La signature dessinée de Franquin.
De l’objet graphique bédéique
à l’analyseur socio-sémiotique ?
 [*]
- Pascal Robert
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Résumé

La signature dessinée de Franquin dans Gaston est un objet graphique bédéique rare et subversif qui mérite que l’on s’y arrête quelque peu. C’est tout l’objet de ce texte, dans une approche qui privilégie une démarche sémiotique, mais une sémiotique qui ne renie pas ce qui résonne en elle d’une perspective sociologique ou communicationnelle. Nous nous interrogeons tout d’abord sur la signature comme objet graphique singulier (1), puis nous proposons une première typologie des formes de cette signature (2) tout en questionnant en quoi elle est aussi un objet d’humour, le support de gags (3). Le quatrième point s’ouvre à la théorie de la graphiation de Philippe Marion et aux réflexions des théoriciens de l’écriture, qui ont travaillé sur l’anthropologie historique de la signature. Nous concluons sur une relation qui, opérant un grandissement symbolique de son auteur, est peut-être aussi le symptôme de son malaise.

Mots-clés : bande dessinée, signature, écriture, dessin, Franquin, Gaston

 

Abstract

André Franquin's signature drawing (Gaston) is a rare and subversive graphic cartoon object that deserves to be studied. This will be the object of this text, in an approach that favors a semiotic approach, but a semiotic that does not deny what resonates in it from a sociological or communicational perspective. We first question the signature as a singular graphic object (1), then we propose a first typology of the forms of this signature (2) while questioning in what it is also an object of humor, the support of gags (3). The forth point opens up to Philippe Marion's theory of graphiation and to the reflections of writing theorists, who have worked on the historical anthropology of the signature. We conclude on a relation which, operating a symbolic growth of its author, is perhaps also the symptom of its malaise.

Keywords: comic book, signature, writing, drawing, Franquin, Gaston

 


 

Une signature dessinée

 

Une signature est, en soi, ce que l’on peut appeler un objet graphique, partiellement autonome. Composée de nos jours d’un nom auquel s’adjoint souvent l’initiale d’un prénom voire une articulation au prénom entier, elle se doit d’être unique et, en ce sens, transforme son écriture en une calligraphie à vocation non pas artistique mais pratique. Toute scription est déjà intrinsèquement un dessin. Toute signature manuelle est dessinée, mais on l’oublie. Or, il est des signatures qui, dans leur expression graphique complexe et voulue, débordent le cadre de leur forme classique (insue) pour se déployer sur un mode singulier, à l’instar de celle d’un Franquin dans Gaston. Car sa signature est devenue plus qu’une signature, un véritable objet graphique pleinement autonome, une signature qui n’est plus seulement le dessin d’un nom mais la mise en scène dessinée d’un nom : on y reconnaît encore le nom et pourtant il est visible qu’il est transcendé par le style de dessin bédéique de Franquin, qui vient littéralement habiter et transformer sa signature [1]. Autrement dit, le style de Franquin se saisit de son propre nom, de sa propre signature pour l’animer comme forme qui, dans ses différentes déclinaisons, se transforme en un objet graphique complexe dans lequel le fil du nom donne lieu (au sens fort du terme) à sa mise en scène comme objet-chose du monde, reconnaissable, avec lequel Franquin joue pour élaborer un gag compact qui entre en écho avec celui de la planche qu’il signe. La signature devient, dès lors, un objet bédéique. Et cette transformation peut être interprétée comme signe d’une évolution sociologique, relative, du statut de l’auteur de bandes dessinées.

Cette signature graphique bédéique est un objet rare qui mérite que l’on s’y arrête quelque peu. Ce sera tout l’objet de ce texte, dans une approche qui privilégie une démarche sémiotique, mais une sémiotique qui ne renie pas ce qui résonne en elle d’une perspective sociologique ou communicationnelle. En nous appuyant sur le corpus de l’intégrale de Gaston [2], nous nous interrogerons tout d’abord sur la signature comme objet graphique singulier (1), puis nous proposerons une première typologie des formes (2) de cette signature tout en questionnant en quoi elle est aussi un objet d’humour, le support de gags (3). Enfin, le quatrième point s’ouvrira aux réflexions des théoriciens de l’écriture, qui ont travaillé sur l’anthropologie historique de la signature, avec, bien évidemment, les travaux désormais classiques de Béatrice Fraenkel, comme ceux de certains historiens et sociologues de l’art, à l’instar de ceux de Nathalie Heinich, sans oublier ceux d’un théoricien de la bande dessinée comme Philippe Marion et ses notions de graphiation et de sujet graphiateur.

Au final, il s’agira de montrer comment cette signature dessinée condense à elle seule des enjeux à la fois personnels, sémiotiques et sociologiques pour dessiner un geste qui, tout à la fois, ne cache pas sa dimension autobiographique, puisqu’il est autographique à l’origine, tout en s’effaçant dans un humour qui nous en fait oublier toute sa richesse socio-sémiotique dans un grand éclat de rire.

 

La signature comme objet graphique

 

« Ca, c’est pour donner du plaisir à la relecture. Il y a toujours quelque chose qu’on n’a pas vu et qui, à la troisième fois, fait rigoler… » A. Franquin (Bocquet et Verhoest, p. 129)

 

La signature est un objet sérieux, socialement sérieux, car elle sert à attester de l’authenticité d’un document : celui qui l’a écrit ou celui qui l’entérine était bien physiquement là, sa trace en est la preuve (cf. la quatrième partie). Geste d’écriture assumé par son auteur et qui l’assume, lui, lorsqu’il est absent. Car elle vaut pour son auteur. Elle le désigne autant qu’il en trace le design. Elle intervient généralement dans le cadre juridique et social d’un contrat qui institue une relation qui est souvent également une relation de pouvoir. Elle n’est pas à prendre à la légère. Elle pèse socialement. Or, voici qu’ici elle s’exerce à la pantomime. Elle s’agite, se travestit nous allons le voir, et surtout fait rire. De juridique et sérieuse, la bande dessinée et Franquin la subvertissent en un objet quelque peu farfelu, qui fait le pitre et institue pleinement son auteur en gagman : non seulement parce qu’il fait des gags (la planche au-dessus le prouve), mais qu’il est – en tant que signature et en tant qu’elle le représente – lui-même un homme fait gag, un homme-gag.

Ainsi, le site internet consacré à Franquin ne manque-t-il pas de produire une présentation de sa signature, ce que l’on ne fait généralement pas avec les autres auteurs de bande dessinée. C’est une signature qui fait parler, qui fait écrire (peu les universitaires, en fait, semble-t-il). Ce qui signifie qu’elle est tout sauf un objet graphique neutre. Elle possède sa propre présence, sa propre force qui en fait un véritable objet de commentaire… Ce qui est le cas ici même.

 

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sommaire

[*] Je remercie le relecteur anonyme et attentif de ce texte qui m’a permis d’en améliorer le plan, et d’en étoffer le fond (insuffisamment peut-être encore) sur quatre points : le style de Franquin et son intérêt ancien pour la marge (sur lesquels j’avais déjà travaillé), la question du gadget et celle de la caricature.
[1] On peut consulter quelques sites pour avoir accès à un échantillon de signatures dessinées de Franquin : le site officiel de Franquin, une affiche reprenant quelques-unes d’entre elles, une recension de l’exposition Les Signatures de Franquin (2004), ou encore ici.
[2] André Franquin, Gaston l’intégrale, Marcinelle, Dupuis, 2015.