[11] Ibid., p. 219.
[12] Ibid., p. 26.
[13] Ibid., p. 370.
[14] Ibid., pp. 18-19.
[15] Voir par exemple Ibid., p. 53.
[16] Ibid., p. 365.
[17] Ibid., p. 335.

Natures mortes chez Pascal Quignard
- Clément Girardi
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Cette décision le sauve : car cette confrontation avec son rival est pour lui l’occasion de chasser le souvenir qui le chasse. La conquête de nouveaux objets à collectionner multiplie les incarnations possibles du passé perdu, en même temps qu’elle fait sentir l’insuffisance de chaque incarnation en elle-même. Consentant enfin à l’expérience de la perte, Furfooz se rapproche petit à petit de l’image qui manque à sa mémoire. Dans son interaction avec les autres personnages du roman, il se rend compte surtout de l’étendue illimitée du collectionnable. Tante Otti collectionne les rapaces, son associé Pierre Moerentorf collectionne les bonsaïs ; Furfooz lui-même découvre qu’il collectionne les amours en même temps que les jouets. L’étendue du collectionnable est rendue illimitée par la nature même de ce à quoi elle donne accès ; si ce qui est perdu l’est irrémédiablement, si ce qui est perdu est toujours ce qui demeure perdu dans l’interstice de ce qui est retrouvé, alors la possibilité de la retrouvaille dépend de l’élargissement de la collection à des objets de plus en plus insaisissables :
Il était demeuré enseveli sous les décombres de ses jouets. Une fortune plus médiocre, en lui laissant plus de modération, lui eût laissé plus d’innocence. Mais non : on pouvait être maniaque de boîtes à chaussures, de sucres frappés au nom des hôtels. On pouvait collectionner des bleus, des parures, des tatouages, des blessures de guerre, des décorations, des barrettes en plastique, des morts, des symptômes [11].
L’étendue réelle des collections de Furfooz, c’est le monde entier comme somme de toutes les collections possibles. Dans la mesure où Furfooz figure l’écrivain, une telle leçon implique son être-romancier. Furfooz réunit asymptotiquement une image-du-monde que seul le roman est susceptible d’accueillir. Il faut tout un roman pour espérer entrevoir le passé qu’on a perdu.
Mais dans la mesure où Furfooz est aussi le personnage du roman qui s’écrit, il faut dire encore que Furfooz a rapport au monde-comme-image : tout, autour de lui, lui parle du passé perdu. La coupure d’avec ce passé est certes indépassable en elle-même, comme le rappelle l’étymologie du nom d’Anvers inscrite au seuil du roman :
Anvers, Antwerpen, cela voulait dire la main tranchée du géant par la main de Brabo – « antwerpen » était la main du dieu Tyr jetée sanglante dans l’Escaut ornée des plus beaux diamants des cours de l’ancien monde [12].
Si la main est coupée, on ne remonte jamais des bijoux au bras qui les a portés. Les bijoux, les objets de collection, sont les témoins magnifiques mais inutiles d’une époque à jamais révolue. Or Furfooz découvre progressivement que la coupure est en partie surmontable : car le passé dont il se trouve coupé continue de s’annoncer, d’essayer de se rendre visible, de venir vers celui qui le cherche. Ayant devant lui rien moins qu’un monde, Furfooz dispose de toutes les clés nécessaires à la retrouvaille du passé. Le passé est toujours en voie d’être retrouvé, et le monde physique en entier parle d’autre chose que de lui-même :
La vedette filait sur l’Escaut. Comme il s’éloignait d’Anvers même, il vit apparaître, dans le coude étrange du fleuve, la main d’Antwerpen : les campaniles, les donjons, la tour de Notre-Dame. Il comprit pourquoi toujours quelque chose lui tendait la main – au travers des balustres d’un escalier de marbre, à travers les vagues, à travers l’espace, à travers le temps [13].
Le roman du poète
Le langage par lequel Edouard Furfooz et Matteo Frire communiquent avant leur rupture, quand ils s’entendent encore pour se partager le marché des collections, suffit à indiquer l’enjeu métapoétique du roman. Ils se font des offres par l’intermédiaire de fleurs, plusieurs variétés ayant reçu par convention une valeur nominale qu’ils additionnent.
Ils correspondaient avec des fleurs. Ce langage – pourtant antique – aboutissait, à la consternation des fleuristes, à des bouquets qui leur semblaient ahurissants. Sans rien perdre des significations du langage traditionnel, ces bouquets parlaient selon trois codes très condensés : monétaire, hôtelier et horaire. Chaque tulipe signifiait cinq mille dollars (l’unité à partir de cent mille dollars était le glaive des glaïeuls ou bien l’épi des tubéreuses) 14].
Or les fleurs fonctionnent à la fois ici comme le métaphorisant traditionnel de la poésie et comme le symptôme de la névrose que les deux collectionneurs ont en partage. Il s’agit que les objets convoités n’aient aucun prix : non seulement parce que l’un et l’autre homme ne comptent jamais l’argent qu’ils mettent pour l’acquisition d’un objet [15], mais parce qu’il importe que le prix de celui-ci disparaisse dans la rareté d’un langage de fleurs, non partagé par le commun des mortels. L’objet est doublement retiré du commerce : par son transport dans le lieu privé de la collection ; par son arrachement symbolique au règne de l’échangeable, donc du remplaçable. La poésie reçoit ici une première définition, comme effort pour conjurer conjointement le commerce et le temps. Furfooz est poète ou veut l’être, dans le sens où il croit en la capacité du langage à nous faire accéder à l’être des choses perdues : plus précisément, dans la mesure où il croit en la participation directe du langage à cette essence. Tenir un objet dans sa collection est tenir un fragment du passé perdu.
Accédant progressivement au souvenir de son amour d’enfance, Furfooz progresse néanmoins dans la compréhension de la logique propre de sa collection. Les clefs qui rouvrent dans sa mémoire un chemin vers son amour pour Flora ne se trouvent pas en soi dans son amour pour Francesca, pour Laurence, pour tante Ottilia, etc., comme Eouard est longtemps tenté de le croire. Sa difficulté à se détacher de ces objets tient à sa croyance en leur rapport ontologique avec l’amour perdu. La véritable clef se trouve dans le nom de ses amours, qui reforment par anagramme le nom de Flora [16]. Chaque objet de la collection, en d’autres termes, est le fragment d’une unité impossible à reformer directement : il passe entre chaque fragment une discontinuité qui n’est rien d’autre que la médiation du langage. Aimer est toujours le fait d’un être pris dans le langage. Ainsi Furfooz se corrige-t-il : ce ne sont pas des amours mais des noms d’amour qu’il collectionne ; tante Otti pas des rapaces mais des noms de rapaces. Il n’est pas jusqu’à Pierre Moerentorf, le collectionneur de bonsaïs, qui ne conserve dans ses tiroirs une liste de noms d’engrais [17].
[11] Ibid., p. 219.
[12] Ibid., p. 26.
[13] Ibid., p. 370.
[14] Ibid., pp. 18-19.
[15] Voir par exemple Ibid., p. 53.
[16] Ibid., p. 365.
[17] Ibid., p. 335.