L’énigme au fond du puits : écrire Lascaux,
de Bataille à Quignard

- Alexandre Solans
_______________________________

pages 1 2 3 4 5 6

Il s’agit donc bien, dans les deux images de l’homme du puits et du plongeur de Pæstum, d’une chute hors du monde, conçue comme une forme de régression vers la matrice maternelle, c’est-à-dire vers l’enfance comprise comme non-parole (in-fantia). C’est en ce sens que la composition duelle dessinée par l’écrivain relève pour Irène Fenoglio « d’un appel de l’originaire, d’une illustration du jadis dans ses différentes manifestations » [57]. Plusieurs indices notables convergent même vers l’idée que telle était la signification de la scène du puits dès ses premières apparitions dans l’œuvre de Quignard. L’image y reçoit, on l’a vu, des interprétations à la fois multiples et simultanées, signe qu’il s’agit moins de deviner sa signification objective que d’en faire le support de projection d’un foisonnement de pensées et d’obsessions. Mais elle fait son entrée dans l’œuvre en 1996, avec La Haine de la musique, soit tout juste deux ans avant la première occurrence du « jadis », dans Vie secrète, dont l’élaboration théorique ne cessera de s’enrichir dans les années suivantes, en même temps que la scène du puits multipliera ses apparitions dans les textes. Or c’est également à partir des années 1990 que l’écrivain commence à dresser régulièrement la liste d’un ensemble d’états extatiques à la faveur desquels « le social rencontre le naturel » et « le jadis revient dans le présent » [58]. Depuis Albucius (1990) jusqu’aux Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour (2024), on ne trouve pas moins de huit listes dans l’œuvre témoignant d’une volonté d’unifier par la pensée différentes expériences qui se signalent par leur caractère à la fois extatique et régressif [59].

Ce geste théorique consistant à rassembler sous une même notion un certain nombre d’états vécus qui rompent avec l’ordre du monde, on le trouve déjà chez Bataille, à travers cette « économie générale » que visait à développer le « projet Part maudite » [60]. Dans La Souveraineté, Bataille expose en effet la morphologie du domaine souverain, qui recouvre à ses yeux un ensemble d’expériences arrachées à l’ordre de l’utile, de l’intérêt, du calcul et du projet, en dressant la « liste assez complète de ces effusions dans lesquelles une sensibilité aigüe à l’instant présent se fait jour aux dépens de la subordination de chaque être à quelque possibilité ultérieure » [61]. De la souveraineté au jadis, il s’avère que pour Quignard la lecture et l’étude, l’amour et l’érotisme, le rêve, la danse, l’audition musicale, la mélancolie, la contemplation et la transe constituent les principales expériences à l’occasion desquelles le langage se retire pour laisser place aux états qui précèdent son acquisition. Tout se passe comme si, derrière cet ensemble d’états vécus qui peuvent indifféremment venir s’appliquer à l’homme du puits ou au plongeur de Pæstum, c’était une même disposition existentielle qui se déployait selon des modalités différentes.

On peut donc faire l’hypothèse d’un rapport sous-jacent entre l’intérêt obsédant de Quignard pour la scène du puits, à partir de la fin des années 1990, et son effort contemporain pour donner une formulation théorique à l’expérience fondamentale d’une sortie hors du monde du langage, qu’il situerait de fait à l’aube de l’hominisation, puisqu’il est convaincu que la fresque date d’une époque où les hommes parlaient [62] : pour l’essayiste, l’avènement du langage chez les premiers hommes se serait aussitôt accompagné d’une possibilité de sortie radicale, dont la scène du puits porterait témoignage.

 

Le jadis comme expérience radicale

 

Le sens implicite de toutes les interprétations quignardiennes de la scène du puits renvoie ainsi à une possibilité extatique-régressive qui se serait ouverte à l’espèce dès lors qu’elle se serait mise à parler. Certaines expériences privilégiées, parce qu’elles abolissent la structuration linguistique de la réalité dans son régime ordinaire, correspondraient à un besoin primordial de la jeune humanité, qui se serait manifesté dès l’époque paléolithique sur les parois de Lascaux. A travers ce geste, néanmoins, Quignard cherche moins à élucider la signification préhistorique de la fresque qu’à nourrir en elle une méditation métaphysique, qui a plus directement à voir avec les réflexions du XXe siècle sur les pouvoirs de la langue, auxquelles les hantises de l’écrivain donnent un tour absolument singulier.

Quignard conçoit en effet le langage comme un « filtre de réceptivité organisé, une hospitalité à la fois exogame et très sélective » [63], qui tient la réalité véritable à distance. Héritier de Lacan, qui opposait le réel au symbolique, comme de Heidegger, qui posait face à face terre et monde [64], l’essayiste estime que l’ordre dans lequel nous apparaît le monde est le résultat d’une construction de l’esprit qui résulte elle-même de l’acquisition du langage. Les structures linguistiques exerçant une emprise absolue sur l’expérience humaine, l’apparition du langage est à la source d’un écart infranchissable, d’un « abîme qui s’ouvre entre la nature et la culture » [65]. Le langage introduit en effet l’être parlant dans un monde d’objets, tout en l’extirpant de l’immanence à son milieu : il vit désormais dans une fiction linguistique faite d’étants distincts les uns des autres et liés par des rapports utilitaires, mais il a perdu contact avec « la nature que l’Ici originaire dispute au Là du monde » [66]. Inaccessible à toute appréhension linguistique, c’est-à-dire à toute expérience, cette réalité première se tient en retrait de l’ordre phénoménal, en deçà du monde édifié par la langue. C’est en cela que la nature peut être qualifiée chez l’écrivain de transcendante.

L’être parlant subit ainsi une sorte de dédoublement, le propre de l’humanité consistant dans une tension maintenue entre l’animalité première et un effort sans cesse actif de domestication linguistique :

 

Notre âme est tout entière langue, mais nous ne sommes pas qu’âme. Nous ne sommes pas qu’occupation culturelle. De l’origine, de l’a-parlance, de l’abîme, du corporel, de l’animal, de l’insublimable persistent en nous [67].

 

Cette dualité en l’homme prenant la forme d’un déchirement, la dimension physique de l’existence humaine s’en trouve voilée et comme tenue à distance, presque inaperçue :

 

La plupart des choses qui nous sont vitales se passent si loin désormais – si loin de la substance poussiéreuse, ancienne, émiettée, fragmentée, pulvérulente de la langue qui nous a été enseignée au terme de l’aparlance [68].

 

La parole ouvre un abîme qui occulte le donné naturel en le faisant reculer vers un plan de réalité insaisissable. Facteur de rupture dans la continuité de l’être, le langage arrache les hommes à l’immanence en distinguant un ici et un au-delà, sous les espèces du signe et de sa référence :

 

*

La langue ne prolonge pas à proprement parler ce qui est. Elle extériorise. Elle introduit du hors dans une plénitude (…). Logos insinue du deux dans du un [69].

 

Dès lors, cet écart entre les choses et la manière dont nous en prenons connaissance clive la réalité en deux régions ontologiques non seulement différentes mais opposées :

 

La relation linguistique, déchirant à jamais entre le référençant et le référencé, érige un axe entre l’humanité et la terre qu’aussitôt elle oppose. Axe qui va du langage à la nature, du chronologue à l’achronique, du discontinu au continu, du sujet à la chose en soi, de l’horizon du monde à la source invisible de l’origine [70].

 

Pour Quignard, l’opposition entre le monde phénoménal (tel qu’il apparaît au sujet) et le monde tel qu’il est en soi (hors de toute appréhension subjective) a donc sa source dans la structure même du langage. En identifiant la « chose en soi » à la « nature » et à la « terre », l’écrivain met à contribution une doctrine philosophique d’inspiration kantienne, l’idéalisme transcendantal, afin de penser la séparation de l’homme, dans son expérience concrète, d’avec tout ce qui est.

 

>suite
retour<
sommaire

[57] I. Fenoglio, « Art graphique et création verbale. Le “jadis” manuscrit de Boutès », dans Pascal Quignard ou la littérature démembrée par les muses, dir. M. Calle-Gruber, G. Declercq et S. Spriet, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2011, p. 81.
[58] P. Quignard, Vie secrète, Op. cit., p. 184 ; Sur le jadis. Dernier royaume II, Paris, Gallimard, « Folio », 2004, pp. 42-43.
[59] Voir P. Quignard, Albucius, Paris, Gallimard, « Folio », 2004, p. 78 ; Le Sexe et l’Effroi, Paris, Gallimard, « Folio », 2007, p. 352 ; Vie secrète, Op. cit., p. 465 ; Pascal Quignard le solitaire, Op. cit., p. 102 ; L’Origine de la danse, Op. cit., p. 88 ; « Les Deux vies », Nunc, n°46, automne 2018, p. 24 ; La Réponse à Lord Chandos, Paris, Galilée, « Lignes fictives », 2020, pp. 53-54 ; Compléments à la théorie sexuelle et sur l’amour, Op. cit., p. 327.
[60] Voir C. Mong-Hy, Bataille cosmique. Georges Bataille : du système de la nature à la nature de la culture, Paris, Lignes, 2012, p. 28 sq.
[61] « Le rire, les larmes, la poésie, la tragédie et la comédie – et plus généralement toute forme d’art impliquant des aspects tragiques, comiques, ou poétiques – le jeu, la colère, l’ivresse, l’extase, la danse, la musique, le combat, l’horreur funèbre, le charme de l’enfance, le sacré – dont le sacrifice est l’aspect le plus brûlant – le divin et le diabolique, l’érotisme (individuel ou non, spirituel ou sensuel, vicieux, cérébral ou violent, ou délicat), la beauté (liée le plus souvent à toutes les formes énumérées précédemment et dont le contraire possède un pouvoir également intense), le crime, la cruauté, l’effroi, le dégoût. » (G. Bataille, La Souveraineté, dans Œuvres complètes, t. VIII, éd. T. Klossowski, Paris, Gallimard, « NRF », 1976, pp. 276-277.)
[62] « Quand on médite sur cette narration graphique : on peut être presque sûr qu’il y a de la langue humaine à peu près complète en – 40 000. Qu’il y a un mythe derrière tout ça » (Pascal Quignard le solitaire, Op. cit., p. 193).
[63] P. Quignard, Vie secrète, Op. cit., p. 77.
[64] Au sujet de cette double incidence théorique sur la conception quignardienne de la langue, on se permettra de renvoyer à notre article : « Le Heidegger de Pascal Quignard, un hybride théorique », Trans-, n °30 : « Hybridité », 2024 (en ligne. Consulté le 5 avril 2026).
[65] P. Quignard, L’Enfant d’Ingolstadt, Op. cit., pp. 151-152.
[66] P. Quignard, Sordidissimes. Dernier royaume V, Paris, Gallimard, « Folio », 2007, p. 118.
[67] Pascal Quignard le solitaire, Op. cit., p. 102.
[68] P. Quignard, L’Enfant d’Ingolstadt, Op. cit., p. 183.
[69] P. Quignard, La Haine de la musique, Op. cit., pp. 32-33.
[70] P. Quignard, Abîmes, Op. cit., p. 28.