Le portrait de Nays dans le Francion
de Charles Sorel. Instrument de relance
narrative et support d’un jeu métafictionnel

- Mathilde Aubague
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résumé

      En 1623 paraît chez Pierre Billaine, à Paris, la première édition que nous connaissions de L’Histoire comique de Francion [1], le privilège porte la date du 5 août 1622, la matière narrative est organisée en sept livres. A la suite d’une aventure burlesque où il échoue à jouir de Laurette, Francion est recueilli par un gentilhomme demeurant anonyme jusqu’au sixième livre, à qui il fait le récit de sa vie. Le récit rétrospectif compose la majeure partie du texte ; il est encadré par un dialogue entre les deux personnages et retrace l’origine familiale et les aventures du héros éponyme. Ce récit de formation est orienté par un double mouvement d’apprentissage-confirmation de soi et de conquête amoureuse.
      Incidemment, à la clôture du livre III, Francion arrivé au terme du récit de ses premières années au collège demande à son hôte de lui faire porter par un serviteur un « petit tableau qui est attaché à la tapisserie » [2] et qui représente le portrait d’une femme d’une très grande beauté, Nays [3]. Cette vision provoque chez le héros un émoi violent, puis il s’en désintéresse jusqu’au livre VII. A la fin du récit rétrospectif, au livre VI, l’interlocuteur de Francion révèle brutalement son identité : il est Raymond, le gentilhomme qui a volé à Francion ses moyens de subsistance dans sa jeunesse. Il feint de menacer le héros, et le dernier livre de 1623 s’ouvre sur un procès parodique, prélude à une fête libertine. Francion y est condamné à être « mis entre les mains de la plus rigoureuse Dame de la terre afin d’estre puny comme il le merite » [4], tour antiphrastique qui promet en fait la possession amoureuse de Laurette.
      La clôture narrative est double : le récit rétrospectif est parvenu à la fin du livre VI à la correspondance temporelle entre récit cadre et récit encadré, tandis qu’au livre VII est arrivée à son terme l’aventure amoureuse qui a motivé le récit depuis l’ouverture du livre. Un épuisement narratif a alors lieu et l’image de Nays réapparaît au milieu des agapes libertines du héros. Francion tire le portrait de sa poche et, ayant appris que son modèle est toujours en vie, décide de partir à sa recherche. Le texte de 1623 s’achève sur cette ouverture.
      En 1626, puis en 1633 paraissent toujours chez Pierre Billaine deux réécritures du Francion [5] qui s’achèvent par le mariage du héros avec Nays. L’édition de 1626 remplit en onze livres les attentes ouvertes en 1623 : Francion rencontre Nays, l’attirance est réciproque et les deux amants se retrouvent et se marient après une séparation causée par des rivaux amoureux. A l’issue d’un guet-apens, le héros est isolé dans la campagne italienne. Il devient le berger libertin d’une pastorale antiromanesque et parodique, au cours de laquelle il séduit diverses jeunes filles, à l’insu de Nays, et sans aucune conséquence pour son mariage. En 1633, le texte comporte douze livres, et une double péripétie menace la réalisation du mariage : Francion sur le point de se marier est accusé d’avoir séduit une jeune fille prénommée Emilie en lui promettant le mariage, et d’avoir fabriqué de la fausse monnaie. S’il est blanchi de cette dernière accusation, Nays tend à lui garder rancune de la séduction de la jeune femme, mais l’épouse finalement par peur de ternir sa réputation en rompant des fiançailles trop avancées.
      L’image de Nays dans le récit du Francion semble avoir plusieurs fonctions concurrentes. Elle a d’abord une fonction poétique : la présence de l’image et le désir qu’elle fait naître en Francion permettent de relancer la dynamique narrative. Le portrait confère aussi de la cohérence à un texte menacé par la disparate d’une narration fantasque où les épisodes se succèdent sans continuité. L’image a ici une fonction esthétique, et peut-être également une fonction d’ordre éthique.
      L’image de Nays est le lieu d’un jeu avec l’artificialité : Francion assume dans une dynamique élitaire (et ironique ?) le rôle de l’amant parfait selon l’idéologie courtoise, que la découverte du portrait bouleverse jusqu’à menacer son intégrité physique. Puis son intérêt disparaît paradoxalement pendant quatre livres, ce qui fonctionne comme indice : le sens de cette découverte est loin d’être univoque. Si le départ de Francion est bien justifié par le désir de rencontrer et de séduire Nays, des aventures centrifuges se multiplient, qui laissent une ambiguïté sur la valeur du dénouement matrimonial. Ces indices font sens vers une ironie de construction. A travers ces incertitudes autour du statut du portrait et de sa fonction dans le récit, il est peut-être possible de lire un travail sur la fiction, jouant sur la thématisation de la production narrative et de la réception, avec une mise en abyme du désir du lecteur.

Le portrait de Nays, instrument de relance narrative

      Cette première fonction du portrait se dégage nettement sur le plan structural : sans la découverte fondatrice du portrait de Nays, le héros ayant obtenu les faveurs de Laurette resterait soumis à une série de désirs non hiérarchisés et centrifuges [6]. Avec Nays s’élabore une quête unifiante, nourrie par le désir et le mystère qui se cristallisent autour de l’objet pictural.

Découverte de l’objet

      Francion qui s’est blessé en tentant d’obtenir les faveurs de Laurette est alité chez celui qui se découvrira comme son ancien voleur Raymond. A la fin du livre III, le narrateur du récit cadre se place brusquement en focalisation interne sur Raymond, ce qui est rare, pour observer les actions de Francion. L’attention du lecteur est attirée par l’interruption du dialogue :

Achevant ces paroles il vit que Francion tira un peu a soy le rideau de son lict, et avançant la teste jetta les yeux a l’endroict le plus reculé de la chambre. Que regardez vous, Monsieur, luy dit il alors : je voulois voir, respondit Francion, s’il n’y avoit point icy quelqu’un de vos gents pour le prier qu’il me donnast ce petit tableau qui est attaché à la tapisserie. Il m’est impossible de discerner d’icy ce qui y est representé [7].

Autre élément rare : la mention des realia qui environnent les personnages attire elle aussi l’attention sur l’objet brièvement décrit, dont on souligne la taille. Il s’agit d’un petit tableau, à porter sur soi :

[…] je m’en vais vous le querir, dit le Seigneur du Chasteau, et s’estant levé de sa place, [il] alla prendre le tableau fait en ovalle, et pas plus grand qu’un quadran au Soleil a porter en la poche, et le mit entre les mains de Francion, qui dit qu’il estoit marry d’en avoir parlé, puisqu’il estoit cause qu’il avoit pris cette peine là [8].

      Le récit s’épanouit dans un luxe de détails et de civilités entre les deux personnages, ce qui retarde d’autant la vision que Francion et le lecteur ont du tableau, produisant un moment de tension, d’impatience. L’effet dilatoire des détails nourrit un mystère autour de l’image :

En apres il tourna sa veuë vers le tableau où il vit depeinte une beauté la plus parfaicte et la plus charmante du monde : Ha! Monsieur, s’escria t’il, mettez vous de tels enchantements dans la chambre de vos hostes, afin de les faire mourir sans qu’ils y pensent, et d’avoir leurs despoüilles ? Ha! vous m’avez tué en me monstrant ce portraict [9].

Lorsque l’image est enfin visible, le lecteur et Francion découvrent qu’elle représente le portrait d’une très belle femme, prêté à Raymond par le gentilhomme italien Dorini. La réaction de Francion est accentuée et ressemble à celles qu’il a déjà eues en voyant d’autres jeunes femmes qu’il a désirées [10], la rhétorique galante est proche. L’hyperbole constitue un hapax : Nays est la seule qui mette figurément Francion en danger de mort [11].

>suite

[1] Titre complet : Histoire comique de Francion en laquelle sont descouvertes les plus subtiles finesses et trompeuses inventions, tant des hommes que des femmes de toutes sortes de conditions et d'aages. Non moins profitables pour s’en garder, que plaisante a la lecture.
[2] Ch. Sorel, Histoire comique de Francion, dans Romanciers du XVIIe siècle, textes présentés et annotés par A. Adam, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1958, p. 181. Cette édition sera notre édition de référence, parce qu’il s’agit de la seule édition récente qui comporte de façon presque exhaustive les différents états du texte. Antoine Adam édite les textes dans leur état le plus ancien, en proposant en note les variantes majeures : les livres I à VII sont ceux de 1623. En 1626 Sorel a allongé la matière narrative contenue dans les livres V et VI pour la réorganiser en trois livres V, VI, VII, et le chapitre VII qui achevait la première forme du texte devient le chapitre VIII de cette nouvelle édition. Antoine Adam passe donc du livre VII de 1623 au livre IX de 1626, et conserve le texte de 1626 qui se termine sur le mariage de Francion et Nays ; puis il ajoute le livre XII de 1633, proposant ainsi un texte très disparate, avec une double fin.
      Les éditions de poches d’Yves Giraud (Histoire comique de Francion, Paris, Garnier-Flammarion, 1979) et de Fausta Garavini (Histoire comique de Francion, Paris, Gallimard, « folio classique », 1996) ne proposent qu’un état du texte : celui de 1623 pour Yves Giraud, le texte ne comporte donc que sept livres ; l’état définitif de 1633 pour Fausta Garavini. L’édition la plus utile dans le cadre d’une étude des différents états du texte est celle d’Emile Roy (Histoire comique de Francion, 4 vol., Paris, Hachette, 1924 à 1931), qui adopte la même politique éditoriale qu’Antoine Adam, mais place en notes de bas de pages toutes les variantes lexicales et ajoute dans le cours du texte les allongeails de 1626 : cette édition est ancienne et rare.
[3] Antoine Adam et Yves Giraud retiennent (comme Emile Roy) la forme Nays, tandis que Fausta Garavini adopte la forme modernisée Naïs. Nous conserverons la forme Nays.
[4] Ch. Sorel, Histoire comique de Francion, dans Romanciers du XVIIe siècle, Op. cit.., livre VII (1623 ; livre VIII 1626 et 1632), p. 308.
[5] 1626 L'Histoire comique de Francion, où les Tromperies, les Subtilitez, les mauvaises humeurs, les sottises et tous les autres vices de quelques personnes de ce siecle sont naïfvement représentées. Seconde edition, reveue et augmentée de beaucoup. 1633 La vraye Histoire comique de Francion. Composée par Nicolas de Moulinet, sieur du Parc, gentilhomme lorrain. Amplifiée en plusieurs endroicts et augmentée d’un livre, suivant les manuscripts de l’Autheur.
[6] Histoire comique de Francion, « Raymond le tira à part, et luy demanda, s’il n’estoit pas au supreme degré des contentemens, en voyant auprès de luy sa bien aymée. Afin que je ne vous cele rien, respondit il, j’ay plus de desirs qu’il n’y a de grains de sable en la mer ; c’est pourquoy je crains grandement que je n’aye jamais de repos. J’ayme bien Laurette, et seray bien ayse de joüyr d’une infinité d’autres, que je n’affectionne pas moins qu’elle. Tousjours la belle Diane, la parfaite Flore, l’attrayante Belize, la gentille Yanthe, l’incomparable Pasitée, et une infinité d’autres, se viennent representer à mon imagination, avec tous les appas qu’elles possedent, et ceux encore que possible ne possedent elles pas. », (livre VII, p. 315).
[7] Ibid., livre III, p. 181.
[8] Ibid.
[9] Ibid.
[10] Laurette : « Aussi tost la fiebvre d’amour me prit avec une telle violence que je ne sçavois ce que je faisois. Le cœur me battoit dedans le sein plus fort que cette petite rouë qui marque les minutes dans les montres » (Ibid., livre I, p. 94).
      Diane : « Car depuis peu de temps j’avois veu une jeune merveille a sa porte en une ruë proche de celle de Sainct Jacques, et ses attraits avoient triomphé si avantageusement de ma liberté, que je ne faisois autre chose que souspirer pour elle » (Ibid., livre IV, p. 223).
[11] Laurette met Olivier en danger de mort, mais pas Francion, et dans le cas d’Olivier il ne s’agit pas d’un euphémisme : il s’est introduit dans le château par la fenêtre et Laurette peut donner l’alerte : « Je sçay bien que ma vie et ma mort sont entre vos mains » (Ibid., livre I, p. 76).