Les métaphores dans Le Poème du Quinquina :
science, image et imagination

- Mathieu Bermann
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Poétique de l’objet

      D’un objet unique, les métaphores offrent parfois une vision plurielle. C’est le cas des deux principaux thèmes métaphoriques de La Fontaine, la fièvre et le quinquina, à l’origine d’un essaim d’images : la première est présentée tour à tour comme une « hydre » exerçant ses fureurs  [72], une comploteuse aux « funestes complots » [73], ou bien de manière plus objective un « levain » [74] ; le second, nous l’avons vu, comme le « fils du Soleil » [75], un « présent d’Apollon » [76], une « seconde Panacée » [77], un « nectar » [78]… Cette variété de motifs, parfois contradictoires [79], participe du dispositif heuristique mis en place par La Fontaine : une telle modulation, indépendamment de la nature des images, contribue à renseigner le lecteur sur les propriétés des objets métaphorisés.
      En effet, le quinquina est un arbre offrant des possibilités multiples d’associations et d’usages :

Nulle liqueur au quina n’est contraire :
L’onde insipide et la cervoise amère,
Tout s’en imbibe ; il nous permet d’user
D’une boisson en ptisanne apprêtée.
Diverses gens l’ayant su déguiser,
Leur intérêt en a fait un Protée.
Même on pourrait ne pas infuser,
L’extrait suffit […] [80].

Tout comme les habiles « gens » qui ont su voir les nombreuses possibilités du quinquina, l’écriture métaphorique de La Fontaine « déguise » l’arbre médicinal en l’assimilant à de nombreux référents virtuels : le Poème du Quinquina s’adapte ainsi à son objet, dont la principale vertu est d’être protéiforme. Le texte « s’imbibe » de sa matière pour mieux la cerner, autant par le contenu des images que par le geste même de la métaphore retranscrivant l’infinité de formes et d’emplois du quinquina. « Quin » [81] ou « kin » [82], « quina » [83], « quinquina » [84] : sous la plume de La Fontaine, le nom lui-même est changeant ; il n’est donc pas étonnant que le soient les images qui lui sont associées.
      La relation entre la fièvre et la métaphore s’avère également importante, car l’écriture tend à rendre la propension de la maladie à produire des images irréelles :

Toutes nos actions souffrent un changement :
Le test et le cerveau piqués violemment
Joignent à la douleur les songes, les chimères,
L’appétit de parler, effets trop ordinaires [85].

Ainsi sont décrites les séquelles de la fièvre ; les déclinaisons métaphoriques dont la maladie fait l’objet en sont des équivalents littéraires. Vues à travers le prisme de la métaphore, comme sous l’effet de la fièvre, « toutes nos actions souffrent un changement » et donnent lieu à des « songes » ou des « chimères ». Pour mieux appréhender son sujet, le texte présente les mêmes symptômes que la maladie qu’il décrit, à tel point qu’on pourrait presque parler de texte fiévreux [86].
      Grâce aux métaphores qui lui sont associées, la fièvre est pour ainsi dire éprouvée par le lecteur dans la mesure où le texte lui donne à voir des images qui s’écartent du réel ; de la même manière, le lecteur perçoit les potentialités multiples du quinquina à travers ses diverses identifications métaphoriques, et ce presque quel que soit leur contenu. Par les métaphores, le style s’adapte donc à ses principaux objets – la maladie et le remède. La diffusion de la connaissance et le plaisir esthétique sont ainsi liés à la démarche métaphorique : indépendamment du phore et du fond véhiculé, la forme elle-même de la métaphore fait ressentir au lecteur l’une des caractéristiques de l’objet dépeint.
      La fièvre et le quinquina ne constituent pas simplement la matière thématique du texte, ils infléchissent délicatement la manière du poète. La plasticité des images débouche sur une satisfaction poétique pour qui sait voir dans les traits de l’écriture la transcription de certains traits définitoires de la fièvre et du quinquina. Mais dans l’expérience de lecture proposée par La Fontaine, le mimétisme formel est également à l’origine d’un savoir suggéré, implicite. Cette poétique où le dire compte autant que le dit est au service de la connaissance : l’écrivain cherche moins à asséner une vérité qu’à l’insinuer dans l’esprit de celui qui reçoit le texte. Le bon lecteur est celui, ou celle si l’on pense à la duchesse de Bouillon, qui se montre capable de tirer le plus d’informations possibles de cette alliance entre le fond et la forme.

      Le Poème du Quinquina peut se lire comme la réponse la question suivante : quelle est la place des images et de l’imagination, selon La Fontaine, dans l’accès à la connaissance ? Les nombreuses métaphores traduisent en effet les positions épistémologiques du poète qui, dans le sillage de Gassendi, fait dialoguer l’intellect et l’imagination. Qu’elles cherchent à modifier les pratiques thérapeutiques du lecteur à l’aide des régimes expressif et praxéoprescriptif, ou à l’instruire sur le processus de la fièvre et sur l’action du remède par le régime cognitif, les métaphores offrent une vision fictive du réel qui participe pleinement à la constitution et à la diffusion du savoir.
      Le poète insiste sur le caractère expérimental de cette démarche car elle a pour objet une

Matière non encor par les Muses traitée,
Route qu’aucun mortel en ses vers n’a tentée :
Le dessein en est grand, le succès malaisé ;
Si je m’y perds, au moins j’aurai beaucoup osé [87].

Le traitement de la « matière » scientifique par les « Muses » poétiques, et notamment par la métaphore, est une entreprise dont la réussite n’est pas assurée car elle repose en grande partie sur le récepteur. « Il faut laisser dans les plus beaux sujets quelque chose à penser » [88], écrit La Fontaine dans le Discours à M le duc de La Rochefoucauld. Exercice de pensée en miniature où la part de jeu et de plaisir est primordiale, l’image engage le lecteur dans l’élucidation de la parole mensongère dont il est appelé à tirer le vrai, ou du moins une part de vérité. Cette connaissance est indissociable d’une poétique : le dire entre autant que le dit dans la construction du savoir, lequel n’est pas figé. En effet, grâce à la métaphore, la connaissance n’émane pas d’une parole d’autorité mais suppose un échange avec le lecteur devant participer à son élaboration. Refusant le pédantisme, le poème scientifique de La Fontaine et le modèle heuristique sur lequel il repose s’adaptent parfaitement aux lecteurs mondains, dont la duchesse de Bouillon est l’une des plus fines représentantes. Muse galante aussi bien que savante [89], la dédicataire de l’ouvrage se voit interpelée d’emblée par le poète dont elle devient l’allocutaire. Il est donc évident que le discours intellectuel est ancré dans le modèle conversationnel : sacrifiant à l’esprit scientifique, le Poème du Quinquina est également redevable du bel esprit régnant dans les salons et les belles-lettres à cette époque. Par conséquent, rien d’ostensible ni de péremptoire dans les métaphores du Poème du Quinquina et dans le savoir qui en découle : leur discrétion est conforme aux principes de l’esthétique classique et aux règles de la civilité. Le poète ne reproduit pas le défaut de l’orateur du Pouvoir des fables multipliant en vain les « figures violentes/Qui savent exciter les âmes les plus lentes » [90]. Les images textuelles de La Fontaine ne visent pas à heurter le lecteur mais à éveiller sa curiosité ; elles ne cherchent pas à lui en imposer mais à l’associer à la production du sens ; elles relèvent d’un « appétit de parler » [91] du poète, autre phénomène commun à la fièvre et la métaphore, appétit de parler ayant pour unique vocation d’attiser la soif d’entendre et donc d’apprendre chez celui qui reçoit le texte. La métaphore participe ainsi d’une véritable opération de séduction du lecteur afin de le placer dans de bonnes dispositions pour acquérir la connaissance [92].
      Bien que la matière du discours soit scientifique, l’expérience épistémologique du Poème du Quinquina, à propos du rôle des images et de l’imagination dans la constitution du savoir, n’est pas étrangère à celle menée dans le « laboratoire » des Fables [93] : davantage qu’un savoir stable et définitif, c’est un désir de savoir qui est transmis au lecteur, invité à expérimenter l’alliage entre l’intellect et le sensible, l’objectif et le subjectif, le vrai et le faux.

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[72] Ibid., Chant II, p. 69.
[73] Ibid., Chant I, p. 68.
[74] Ibid., Chant II, p. 70. En langage médical, le « levain » peut être considéré comme une catachrèse. A l’origine, il s’agit d’un « petit morceau de pâte aigrie, qui étant mêlée avec la pâte dont on veut faire le pain, sert à la faire lever », puis le terme désigne « la mauvaise disposition qui reste de quelque maladie dans le corps » (Académie française).
[75] La Fontaine, Poème du Quinquina, éd. cit., Chant I, p. 63 et Chant II, p. 72.
[76] Ibid., Chant I, p. 62.
[77] Ibid., p. 63.
[78] Ibid., Chant II, p. 74.
[79] Voir infra.
[80] La Fontaine, Poème du Quinquina, éd. cit., Chant II, p. 73-74.
[81] Ibid., pp. 71, 75.
[82] Ibid., Chant I, p. 63.
[83] Ibid., Chant II, pp. 70, 73, 75, 76, 77.
[84] Sous cette forme, il apparaît seulement dans le titre.
[85] Ibid., Chant I, p. 64.
[86] Philippe Chométy a montré que le texte mimait également par des allers-retours thématiques incessants le pouls irrégulier du patient fiévreux : « […] La Fontaine invite le lecteur à prendre le pouls de son texte fiévreux. De ce point de vue, dans le Poème du Quinquina, La Fontaine ne versifie pas les théories sur le phénomène de la fièvre, c’est bien plutôt la fièvre qu’il met en poème » (« Entre philosophie et langage des dieux : éléments pour une réhabilitation du Poème du Quinquina de La Fontaine », dans La Fontaine, poète savant, Le Fablier, n°17, 2005-2006 , p. 38).
[87] La Fontaine, Poème du Quinquina, éd. cit., Chant I, p. 65.
[88] Discours à M le duc de La Rochefoucauld X, 14, v. 56, dans Œuvres complètes, éd. cit., Tome I, p. 419.
[89] Selon l’expression de Jean-Charles Darmon (Philosophies de la fable, poésie et pensée dans l’œuvre de La Fontaine, Op. cit., p. 155).
[90] La Fontaine, Le Pouvoir des fables VIII, 4, v. 40-41, dans Œuvres complètes, éd. cit., Tome I, p. 296.
[91] Poème du Quinquina, éd. cit., Chant I, p. 64. Voir infra.
[92] « […] la figuration n’est pas simplement ornementale, elle permet de mieux accéder à la compréhension : les schémas que propose la figure, par exemple dans les sciences, ont aussi un pouvoir de séduction » (J. Gardes-Tamine, Au cœur du langage, La Métaphore, Op. cit., p. 227).
[93] Pour reprendre le titre de l’ouvrage de Céline Bohnert (C. Bohnert avec B. Teyssandier et S. Macé, Jean de La Fontaine, le laboratoire des fables. Fables, Livres I à VI, Paris, PUF, « Cned », 2011).