Les métaphores dans Le Poème du Quinquina :
science, image et imagination

- Mathieu Bermann
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      Cependant, dans l’expression « sur l’aile des esprits », La Fontaine s’emploie à revivifier l’image en procédant à ce que Violaine Géraud nomme le « démontage de la catachrèse, un démontage qui tourne à la "remétaphorisation" » [41]. En effet, les corps les plus subtils et les plus légers de l’organisme, couramment appelés « esprits », sont ici associés grâce à une métaphore in absentia à des être capables de voler, des oiseaux ou, plus vraisemblablement, des anges auxquels réfère le substantif « esprit » dans la langue courante – « Esprit se dit (…) des anges, esprits célestes » (Académie française).
      Ainsi La Fontaine ranime-t-il l’image : il réintroduit une isotopie étrangère au contexte médical et produit une vision imaginaire du réel. La déconstruction de la catachrèse est l’occasion d’illustrer discrètement le potentiel poétique et fictionnel du langage médical.

L’amplification des images scientifiques

      Dans le Poème du Quinquina, les métaphores cognitives, analysables comme de vraies figures de discours, sont rarement l’œuvre de La Fontaine qui les emprunte à ses hypotextes scientifiques. Néanmoins s’il ne les invente pas, il les amplifie de telle sorte que l’image joue un rôle fondamental dans le dispositif heuristique, comme en témoigne, par exemple, le passage sur le pouls. Celui-ci est couramment désigné métaphoriquement comme une « boussole naturelle » [42], expression dont La Fontaine va tirer profit :

Esculape en fait sa boussole.
Si toujours le pilote a l’œil sur son aimant,
Toujours le médecin s’attache au battement,
C’est sa guide ; ce point l’assure et le console
En cette mer d’obscurités
Que son art dans nos corps trouve de tous côtés [43].

Ce développement vise tout d’abord à rappeler le motif de la métaphore du premier vers, c’est-à-dire l’attitude commune au « pilote » (le phore) et au « médecin » (le thème) ; cette analogie stéréotypée est soulignée par la répétition de l’adverbe « toujours » et poursuivie par une seconde métaphore qui découle de la première : si le pouls est une « boussole », il est tout naturel de voir le corps comme une « mer d’obscurités ». Le poète accroît ainsi la portée de la métaphore issue du discours scientifique en l’associant à des images complémentaires qui inscrivent davantage, dans l’esprit du lecteur, le référent virtuel servant de comparant.
      Cette volonté de renforcer la dimension fictive des analogies scientifiques, pour mieux toucher le public mondain, est récurrente chez La Fontaine. En témoigne la réécriture d’un extrait du Traité de physique de Jacques Rohault, datant de 1671, à propos des esprits animaux dans le corps fiévreux :

[…] ces esprits qui étaient dans ces muscles en échappent, et se portent témérairement d’un muscle dans l’autre, et ainsi tirent et secouent alternativement les membres vers des parties opposées ; c’est-à-dire causent ce tremblement qui accompagne le frisson ou le froid de la fièvre [44].

Il est difficile de savoir si Rohault emploie « témérairement » de manière métaphorique ou bien s’il exploite un sens figuré disponible en langue : en effet Furetière affirme que l’adverbe signifie aussi « au hasard » [45]. Chez La Fontaine, en revanche, la métaphore est ostensible :

Tout le peuple mutin, léger et téméraire,
Des vaisseaux mal fermés en tumulte sortant,
Cause chez nous dans cet instant
Un mouvement involontaire [46].

La Fontaine donne à voir les esprits animaux comme une véritable population rebelle et insurgée. L’adjectif « téméraire » est un écho explicite à l’adverbe employé par Rohault ; mais le poète file la métaphore scientifique en lui adjoignant d’autres termes (« peuple mutin, léger », « tumulte ») qui, en la mettant en valeur, renforcent son caractère fictif. Il s’agit bien de proposer une vision imaginaire et comique de l’organisme.
      Sous la plume de La Fontaine, les métaphores cognitives évoluent au point d’acquérir parfois une réelle autonomie par rapport à l’image initiale et s’affranchissent de plus en plus du réel. Il en est ainsi à propos des valvules et du cœur. Jacques Rohault affirme que cet organe vital possède « deux chambres, ou cavités » :

Chacune de ces cavités a deux ouvertures qui sont situées vers la base du cœur ; à l’entrée de ces ouvertures il y a certaines peaux qui servent comme des portes, pour ouvrir et fermer ces ouvertures, et qui sont tellement disposées qu’elles ne peuvent s’ouvrir et se fermer que d’un certain sens [47].

Ce passage est à l’origine de la métaphore qu’on retrouve chez La Fontaine [48] :

Deux portes sont au cœur ; chacune a sa valvule.
Le sang, source de vie, est par l’une introduit,
L’autre huissière permet qu’il sorte et qu’il circule,
Des veines sans cesser aux artères conduit [49].

Plus loin, La Fontaine poursuit la métaphore en présentant la valvule comme une « geôlière peu soigneuse à fermer la prison » [50] lorsque le corps est fiévreux.
      Il faut distinguer ici deux étapes dans l’extension de la métaphore scientifique de la porte et du cœur. Un premier glissement personnifiant a lieu lorsque le poète passe de la valvule-porte à la valvule-huissière. Mais l’image originelle continue d’évoluer par la transition de « huissière » à « geôlière » : le second terme introduit un nouveau sème par rapport au premier, celui de la prison. Le poète développe la métaphore initiale créant ainsi une chaîne d’images où chaque nouveau maillon ajouté s’éloigne un peu plus de l’image originelle et affermit la part d’imaginaire présente dans la métaphore. étendre les images scientifiques en un réseau revient donc à amplifier l’identification fictive au point de proposer une nouvelle vision de l’objet métaphorisé, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre par rapport à celle proposée par les spécialistes.
      Dans cet exemple, la différence avec l’hypotexte réside également dans le mode de figuration choisi par les deux auteurs. En effet, là où Rohault préfère la comparaison (« il y a certaines peaux qui servent comme des portes »), La Fontaine privilégie la métaphore qu’il décide de surcroît de développer. Si le premier établit un simple lien de ressemblance entre deux référents hétérogènes qui demeurent distincts l’un de l’autre, le second opte pour un lien d’identification qui assimile le thème au phore.
      Judith Schlanger a montré le rôle de la métaphore dans l’avancée de la connaissance : le « franchissement de concepts » qu’elle permet est au fondement de la connaissance [51]. Grâce au trope, le chercheur part du connu, faisant office de phore dans l’expression métaphorique, pour appréhender une réalité inconnue : le thème. Judith Schlanger précise néanmoins que, même dans le discours scientifique, « l’usage métaphorique d’une notion ou d’un ensemble de termes a nécessairement quelque chose d’approximatif, qui ne répond pas à l’idéal d’une méthode rigoureuse et d’une saine logique » [52]. Chez Rohault, la relation comparative indique qu’il a conscience du caractère inadéquat de l’image. En employant la métaphore, et qui plus est en la filant, La Fontaine apparaît moins soucieux d’exactitude et semble s’accommoder davantage d’un « dispositif heuristique où l’impureté peut être féconde et l’impropriété constitutive » [53]. L’incongruité, à l’origine de toute métaphore et qui peut rebuter un scientifique, est au contraire recherchée par La Fontaine dans la mesure où elle représente une source de rêverie.

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[41] V. Géraud, « La dérive humoristique de la métaphore dans le Dictionnaire philosophique de Voltaire », dans, Dérives de la métaphore, sous la direction de Denis Jamet Paris, L’Harmattan, 2008, p. 106.
[42] L. Meyssonnier, Théorie de la Médecine d’une manière nouvelle et très intelligible, Discours XV, p. 50, dans Louis Guyon Dolois, Le Miroir de beauté et santé corporelle, Lyon, Jacques Faeton, Daniel Gayet, 1673.
[43] La Fontaine, Poème du Quinquina, éd. cit., Chant I, p. 66.
[44] J. Rohault, Traité de physique, Paris, Vve Charles Savreux, 1671, Tome II, p. 377.
[45] « Témérairement signifie quelquefois Au hasard. La plupart des divinations se font par des points jetés témérairement, des paroles dites témérairement, au hasard » (Furetière).
[46] La Fontaine, Poème du Quinquina, éd. cit., Chant I, p. 67.
[47] Jacques Rohault, Traité de physique, Op. cit., Tome II, p. 325.
[48] Plusieurs éléments différencient l’hypotexte de Rohault du poème de La Fontaine. Tout d’abord, comme l’a montré B. S. Ridgely, le poète simplifie les données fournies par le physicien : là où celui-ci affirme que le cœur possède quatre portes (deux ouvertures pour chacune des deux cavités), celui-là n’en mentionne que deux (« "Disciple de Lucrèce une seconde fois" : a study of La Fontaine’s Poème du Quinquina », dans L’Esprit créateur. Paths to freedom. Studies in french Classicism in honor of E.B.O. Borgehoff, sous la direction de R. W. Tobin et J.D. Erickson, vol. XI, n°2, 1971, p. 100). En outre, l’image de la « porte » est légèrement déplacée. Chez Rohault, la cavité est une « ouverture » dont la valvule est la « porte » ; chez La Fontaine ce sont les cavités, d’ailleurs non nommées, qui sont des « portes » auxquelles les valvules servent d’ouverture et de fermeture.
[49] La Fontaine, Poème du Quinquina, Op. cit., Chant I, p. 65.
[50] Ibid., p. 68.
[51] J. Schlanger, L’invention intellectuelle, Paris, Fayard, 1983, p. 200.
[52] J. Schlanger, « Connaissance et métaphore », dans Revue de synthèse, Octobre-Décembre 1995, Volume 116, Issue 4, p. 590.
[53] Il arrive que Rohault emploie lui aussi des métaphores mais de manière beaucoup plus discrète que La Fontaine, en limitant le plus possible la part de fiction qu’elles véhiculent.