait fidèlement son modèle [13].

Media du désir absolu, puis source de l’énergie de ce dernier, l’image de la belle inconnue découverte en songe se donne à voir comme telle à plusieurs reprises ; elle relève d’un passé onirique, sature le présent du héros et engage son avenir. Obsédante [14], elle lance et relance régulièrement la quête du héros tout au long de la narration :

 

Lors s’en departent et cil vait,
A qui ses songes paine a fait.
Asés cevalce durement,
Mais ses cuers est en grant torment,
Qu’il ne set quel cemin aler
Ou il puist s’amie trover.
Sovent li fait müer color
Et a la fois en sent dolor,
Fremir le fait et sospirer
Quant Nature le fait penser,
Mais tosdis oire a grant esploit. (Cristal et Clarie, v.1081-91 [15])

 

L’image prend place au cœur d’un dispositif courtois notoire, celui du penser incessant et de l’amour-souffrance qui envahissent l’âme, paine, dolor qui s’incarnent en des manifestions physiques topiques depuis Ovide (müer color, fremir et sospirer). Le décalage parodique qui attribue le grant torment non au sentiment amoureux mais à celui d’impuissance – le héros ignorant où trouver l’élue de son cœur –, s’inscrit au sein d’un cadre archétypal destiné à mieux faire sentir les discordances. L’image perçue en songe s’impose à la pensée de l’amoureux, ne lui laisse aucun répit, et hante même ses nuits, le privant de sommeil :

 

De penser ne prist onques fin
Que trestote la nuit pensa
Qu’onc n’i dormi ne reposa.
« Ha, Dex, fait il, que porai faire
Por celui qui me fait contraire ?
Onques nel vi s’en songe non,
Si sent por lui tel marison
Que je morai se je ne l’ai.
Molt fol afaire entrepris ai !
Asés a chaiens de puceles
Qui cortois’ sont, gentes et beles,
Mais nule n’en resanble a li,
M’amie qu’en mon songe vi,
Car ele a de beauté .x. tans
Plus que tos celes de chaiens. »
Ensi le fait cele penser
Que onc ne pot vir ne parler. (Cristal et Clarie, v. 1230-46 [16])

 

Si Chrétien se refusait à dévoiler l’intimité du penser de Lancelot, l’anonyme expose en revanche la toute-puissance d’une image idéale qui surpasse de loin la beauté des demoiselles rencontrées, enferme le héros dans les méandres de ses pensées lancinantes, et génère une frustration si intense que Cristal pressent qu’il ne survivra pas s’il ne possède pas la belle inconnue rêvée. La connotation érotique [17] de ses sentiments réifie la demoiselle devenue véritablement objet du désir. L’image de celle-ci ne fascine pas le héros au point de le plonger dans un ravissement extatique, mais elle le taraude et martyrise. Ainsi le souvenir de la belle inconnue convoque-t-il quelques traits du modèle de la fin’amor, sans l’élever à la vénération sublime de la dame adorée. Il meut le chevalier, avec insistance, tout au long du roman. Ainsi Cristal décline-t-il la requête de la reine du château au pont branlant en invoquant implicitement ce souvenir prégnant, dépouillé cependant de sa nature onirique :

 

« Par Dieu pucele, voir dirai.
J’ai amie, mais je ne sai
Quant le porai as ex veïr,
Mais a lui sont tot mi desir
Et mi talent et mi penser
Tant fort que nel puis oblier.
Fille est de roi et de roïne,
Trop par est bele la meschine ! » (Cristal et Clarie, v. 1395-1402 [18])

 

Conformément au schéma courtois attendu, on reconnaîtra là une trace laissée par le Lancelot du Chevalier de la charrette, le souvenir intense, centripète, engage, attire a lui, irrésistiblement, toute l’intériorité du héros, desir, talent, penser, ce que souligne la structure ternaire scandée par la polysyndète et la récurrence du possessif mi. Ce souvenir persistant, qui incite Cristal à décliner courtoisement et invariablement les avances de splendides demoiselles entreprenantes [19] et dans lequel s’enracine sa fidélité, consacrerait la sublime courtoisie de ce chevalier épris d’une sorte d’amour de loin, si la réitération de ses propos ne finissait par offrir, au fil des vers, des teintes parodiques que confirme le viol final de Clarie, réécriture de celui, plus ambigu, de Melior par Partonopeu de Blois.

 

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[12] Cristal et Clarie, v. 1396-97. Voir infra.
[13] Sur ce point, voir G. Bartholeyns et Th. Golsenne, « Une théorie des actes d’image », La Performance des images, Op. cit., pp. 19-20. Le romancier se dégage des débats relatifs à la valeur prophétique des songes dont Guillaume de Lorris se fait le témoin dans le prologue de son Roman de la Rose. Bien que ce rêve semble relever des songes issus de la porte de corne, destinés à s’accomplir, bien distincts de ceux provenant de la porte d’ivoire, qui ne se réaliseront pas, ce somnium personnel exprime avant tout un désir jusqu’alors inconscient, qui s’impose à la conscience du héros, engage toute sa volonté, lui donne enfin la détermination et la force de l’accomplir par lui-même et grâce aux adjuvants qu’il rencontre. Sur les différentes catégories de songes, voir M. Demaules, La corne et l’ivoire, Op. cit., pp. 115-32.
[14] Voir Cristal et Clarie, v. 1239-48, v. 1488-89, v. 3126-66, v. 4721-24, v. 5727-42, v. 5770-81.
[15] « Ils se quittent alors, et il s’en va, celui que son rêve a tant tourmenté. Il chevauche à très vive allure, le cœur étreint cependant par une profonde angoisse car il ignore quel chemin emprunter pour trouver son amie. Souvent il blêmit sous l’effet d’une douleur poignante, il tressaille et soupire lorsque Nature le plonge dans ces pensées, mais rien ne l’empêche de poursuivre sa chevauchée endiablée ».
[16] « Il ne cessa toutefois pas un instant de penser. Toute la nuit perdu dans ses pensées, il ne dormit ni ne prit le moindre repos. "Ah Dieu !, s’exclama-t-il, que pourrai-je faire concernant celle qui m’est si néfaste ? Je ne l’ai jamais vue qu’en rêve, et j’éprouve à cause d’elle de tels tourments que j’en mourrai si je ne la possède pas ! Je me suis lancé dans une si folle entreprise ! Il y a ici bien des jeunes filles qui sont courtoises, nobles et belles, mais aucune d’elles ne ressemble à mon amie, que j’ai vue en rêve, car elle est dix fois plus belle que toutes celles qui vivent ici." Ainsi le plonge-t-elle dans des pensées si profondes qu’il en perd la vue et la parole ».
[17] Si l’on accorde à érôs le sens d’amour captatif. Sur ce sujet, la bibliographie est considérable. Nous renvoyons simplement à Michel Fromaget, Eros, Philia, Agape : nouveaux essais d’anthropologie spirituelle, Nice, Editions romaines, 2012 ; Anders Nygren, Erôs et agapè : la notion chrétienne de l’amour et ses transformations, trad. P. Jundt, Paris, Aubier, 1944. L’opposition des deux notions tracée par A. Nygren, Op. cit., pp. 232-245, est à la fois intéressante et discutable, comme le montrent Raniero Cantalamessa, Eros et Agapè : les deux visages de l'amour, Nouan-le-Fuzelier, Ed. des Béatitudes, 2012, pour qui Dieu n’est pas seulement agapè mais aussi érôs, et Michel Théron, Méandres de l'amour : Eros et Agapè, Paris, Ed. Dervy, 2014, p. 261. Même si ce dernier ouvrage, riche d’exemples, ne souhaite pas relancer une réflexion terminologique déjà avancée, la « lecture ‘picorante’ et fragmentée » qu’il propose est éclairante.
[18] « Par Dieu, jeune fille, je vais vous dire la vérité. J’ai une amie, et bien que j’ignore quand je pourrai la contempler de mes yeux, tous mes désirs, toutes mes envies, toutes mes pensées sont pourtant tournées vers elle, et ce si obstinément que je ne puis l’oublier. C’est la fille d’un roi et d’une reine, et elle est extrêmement belle, cette jeune fille ! ».
[19] Cristal et Clarie, v. 2467-83, v. 4568-86, v. 5727-42.