Cependant, le caractère inaccessible de cet ailleurs n’empêche pas Quignard de lui donner un contenu concret. Plutôt que d’en rester à l’abstraction d’une entité nouménale, il s’attache à en caractériser précisément la figure, en portant son regard sur ce qui, dans la vie de chacun d’entre nous, a précédé l’acquisition de la langue et, partant, la constitution de la subjectivité transcendantale. Ainsi, le hors-langage n’est jamais chez lui que l’avant-langage : l’enfance, au sens étymologique d’in-fantia, désigne bien ce temps du développement individuel où l’être qui n’est pas encore humain a vécu sans parler. Etendue à l’existence utérine et jusqu’à la scène du coït génésiaque, l’extrême enfance constitue donc pour Quignard l’expérience référente de l’idée de nature, en ce que c’est le seul moment de sa vie où l’homme échappe à l’humanité, c’est-à-dire au langage[71].
C’est ce qui explique le choix de cet adverbe substantivé, « le jadis », pour désigner le fantasme d’une antécédence absolue sur le sujet, le sens et le monde. Avant de devenir une chose inobjectivable par le sujet connaissant, le jadis était notre condition même, la condition animale : « Le Jadis, la poussée, le geste instinctuel, fouir, bondir, voler, les animaux sont sans qu’ils aient à le connaître » [72]. Monde de la pulsion animale et de la violence débridée, le « Jadis pur est le monde pré-mondain où les prédateurs et les proies n’avaient pas rompu leur polarisation sauvage » [73]. Or l’animalité de chaque homme, la nature en lui, ce fut son enfance, puisque le « préverbal » coïncide avec le « préhumain » [74].
Voyant dans le rapport à l’impossible le cœur de l’idée moderne de littérature depuis le milieu du XIXe siècle, Dominique Rabaté porte au crédit de Quignard d’avoir su redonner « des contenus, une nécessité et une violence à ce mouvement de l’impossible », auquel il n’a cessé d’inventer toutes sortes de noms voisins : l’image médusante de notre conception par nos parents, le temps de l’enfance, le fredon, la mue, le nom sur le bout de la langue, la nuit, le paradis, le Jadis [75]. Il faut dire que de tels motifs apparaissent après tout comme des images destinées à offrir un contenu de représentation à ce qui échappe précisément à l’ordre phénoménal. Les images vives et crues de la naissance, de la vie utérine et du coït génésiaque offrent ainsi la consistance fantasmatique du souvenir à ce qui précède toute phénoménalité objective, à ce qui n’apparaît pas dans le « monde épiphanique » [76]. En inventoriant les articles d’une hantise personnelle, l’écrivain parvient à figurer ce qui ne correspond à aucun objet de l’intuition sensible.
Il se trouve pourtant que, non content de projeter la réalité véritable dans un au-delà métaphysique, Quignard pense en même temps la possibilité d’y accéder à la faveur de certaines expériences privilégiées, lesquelles permettraient de se retrouver de plain-pied avec cet état originaire qui s’est éloigné de nous par l’acquisition du langage et l’instauration d’un monde d’objets. Le retour à l’animalité est pensé comme une « retrouvaille de l’état non subjectif qui précède l’acquisition de la langue naturelle suivie de la constitution de l’identité personnelle » [77]. Un tel retour ne saurait donc s’accomplir qu’à la faveur d’une extase, qui arrache un temps l’être parlant à l’emprise du langage sur son expérience :
Le but de l’enfance est la sortie (l’émergence progressive) du monde des sens et l’entrée dans le monde du sens (grâce au dédoublement du monde par la substitution verbale qui naît de l’apprentissage linguistique).
Le mot grec extase (ek-stasis) nomme la sortie du monde de la substitution verbale et la replongée dans le monde sensoriel [78].
Mais comment concevoir le franchissement de la limite du monde, alors que le jadis désigne une transcendance et un absolu, la chose en soi qui se situe au-delà des limites de l’expérience, la réalité qui se soustrait à l’apparence ? Pour répondre à cette question, il peut être éclairant d’inscrire l’essayisme quignardien dans le droit fil d’une attitude philosophique que Stéphane Madelrieux a étudiée dans sa Philosophie des expériences radicales (2022).
Le philosophe part de la distinction que chacun d’entre nous peut faire dans sa propre vie entre les expériences ordinaires, habituelles, inscrites dans les répétitions du quotidien, et les expériences exceptionnelles qui ne sont subordonnés à aucune fin extérieure à elles-mêmes et semblent plus réelles, plus fondamentales, comme si le sens même de la vie s’y révélait. Il met alors au jour, chez certains philosophes français du XXe siècle, parmi lesquels Georges Bataille, la défense d’un « empirisme métaphysique ». La formule peut sembler contradictoire, puisque l’empirisme traditionnel a fait de l’expérience un instrument de critique de la métaphysique, en excluant du domaine de la connaissance tout ce qui ne peut faire l’objet d’une intuition sensible. Mais l’empirisme métaphysique, s’il récuse la thèse d’une distinction hiérarchique entre le plan des expériences sensibles et celui des essences suprasensibles, pratique néanmoins une distinction dans le plan même de l’expérience : les expériences ordinaires, caractérisées par leur utilité, nous maintiendraient dans un régime d’apparences qui empêche de saisir la nature ultime de la réalité, laquelle nous serait cependant donnée à la faveur de moments privilégiés ouvrant à un mode d’existence supérieur. L’empirisme métaphysique se définit donc par « le geste d’immanentisation de la différence métaphysique entre apparence et réalité à l’intérieur du plan de l’expérience » [79].
La pensée de Quignard semble donc reprendre ce geste philosophique en envisageant, à côté du cours ordinaire de la vie dominé par la tyrannie de la langue, la possibilité exceptionnelle d’une expérience du jadis, laquelle se présente comme une expérience originaire, par régression en deçà des médiations introduites par le langage. Eminemment incarnée, entre le rêve et la transe, par l’homme du puits mourant au monde et retrouvant l’origine, cette extase régressive désigne en dernière instance une possibilité humaine fondamentale, une attitude universelle consistant à desserrer l’emprise du langage sur l’expérience vécue, à la faveur d’un flottement du monde et d’un oubli de soi.
[71] Jacques Lacan avait déjà amorcé un rapprochement entre le réel et l’objet perdu en expliquant que, l’appareil psychique procédant à une profonde subjectivation du monde, le domaine des objets et de la représentation s’ordonne en laissant à l’écart la chose, soit la « mère » impossible : « Das Ding est originellement ce que nous appellerons le hors-signifié » (« Das Ding », Le Séminaire, livre VII (1959-1960), dans L’Ethique de la psychanalyse, J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1986, p. 67).
[72] P. Quignard, Les Ombres errantes, Op. cit., p. 178.
[73] P. Quignard, Abîmes, Op. cit., p. 160.
[74] P. Quignard, Le Sexe et l’Effroi, Op. cit., p. 222.
[75] D. Rabaté, « Pascal Quignard et l’impossible », Cinquièmes Rencontres de Chaminadour. Pascal Quignard, Carnets de Chaminadour, 2011, pp. 53-55 et 59-60.
[76] P. Quignard, Abîmes, Op. cit., p. 126.
[77] P. Quignard, Sur le jadis, Op. cit., p. 41.
[78] P. Quignard, « Les deux vies », art. cit., p. 23.
[79] S. Madelrieux, Philosophie des expériences radicales, Paris, Seuil, « L’ordre philosophique », 2022, p. 236.