A ces portraits de musiciens par des peintres répond, en bonne logique, des rencontres fictionnelles entre les deux catégories de créateurs [22]. C’est le cas en particulier de cette scène réunissant Froberger et Poussin :
Lorsqu’il étudia la musique dans la cité de Rome auprès de Monsieur Frescobaldi, le jeune Johann Jakob Froberger, un jour, alors qu’il se rendait au palais d’ambassade d’Athanasius Kircher, rencontra, dans la lumière d’or de l’aurore, un peintre français, qui s’appelait Monsieur Nicolas Poussin, alors qu’il était à sa promenade du matin. A la fin de la nuit, avant que le soleil fût entièrement levé, avant que l’atelier fût empli de la clarté nécessaire, avant que ses assistants fussent à pied d’œuvre, avant qu’il pût s’appliquer de nouveau à la composition de ses toiles, le peintre s’était fait une coutume d’aller marcher dans les décembres de l’ancien forum. Il y allait pour laver ses poumons qui étaient fragiles et que les odeurs des essences et des huiles dégradaient. Puis il y allait aussi pour respirer quelque chose de plus ancien dans le temps, dans l’Histoire, et qui y avait laissé de belles usures, d’étranges couleurs, des formes merveilleuses, des vers délicieux, des légendes sublimes (LAM, pp. 159-160).
Faisant également intervenir un autre maître du clavecin en la personne de Frescobaldi, Quignard convoque aussi le jésuite polygraphe Kircher. Or il est significatif que cette toute fictive réunion se fasse sous l’égide du Jadis, clairement sous-entendu dans le « quelque chose de plus ancien dans le temps, dans l’Histoire » qui occuperait Poussin. On retrouve d’ailleurs cette détermination un peu plus loin dans le commentaire sur la raison qui aurait poussé le peintre à s’installer à Rome, devenue « un village étrange et tiède sur la rive du temps » (LAM, p. 161). Le fait que cette mention prenne place au sein d’une comparaison explicite de Poussin et de Virgile [23], elle-même motivée par un autre surgissement du Jadis [24], ajoute un second diptyque de créateurs à celui des peintres et des musiciens : le peintre et l’écrivain.
On retrouve enfin un dernier avatar de cette dialectique dans une forme d’inversion, ou plus exactement d’interpénétration des qualités artistiques, de sorte que les peintres ou les graveurs deviennent également musiciens, comme on peut le voir dans cette adresse de Hatten à Huygens à propos de son logement à Berne :
La paroi de pierre était magnifique ou du moins je l’aimais ; elle était énorme et ancienne ; les rayonnages absorbaient les sons en sorte qu’ils ne trouvaient plus à se réverbérer de façon merveilleuse que sur l’angle de la porte ; à gauche j’avais fait resceller les azulèjes portugais que j’avais ramenés de la chambre de mon enfance à Mulhouse. Là où les étagères restaient vides je disposais des patrons de maîtres tapissiers, des esquisses de maîtres verriers, les merveilleuses eaux-fortes de Meaume, pour apaiser la résonance des cordes basses de ma tuorbe et celles du clavecin. Geoffroy Meaume avait eu la générosité de m’offrir un des premiers tirages anversois de ses plus belles œuvres quand nous nous étions retrouvés au Refuge, chez Abraham, après que sa petite était née. Je lui avais exprimé l’admiration que je lui portais et qui datait du jour où j’avais eu entre les mains le Second Livre de gravures que j’avais acquis chez un libraire dès que je l’avais découvert, dès que j’en avais ouvert les pages sur la table, en Hollande. Je lui avais expliqué les raisons personnelles qui m’avaient attaché à son art. Brugge était sa patrie. Peut-être moi aussi, plus qu’un compositeur, plus qu’un interprète, étais-je, comme lui, un graveur ? Ce que les musiciens appellent les graves était tout simplement mon monde. Un graveur de graves. Un graveur de Sarabandes. Un créateur de contrastes, d’incisions de douleur, de fûts de lumière. Les manières noires de Meaume, leurs reliefs, leurs audaces, leurs secrets, les prolongements qu’elles font de l’ombre au sein de l’ombre, leurs impudeurs, leurs tristesses sont inégalables (LAM, pp. 338-339).
Cette description glisse insensiblement de l’univers d’un musicien amateur et collectionneur d’œuvres artistiques de toutes sortes, comme d’une matérialisation des ambitions d’encyclopédie de l’image qu’entretient le roman, à celui d’un musicien intégrant de telles œuvres à sa pratique artistique – le texte finit même par présenter son « collectionnisme » comme étant entièrement tendu vers cette idée – pour déboucher en fin de compte sur le constat d’une gémellité complète – c’est presque une assimilation que décrivent les figures de dérivation, jouant sur la polysémie du mot « grave » – entre son art et celui du graveur Meaume. De ce fait, on en vient, dans L’Amour la mer, à voir la musique et à entendre l’image. En témoigne la curieuse histoire de la trompette peinte par Vouet [25], mais surtout la scène suivante, qui retrouve le protagoniste principal de Tous les matins du monde :
Il songea à son épouse, il y a si longtemps.
Alors le vieux musicien vêtu de son habit noir se rendit auprès de sa viole. Il la dévêtit.
Puis il sortit tous les feuillets de ses œuvres qui étaient rangés dans la poche intérieure de la housse qui abritait sa viole.
Il désira les relire à la lumière du jour.
Dans le recoin de la fenêtre qui donnait sur le parc et les prés, il s’assit, il se cala sur le rebord de pierre, il les relut note après note, silence après silence.
Les larmes silencieuses coulent le long de ses vieilles joues, alors qu’il pleure en chantonnant, à la muette, au fond de son âme ce qu’il lit.
En vérité, ce sont des souvenirs qu’il voit. Ce sont les émotions qu’il a connues qui le réenvahissent (LAM, pp. 280-281).
[22] Voir par exemple p. 162 : « Monsieur de Sainte Colombe : Quand je me rendais à Paris dans les années 1640, j’allais regarder les canards descendre et se poser sur les marais de Paris auprès de la vieille bastille où Monsieur de Saint Évremond et Monsieur de La Rochefoucauld avaient tous les deux été tyranniquement enfermés. Monsieur Morin m’accompagnait. Que c’était beau, ces osiers mêlés de brume. Ces craquements des oiseaux. Ces fûts de lumière dans les arbres. Que cela sentait bon. Nos bottes étaient trempées. Un matin, Monsieur Baugin et Monsieur Bonne Croix se levèrent avant l’aube pour venir avec nous et noter des esquisses de voleries dans leurs carnets de peinture ».
[23] « Jadis aussi, Virgile, à Fiésole, aux tout derniers instants de la République romaine, fut lui-même un enfant des ruines, sa famille ayant été expropriée de la maison natale par des soldats vétérans. Poussin, aux Andelys, Virgile, à Fiésole, avaient levé les yeux sur les mêmes visages cupides et violents. C’étaient les mêmes expropriateurs. Ç’avaient été les mêmes vandalismes, les mêmes déroutes, les mêmes mœurs affolées, les mêmes gémissements dans les fossés. Ce furent les mêmes destins. Jamais Virgile n’accepta de s’installer dans la Ville où Auguste agrandissait ses palais. Jamais Poussin ne se résolut à se domicilier à l’intérieur des murs de la capitale de la France » (LAM, p. 161).
[24] « C’est le seul peintre français d’alors qui aimât le latin, la langue des morts et aussi celle des Anciens – le seul peintre qui ait lu tout son Virgile, qui ait su par cœur toutes les mutations que les Métamorphoses engrangent, qui ait connu dans leur source latine toutes les anecdotes terribles de la Légende d’or » (LAM, p. 161).
[25] « Quand le vieux peintre Vouet tomba malade en 1648, dans les heures vociférantes où tout Paris se souleva contre la régente, il sentit au fond de sa chair une fatigue à laquelle il n’était pas accoutumé. Alors, encore pris de fièvre, il se rendit à pied, au bras de son épouse, pesant sur le bras de sa jeune épouse, sur le quai où les moines Augustins avaient établi leur abbaye. Ce n’était pas loin de l’atelier que le roi lui avait consenti à l’intérieur du Louvre, qui donnait sur la rive droite du fleuve. Il acheta une trompette naturelle en si bémol chez un artisan qui avait voué son talent et ses jours à la musique de cavalerie et aux sonneries des meutes. De retour au palais, dans son atelier, il fit tendre au-dessus de la trompette, à l’aide de petits clous de cuivre, une bannière en soie damassée bleue entourée de franges d’or. Il la peignit dans une espèce de vent imaginaire qui la soulevait. Cette figure, qui est conservée au château de Chantilly, est très étrange. Cette trompe de silence est comme un bras qui s’avance dans l’air, un sein qui pointe sur le torse, un bout de chair mystérieux et lumineux qui jaillit d’un voile que le vent meut et tend. Dürer a bien peint, avant de mourir, l’image d’une averse de pluie qui s’affale en crépitant sur une lande jaune. Vinci, une jeune femme, au bord du flot, qui regarde la mer. Le Caravage a bien peint un bouclier de fer où il a porté sa tête hurlante à la façon de la déesse Méduse. Dans le cas de Vouet il s’agit énigmatiquement d’une trompette de Johann Wilhelm Haas dont le vent lève la bannière. Il mourut dans Paris de nouveau assiégé, murmurant, haineux. Il retrouva, par le hasard des temps, des désespoirs, des épidémies, des frondes, des tumultes, des guerres, la faim qu’il avait connue quand il était enfant » (LAM, p. 356-357).