Les écrits de la Méduse aujourd’hui :
L’abjection du corps féminin
dans les récits de Nelly Arcan

- Julie Tremblay-Devirieux
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Pour Freud, l’antique figure mythique au regard mortel évoque l’horreur et l’irreprésentabilité de l’intimité féminine [1]. Le sexe de la femme a le pouvoir de « pétrifier » l’homme qui le regarde, celui-ci étant terrifié par la peur de la castration, mais aussi rigidifié par son désir pour ce « continent noir » qu’est le corps féminin. Cette interprétation a suscité différentes contre-appropriations féministes, dont celle, bien connue, d’Hélène Cixous, en 1975 [2]. S’adressant à la femme par l’intermédiaire de la Méduse, elle l’enjoint à prendre la plume pour parler de son corps – et le faire parler – afin de le revaloriser, de construire une identité féminine positive et de libérer la parole littéraire féminine du spectre du « phallogocentrisme ». Ainsi la Méduse doit sortir de son mutisme et de sa résignation pour exhiber, au je, un « sexte » [3] qui pétrifierait tous les Persée de ce monde. Ce Rire est devenu rapidement un manifeste pour une écriture du corps « féministe ». L’appel de Cixous a été entendu : l’écriture du corps a été un important vecteur d’empowerment dans la littérature des femmes associée au féminisme de la deuxième vague [4].
Or, que se passe-t-il dans les écrits féminins plus récents [5] ? Il s’agit encore d’une écriture du corps à la première personne, mais qui, à partir d’une esthétique à l’économie foncièrement scopique [6], fait du sujet féminin un Autre, voire un objet, ou même ni l’un ni l’autre : un « abject » [7]. La narratrice, posant un regard sans pudeur sur son propre corps, l’ab-jecte [8] – et de là, s’ab-jecte elle-même. Méduse aurait-elle retourné son arme, l’écriture, contre son propre sein ? En serait-elle arrivée, par la pratique d’une écriture de l’abjection du corps féminin, à la médusation non seulement du lecteur, mais aussi de la femme ? Ce phénomène troublant est à l’œuvre dans les textes de l’auteure québécoise Nelly Arcan. Née en 1975 et décédée en 2009, elle a notamment publié trois récits qui s’inscrivent pleinement dans cette nouvelle génération où prime une écriture du corps à laquelle n’appelait pas exactement la Méduse cixousienne : Putain en 2001, Folle en 2004, et A ciel ouvert en 2007. C’est que la Méduse arcanienne pratique une écriture de l’abjection du corps qui montre l’innommable, et où le sujet se dissout dans une corporalité sans nom. Plutôt que l’émancipation de la narratrice, de la femme, de la lectrice, cette Méduse produit une violence sexuelle destructrice, voire mortifère. Mais c’est justement l’ab-jection pratiquée par cette Méduse arcanienne qui met en jeu – et en cause – les représentations et conceptions phallocentriques du féminin.

L’abjection : à la frontière du langage et de l’image

Avant d’exposer ce que j’entends par une écriture du corps abject, il convient de donner un aperçu de la polysémie et de l’intermédialité de la notion d’abjection. Avec Pouvoirs de l’horreur : essai sur l’abjection, publié en 1983, Julia Kristeva est la première à en proposer une étude approfondie, à partir d’un cadre théorique centré sur la psychanalyse lacanienne [9]. A un premier degré, l’abjection est l’exclusion par le sujet des éléments menaçant l’intégrité de son « moi ». Si l’opération est emblématique de la fameuse « phase du miroir  » de Lacan [10], que vit le petit enfant, il s’agit aussi d’un processus psychologique normal et constamment réaccompli par tout sujet. Plutôt que l’attribution d’une qualité intrinsèque à l’élément rejeté, on retiendra le caractère dynamique de l’opération, qui vise à établir le moi par ab-jection du « non-moi ». Ce n’est donc pas tant « l’absence de propreté ou de santé qui rend abject, mais ce qui perturbe une identité, un système, un ordre. Ce qui ne respecte pas les limites » [11]. Par conséquent, si l’ab-jection met en évidence la structure ou l’ordre produisant l’identité, elle affirme aussi l’impossibilité d’une identité stable, une, cohérente. C’est que l’acte d’ab-jecter identifie, ordonne ou hiérarchise aussi en transgressant l’ordre à peine instauré : il met au jour la structure de laquelle découle l’existant en niant aussitôt celui-ci, puisque les deux termes « existent » alors simultanément.
Dans une perspective collective ou culturelle, l’ab-jection s’appréhende comme ce qui produit l’Autre [12] – et, par la même occasion, le légitime ou le normal. Or, en expulsant certains individus à l’extérieur du corps social ou en marge de celui-ci, l’abjection les confine aussi hors (ou en marge) du « culturellement intelligible », et donc du « dicible » : car l’ordre symbolique mis au jour par l’abjection, en dessinant les limites des sujets du groupe social, dessine aussi les frontières entre le pensable et l’impensable, entre le dicible et l’indicible – ou l’innommable. Pour Kristeva, l’abject se situe précisément hors de l’ordre symbolique (lacanien), au sein d’un ordre opposé, pré-linguistique, qu’elle nomme le « sémiotique » : l’abjection se produit lorsque le sémiotique fait irruption dans le symbolique. C’est ainsi que la mise en langage de l’abjection devient extrêmement intéressante dans une perspective littéraire : la difficulté à dire et à penser l’abject nécessite l’emploi de procédés poétiques [13]. L’économie scopique déployée par les écrivaines associées à la troisième vague du féminisme est justement un de ces procédés littéraires mis en œuvre pour signifier l’indicible.
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[1] Ainsi qu’il l’expose dans « La Tête de Méduse » (1922) et « L’Organisation génitale infantile » (1923), deux articles que l’on peut retrouver dans ses Œuvres complètes : Psychanalyse, Presses universitaires de France, Paris, 1980.
[2] H. Cixous, Le Rire de la Méduse et autres ironies, Paris, Galilée, 2010.
[3] Ibid., p. 54.
[4] On ramène très schématiquement l’histoire du mouvement féministe à trois périodes, ou « vagues ». La première commence à la fin du XIXe siècle avec les suffragettes britanniques et se poursuit jusqu’au début du XXe siècle. La seconde vague, des années 60 à 80 environ, héritière de la révolution sexuelle, se caractérise par la réhabilitation et l’exaltation de la sexualité et du corps féminins ; elle se fonde donc sur une conception essentialiste et différentialiste de la femme. Enfin la troisième vague, qui se confond avec les Gender Studies, est anti-essentialiste (ou constructiviste) et milite, entre autres, pour la déconstruction des notions de genre et de sexe.
[5] Je songe notamment à des œuvres de Catherine Millet (La Vie sexuelle de Catherine M., 2001), Marie Darrieussecq (Truismes, 1996), Virginie Despentes (Baise-moi, 1999), Lorette Nobécourt (Conversation, 1998 ; Horsita, 1999), Christine Angot (L’Inceste, 1999), Chloé Delaume (Les Mouflettes d’Atropos, 2000), et au Québec, à celles de Marie-Sissi Labrèche (Borderline, 2000 ; La Brèche, 2002) et de Nelly Arcan (Putain, 2001 ; Folle, 2004 ; A ciel ouvert, 2007).
[6] Rappelons que depuis Irigaray et sa critique du statut de signifiant primordial accordé au phallus (L. Irigaray, Ce sexe qui n’en est pas un, Paris, Minuit, 1977), l’« économie scopique » est associée à un phallogocentrisme qui aurait évacué le sujet féminin de la scène de la représentation – on pourrait alors parler de « phallogoscopocentrisme ». Du point de vue qui est celui des féministes de la deuxième vague et des écrivaines associées à elles, donc, il est impératif de développer de nouvelles approches esthétiques afin de contourner cette source d’aliénation traditionnelle du féminin.
[7] Définir l’abject ou l’abjection n’est pas chose facile : « Il est impossible de donner une définition positive (…) de la nature des choses abjectes », dira Georges Bataille, si ce n’est « par énumération et par descriptions successives – négativement – comme objets de l’acte impératif d’exclusion », (« L’abjection et les formes misérables », dans « Essais de sociologie », dans Œuvres complètes, vol. II : Ecrits posthumes 1922-1940, Paris, Gallimard, 1970, pp. 217-221). Mais qu’est-ce à dire ? « Sujet », « objet » et « abject » ont une origine latine commune. Abjectus vient d’abjicere (placer ou jeter « dehors, au loin ». (J. Butler, Ces Corps qui comptent : De la matérialité et des limites discursives du « sexe », Paris, éditions Amsterdam, 1993 [rééd. franç. 2009], p. 17). L’abject serait donc ce qui, résultant d’une opération d’exclusion (ce que j’appelle l’« ab-jection »), n’est ni le sujet, ni l’objet.
[8] Ainsi, E. Ledoux-Beaugrand note le « goût pour marqué pour l’abject et l’obscène » chez les écrivaines associées au féminisme de la troisième vague. Imaginaires de la filiation. Héritage et mélancolie dans la littérature contemporaine des femmes, Montréal, éditions XYZ, 2013, p. 78.
[9] Il serait plus juste de dire que c’est Lacan qui, le premier, a fourni un concept d’abjection – à partir du Malaise dans la culture de Freud. Toutefois, c’est l’étude de Kristeva qui en a fait le concept devenu incontournable pour les Cultural Studies. Pour un aperçu de la longue histoire de la notion, consulter la « liste des œuvres citées » par H. Berressem, « On the Matter of Abjection », dans K. Kutzbach & M. Mueller, The Abject of Desire : The Aestheticization of the Unaesthetic in Contemporary Literature and Culture, Amsterdam, Rodopi, 2007, pp. 47-48.
[10] Kristeva se réapproprie ainsi certains éléments de la notion de Lacan, qui explique la formation d’une première conception de soi chez le petit enfant. Selon Lacan, l’enfant passerait des multiples sensations de son corps, alors perçu comme « morcelé », à une image de son corps, alors perçu comme un tout unifié. La séparation d’avec le corps de la mère dans la perception du corps propre par l’enfant est aussi en jeu lors ce stade. J. Lacan, « Le Stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu’elle nous est révélée dans l’expérience psychanalytique », dans Ecrits, Seuil, 1966, vol. 1, pp. 89-97.
[11] J. Kristeva, Pouvoirs de l’horreur. Essai sur l’abjection, Paris, Seuil, 1983, p. 12.
[12] Comme l’énonce Judith Butler, « le sexisme, l’homophobie et le racisme, [bref] la répudiation des corps du fait de leur sexe, de leur sexualité et/ou de leur couleur consiste en une "expulsion" suivie d’une "répulsion" qui fonde et consolide les identités culturellement hégémoniques le long des axes de différentiation sexe/race/sexualité » (J. Butler, Trouble dans le genre : le féminisme et la subversion de l’identité, Paris, La Découverte, 1990 [rééd. franç. 2006], p. 255).
[13] Pouvoirs de l’horreur est en grande partie un essai sur la littérature. Par ailleurs, quelques années plus tôt, l’auteure avait présenté une conception de l’écriture de l’abjection centrée sur la poésie : J. Kristeva, La Révolution du langage poétique. L’Avant-garde à la fin du XIXe siècle : Lautréamont et Mallarmé, Paris, Seuil, 1974.