De la Différence entre l’Ane et le Jaguar :
la traduction en guarani d’un traité ascétique
illustré, entre adaptation linguistique et visuelle
(missions jésuites du Paraguay–1705)

- Thomas Brignon
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résumé

Bien que relativement peu mentionnées par les ouvrages consacrés à l’histoire de la traduction en Amérique hispanique, les missions jésuites du Paraguay (1609-1768) constituent un cas singulier d’expérimentation linguistique et artistique à grande échelle et sur le temps long [1]. A une véritable politique de « grammatisation » et de refondation de la langue guarani, érigée au rang d’idiome chrétien et de culture, s’y mêle en effet une transplantation des arts et métiers européens, débouchant sur l’émergence de ce que l’historiographie identifie sous la dénomination de « baroque hispano-guarani » [2]. Dans les deux cas, les pratiques langagières et artisanales suivent un modèle collaboratif original où divers auxiliaires amérindiens sont placés sous la direction d’un missionnaire qui coordonne l’activité d’un scriptorium ou d’un atelier, avec l’appui de contremaîtres nommés alcaldes [3]. Dès les années 1700, ces efforts débouchent sur la fondation des toutes premières presses typographiques de fabrication américaine [4]. Une trentaine d’années durant, voit ainsi le jour une série « d’incunables guaranitiques », issus du travail conjoint de traducteurs adaptant en guarani de grands ouvrages de piété castillans ou latins et de graveurs façonnant les types nécessaires à cette transposition et enrichissant certains de ces imprimés missionnaires par diverses estampes de confection locale [5].

Parmi ces livres pionniers, le plus ancien actuellement conservé est également le plus remarquable. Tiré en 1705, il est le fruit du labeur conjoint des équipes dirigées par deux ignaciens : un traducteur andalou, José Serrano (1634-1713) et un typographe autrichien, Juan Bautista Neumann (1659-1704). Sur cinq cents pages, les deux hommes et leurs aides ont mené à bien la transposition d’un des plus célèbres traités ascétiques du siècle précédent, intitulé De la Diferencia entre lo temporal y eterno et publié en 1640 par un jésuite madrilène, Juan Eusebio Nieremberg (1595-1658) [6]. L’adaptation américaine de ce classique du Siècle d’Or a dès lors supposé de relever un double exploit, aussi bien traductologique qu’artistique. Il s’agissait en effet de donner jour au tout premier ouvrage monolingue imprimé en guarani, mais aussi à l’édition la plus richement illustrée du manuel de Nieremberg, désormais orné d’une quarantaine de gravures de facture locale. En d’autres termes, et pour reprendre la terminologie définie par Roman Jakobson, le projet coordonné par Serrano et Neumann a consisté tout à la fois en une traduction interlinguale (interlingual translation or translation proper : d’une langue à l’autre, du castillan vers le guarani) et en une traduction intersémiotique (intersemiotic translation or transmutation : d’une code sémiotique à un autre, du texte vers l’image) [7].

Toutefois, si la dimension intersémiotique de cette œuvre fondatrice a fait l’objet de très nombreuses études iconographiques dès la fin du XIXe siècle, avec les travaux de Manuel Trelles, José Toribio Medina, Francisco Moreno puis Guillermo Furlong, ses caractéristiques interlinguales n’ont à ce jour jamais été examinées par les historiens de la traduction [8]. Plus encore, l’existence même d’une version adaptée et distincte de l’original en termes de contenu a été systématiquement occultée, comme l’illustre la manière dont s’exprime l’écrivain argentin Leopoldo Lugones dans son essai consacré aux missions jésuites du Paraguay en 1907. Reproduisant la première page de la Diferencia américaine, il en évoque la teneur en précisant que « le texte guarani affirme ce qui suit » (el texto guaraní dice lo siguiente) [9]. Or, au lieu de citer – comme on s’y attendrait –  le texte-cible amérindien de 1705 et de le traduire le cas échéant, c’est bel et bien le texte-source castillan de 1640 qu’il recopie mot pour mot.

En somme, Lugones, puis une grande partie de la critique à sa suite, présuppose une équivalence parfaite entre deux imprimés pourtant distants de plus d’un demi-siècle, conçus depuis des lieux d’énonciation radicalement différents et, surtout, exprimés dans deux langues que tout sépare [10]. Ce faisant, il passe sous silence les interventions potentielles des traducteurs interlinguaux et court le risque de mal interpréter celles des traducteurs intersémiotiques, les illustrations paraguayennes renvoyant, en toute logique, au texte mis en guarani.

Pourtant, dès son titre, la Diferencia entre lo temporal y eterno (« Différence entre le temporel et l’éternel ») se présente comme la définition contrastive d’un régime de temporalité catholique, fondé sur l’opposition systématique d’un binôme notionnel relativement abstrait [11]. Sa double transposition missionnaire, linguistique et visuelle, représente par conséquent une tentative d’importation de cette dichotomie en terres américaines, sous la forme d’un véritable « catéchisme en images » qui constitue également un objet de pouvoir [12]. Faire fi du contenu mis en guarani revient dès lors à évacuer ses multiples créateurs mais aussi ses destinataires, et à analyser des images forgées par et pour un auditoire amérindien à partir d’un texte pensé à destination d’un lectorat castillan. En évacuant de la sorte sa dimension politique, négociée et co-construite, c’est tout le contexte de création de l’œuvre qui s’efface en amont, de même que ses conditions d’actualisation et, en aval, ses modalités de réception.

A partir de l’examen d’une des estampes du traité – la planche de saint Jean Damascène – cet article se propose d’adopter l’optique inverse et de « connecter » traduction interlinguale et traduction intersémiotique en tâchant de démontrer qu’elles s’interpénètrent et ne peuvent donc être analysées séparément [13]. Un bref état de l’art soulignera que les interprétations précédentes de cette gravure ont toutes adopté une approche iconographique qui ignore le texte en guarani et justifie une autonomie supposée des illustrateurs par la présence de motifs picturaux sans lien apparent avec le propos initial de Nieremberg, au premier rang desquels l’opposition d’un âne et d’un jaguar. Il s’agira alors de démontrer que cette image renvoie en réalité à un fragment narratif, absent de l’original castillan de 1640, mais ajouté au cours de la traduction et n’existant donc qu’en guarani. Associée à la consultation de documents préparatoires, l’étude de ce bref récit animalier donnera lieu à une démarche génétique, pragmatique puis contextuelle, visant à reconstituer successivement le cadre d’élaboration, d’oralisation et d’utilisation de l’œuvre de Serrano et Neumann.

 

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sommaire

[1] La Province jésuite du Paraguay (ou Paraquaria) est fondée de jure en 1604 suite à sa séparation de celle du Pérou, puis est dissoute à l’issue de l’expulsion de la Compagnie de Jésus promulguée en 1767. Les missions proprement dites sont cependant actives de facto entre 1609 et 1768. S’étendant sur un territoire très vaste correspondant aux actuels Paraguay, Uruguay, Brésil, Argentine et Bolivie, elles se répartissent sur divers fronts pionniers ayant en commun le recours à la « langue générale » guarani. Toutefois, seules les trente « réductions » dites du Paraná et de l’Uruguay réunissent une majorité de membres des ethnies tupi-guarani, et c’est de ce sous-ensemble qu’il sera prioritairement question ici. Pour une contextualisation générale, consulter la synthèse de G. Furlong, Misiones y sus pueblos de guaraníes, Buenos Aires, Imprenta Balmes, 1962.
[2] Sur le premier point, B. Meliá, La lengua guaraní en el Paraguay colonial : que contiene La creación de un lenguaje cristiano en las reducciones de los guaraníes en el Paraguay, Assomption, CEPAG, 2003. Sur le second, J. Plá, El barroco hispano-guaraní, Assomption, Universidad Católica–Intercontinental, 2006.
[3] Pour plus de détails sur ce fonctionnement collectif et verticalisé, voir J. Plá, « Los talleres misioneros (1609-1767). Su organización y funcionamiento », Revista de Historia de América, Vols. 75-76, 1973, pp. 9-56.
[4] L’imprimerie est certes présente à Mexico puis à Lima dès 1539 et 1584 respectivement, mais il s’agit là de presses expédiées depuis l’Europe. Par contraste, l’atelier typographique de Paraquaria est construit in situ à partir de matériaux exclusivement locaux, à l’exception du papier importé de Gênes. A ce propos, se référer à F. Verissimo, L’impression dans les missions jésuites au Paraguay : 1705-1727, Thèse de Doctorat en Histoire sous la direction de L. F. de Alencastro, Paris, Université Paris IV, 2011.
[5] L’activité typographique débute en rigueur dès 1700 et cesse brutalement pour des raisons encore mal connues à partir de 1727, mais aucun imprimé complet antérieur à la Diferencia de 1705 n’est conservé. Le concept « d’incunable guaranitique » (incunable guaranítico) a été pensé sur le modèle européen des ouvrages imprimés avant 1500. L’objectif est d’adapter cette typologie aux référents chronologiques américains, comme le préconise R. Krüger, « La imprenta misionera jesuítico-guaraní y el primer libro rioplatense, Martirologio romano, de 1700 », Cuadernos de Teología, vol. 29, 2010, pp. 1-27.
[6] J. E. Nieremberg, De la diferencia entre lo temporal y eterno, Madrid, María de Quiñones, 1640. Issu d’une famille autrichienne, Nieremberg naît à Madrid où il se forme au Collège Impérial de la Compagnie de Jésus, établissement où se déroule l’intégralité de sa vie. Premier titulaire de la chaire d’histoire naturelle, il la cumule avec celle d’exégèse biblique et développe une singulière herméneutique naturaliste. Son œuvre composée de plus de soixante dix titres relatifs aussi bien à la théologie qu’au droit, à la musique ou à la philosophie, en fait l’un des grands polygraphes de son temps avec Athanasius Kircher (1602-1680). Proche des jésuites américains qui étaient ses principaux informateurs, il aurait tissé des liens particuliers avec Paraquaria à travers Juan del Castillo (1596-1628), un ami mort en martyr aux côtés du missionnaire créole Roque González de Santa Cruz (1576-1628). Il aurait en outre connu personnellement le principal lexicographe et grammairien du guarani, le Liménien Antonio Ruiz de Montoya (1585-1652), à l’occasion d’une ambassade de ce dernier à Madrid, entre 1638 et 1643. Pour une présentation de la figure de Nieremberg, se reporter à S. Hendrickson, Jesuit Polymath of Madrid. The Literary Enterprise of Juan Eusebio Nieremberg (1595-1658), Leyde–Boston, Brill, 2015.
[7] Jakobson distingue un troisième cas de figure, qu’il nomme traduction intralinguale (intralingual translation or rewording : reformulation d’un énoncé dans sa langue même de rédaction). Bien que la triade jakobsonienne ait pu faire l’objet de critiques légitimes au sujet de la relative indéfinition des concepts de « langue » ou de « code sémiotique », elle permet de saisir plus finement des objets complexes tels que la Diferencia de 1705. Pour la définition complète, R. Jakobson, « On Linguistic Aspects of Translation », dans The Translation Studies Reader, textes réunis et édités par L. Venuti, Londres–New York, Routledge, 2012, pp. 126-132.
[8] M. R. Trelles, « Único ejemplar. Traducción al guaraní de una obra de Nieremberg », Revista patriótica del pasado argentino, vol. 4, 1890, pp. 16-38 ; J.T. Medina et F. P. Moreno, Historia y bibliografía de la imprenta en Paraguay (1705-1727), Buenos Aires, Museo de la Plata, 1892 ; G. Furlong, Historia y bibliografía de las primeras imprentas rioplatenses. 1700-1850, vol. 1, Buenos Aires, Guarania, 1953. Le peu d’attention accordé au contenu textuel de la Diferencia a récemment été souligné par Leonardo Cerno et Franz Obermeier, selon lesquels « en ce qui concerne l’état de l’art relatif à ce texte capital, on ne dispose que de simples études préliminaires issues de l’histoire de l’imprimerie au Río de la Plata ou de l’iconographie, les contributions en matière de socio-linguistique historique étant inexistantes. Il n’y a aucun travail consacré à la langue utilisée dans ce texte » (sobre los antecedentes de investigación acerca de este texto capital deben contarse apenas aproximaciones desde la historia de la imprenta en el Río de la Plata y desde la iconografía, siendo inexistentes los aportes de la sociolingüística histórica. No hay trabajos sobre el lenguaje usado en este texto). Voir L. Cerno et F. Obermeier, « Nuevos aportes de la lingüística para la investigación de documentos en guaraní de la época colonial (siglo XVIII) », Folia Histórica del Nordeste, vol. 21, 2013, pp. 33-56 et p. 49 pour la citation.
[9] L. Lugones, El Imperio jesuítico, Buenos Aires, Arnoldo Moen y Hermano, 1907, p. 172.
[10] Le guarani, issu de la famille amérindienne tupi-guarani, obéit à un fonctionnement agglutinant dont les caractéristiques morpho-syntaxiques, polysynthétiques, sont tout à fait distinctes de celles des langues romanes et de leur logique flexionnelle. En outre, à l’époque moderne comme à l’heure actuelle, le guarani ne constitue pas une réalité socio-linguistique homogène mais se fractionne en trois macro-ensembles, à savoir le guarani tribal (guaraní indígena) parlé par les groupes ethniques évoluant relativement en marge de la société coloniale, le guarani créole (guaraní criollo) des descendants d’Espagnols, Métis et Afro-américains d’Assomption et de Corrientes, et enfin le guarani réduit ou missionnaire (guaraní jesuítico), propre aux établissements fondés par les ignaciens, lequel fait l’objet de cet article. Chacun de ces groupes est lui-même fragmenté en plusieurs variantes dialectales. Pour un panorama d’ensemble, consulter B. Meliá, « El guaraní y sus transformaciones: guaraní indígena, guaraní criollo y guaraní jesuítico », dans G. Wilde (dir.), Saberes de la conversión: jesuitas, indígenas e imperios coloniales en las fronteras de la cristiandad, Buenos Aires, SB, 2011, pp. 81-98.
[11] L’insistance de Nieremberg sur le primat de l’éternel vis-à-vis du temporel ne tient pas uniquement à la doctrine contre-réformiste mais s’explique aussi par un néo-platonisme teinté de néo-stoïcisme, qui le conduit à nourrir la Diferencia de nombreuses références aux philosophes de l’Antiquité. L’ouvrage renvoie d’autre part à la tradition des Exercitia spiritualia d’Ignace de Loyola et à celle, médiévale, des artes moriendi, comme le note C. Eire, A Very Brief History of Eternity, Princeton, PUP, 2010, pp. 161-163.
[12] La portée indirectement catéchétique du traité tient à ses nombreuses citations bibliques qui en font un bon support doctrinal, dans un contexte post-tridentin où la traduction des Ecritures en vernaculaire est prohibée.
[13] Seuls deux exemplaires complets de la Diferencia de 1705 ont été conservés, l’un dans une collection privée à Buenos Aires, l’autre au Complejo Museográfico Provincial Enrique Udaondo de Luján, près de la capitale argentine. Ce dernier a récemment fait l’objet d’une édition facsimilée : c’est sur ce témoignage que s’appuie cet article, à savoir J. E. Nieremberg, De la diferencia entre lo temporal y eterno, traduction en guarani de J. Serrano et édition fac-similée établie par F. M. Gil, Buenos Aires, IBNA, 2010.