Des images de l’hystérie à leur substitution :
L’usage des mots dans l’œuvre de Nicole
Jolicoeur ou l’intérêt d’un passage

- Barbara Merlo
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      Les représentations médicales de l’hystérie résultent de la rencontre et de la collaboration fortuites de personnes et de moyens à un moment donné de l’histoire. Sans l’un ou l’autre de ces maillons, elles n’auraient pas vu le jour. Et cette inexistence n’aurait rien enlevé à la science puisque ces images ont, très rapidement, perdu tout l’intérêt scientifique qu’elles étaient censées apporter.
      Plus qu’à une absence des images, c’est à une absence du corps physique de l’hystérique – et du corps féminin – qu’est confronté le visiteur. Par ce passage du visuel au textuel, les données, préétablies, objectivées et institutionnalisées du féminin en tant que berceau du mal sont invalidées, avec en premier plan les représentations du corps des femmes. En allant au-delà des images, l’artiste brise les règles du voyeurisme et de l’exhibitionnisme ambiants, dont Charcot fut un pionnier, faisant du corps féminin un objet manipulable, regardable et consommable à volonté. En dé-imageant formellement l’hystérie, Jolicoeur déconstruit le mythe auprès du plus grand nombre, qui à la fois le découvre et l’envisage autrement par l’intermédiaire de l’œuvre. Il faut garder à l’esprit que la majorité des spectateurs méconnaissent ce sujet. Les fondements de la clinique de Charcot sont aujourd’hui tombés en désuétude et le sophisme des images qu’il a cautionnées (car il n’en a lui-même que très peu produit) est admis par la communauté scientifique. Cependant, rares sont les occasions pour le public d’en savoir plus sur l’hystérie de la Salpêtrière et son histoire. Le travail de Jolicoeur donne à connaître l’hystérie et à en saisir les enjeux culturels, sans tomber dans l’écueil du didactisme ou de l’illustratif. La figure de l’hystérie est remise en question, en attente d’une re-figuration modifiant les préjugés sur le féminin et ses représentations, fil rouge de cette contribution.

Une libération par l’absence

      Proche de l’autobiographie, Colère et Ironie et De la plaie-image marquent une pause entre l’artiste et les images médicales de l’hystérie. Elle dresse le bilan de ce qui l’a animée, sans nous le montrer, comme pour le protéger des regards indiscrets, avant de s’en éloigner délicatement, mais non sans retour, pour se diriger vers d’autres préoccupations. Préoccupations qui ne sont pas moins liées à l’univers médical. Symptôme (2007), Syncope (2009) et Syndrome (2010) sont les dernières œuvres de l’artiste.
      Au cours de sa carrière, c’est « à la construction de l’hystérie par les discours et par l’image » [42] que Jolicoeur s’est intéressée. En substituant l’écriture aux images de l’hystérie, elle débarrasse la pathologie de ses stéréotypes et crée une distance vis-à-vis de l’objet d’étude initial. Choisir de se passer des images délivre l’hystérie de ses représentations visuelles et de la vision unifiante et universalisante du féminin incontrôlable qu’elles ont diffusées dans l’inconscient collectif de la Belle Epoque. Pour autant, l’approche de Jolicoeur n’est pas celle d’un féminisme qui chercherait à déconstruire les codes et les normes [43].

Je peux dire que ma pratique s’est développée dans une perspective féministe ou que je suis intéressée par les problématiques féministes mais je n’aime pas le terme d’art féministe qui enferme dans une catégorie [44].

Ici, elle rend compte, délicatement mais fermement, de la construction de l’identité féminine déviante telle que la clinique de Charcot l’a fixée :

je vous dirais même qu’elles me semblaient avoir perdu tout ce qui doit faire la
différence entre un homme et une femme…
vous savez…
la grâce et la beauté… [45].

Par ce fragment de texte, Jolicoeur se moque de l’identité féminine normale, voire idéale (la grâce, la beauté), construite et imposée par l’œil artistico-médical en opposition à ces images pathologiques et donc anormales. Or, ce mode de pensée divisionnaire, dont les représentations oscillaient entre deux extrêmes du féminin : la femme rebelle (Célina) et la femme fatale (Augustine), s’est poursuivi durant l’époque moderne et se retrouve encore dans nos société contemporaines. Comme le fait remarquer Monique Sicard, « l’adjectif [hystérique] est notamment utilisé pour qualifier les féministes » [46] ; ou encore Nicole Edelman :

[…] en instruisant les femmes, ils [les républicains] avaient donné de nouvelles armes aux femmes et aux féministes qu’on allait pourtant traiter longtemps encore d’hystériques… [47].

      Ainsi, les répercussions socioculturelles de l’hystérie, ou plutôt ses prolongations, ou mutations, que nous proposions d’analyser en introduction, peuvent se traduire par la persistance d’un féminin dérangeant.
      Les activistes féministes, et plus largement les militants, contre toutes formes de discriminations et de normalisations liées au genre et à la sexualité, n’incarnent-ils pas les nouveaux rebelles, qui dérogent aux constructions sociales et s’opposent à la stigmatisation de leurs identités ? On pense également au groupe Femen, qui a choisi l’exhibition de la poitrine féminine comme symbole de ses actions contestataires. De même, les icônes du star-système, telles que Madonna, Beyoncé, Lady Gaga ou Dita Von Tesse par exemple, qui choisissent de pousser à l’extrême les stéréotypes de la féminité (construite par et pour le regard masculin) dans des vidéos clips ou des spectacles où elles hyper-sexualisent leurs corps et sont les dominatrices, ne sont-elles pas les nouvelles femmes fatales ? Dans les deux cas, les rebelles, comme les femmes fatales, choquent l’opinion, dérangent la bienséance mais aussi intriguent, attisent la curiosité et séduisent, par le biais de représentations scéniques et iconographiques. Autre point commun avec les hystériques du temps de Charcot : la sexualité. Face à ces deux types d’extrémités identitaires actuelles, comme face aux représentations des hystériques, se trouvent la norme ; la norme hétérosexuelle mais aussi la norme du féminin et des identités genrées. Comme le fait remarquer Marie-Hélène Bourcier, pour qui l’hyper-sexualisation est une variante de l’hystérie [48], la différence, et l’avancée notoire, réside aujourd’hui dans le fait que ces identités extrêmes se mettent elles-mêmes en scène.
      Ces sujets, au cœur des préoccupations sociologiques, historiques, philosophiques, culturelles et artistiques actuelles, sont sous-jacents, voire centraux, dans de nombreuses œuvres ayant pour point de départ l’hystérie de Charcot. Les artistes font aujourd’hui usage de ces images médicales du passé pour répondre à des problématiques liées à l’incarnation des normes, au genre et aux représentations. Cette sortie de l’ombre, révélatrice de similitudes entre le passé et le présent, quant à la considération des différences identitaires, diffuse un certain savoir sur cette pathologie ancestrale et précisément sur son apogée. Cependant, selon M. S. Micale :

En 1900, l’hystérie est arrivée à signifier tant de choses qu’elle a cessé complètement d’avoir une signification [49].

Il faudra donc, comme Nicole Jolicoeur, regarder avec prudence ce qui est donné à voir de son histoire. Ceci afin de ne pas tomber dans les mêmes erreurs : en faire à nouveau un objet de curiosité non maîtrisé ou l’annihiler sous le poids de ses réapparitions.

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[42] Entretien par courriel avec l’artiste, juin 2008.
[43] L’artiste américaine Mary Kelly a réalisé en 1984-85 l’installation Corpus, qui visait à déconstruire les stéréotypes attribués à la féminité. Elle s’est également inspiré des images de l’hystérie sans les représenter mais en les substituant à d’autres images (celles d’accessoires féminins, tels qu’un sac à main, de la lingerie, une paire de bottes, etc.) associées à des textes. C’est pourquoi nous avons choisi de ne pas nous y attacher ici, au profit des deux œuvres de Jolicoeur, directement fondées sur l’écrit.
[44] Entretien par courriel avec l’artiste, juin 2008.
[45] N. Jolicoeur, « Les plaies-images », art. cit., pp. 62-63.
[46] M. Sicard, « La femme hystérique : émergence d’une représentation », dans Communication et langages, 127, 2001-1, p. 36.
[47] N. Edelman, « L’hystérie et la IIIe République (1880-1890) », dans E. Roudinesco (éd.), Autour des « Etudes sur l’hystérie ». Vienne 1895, Paris 1995, op. cit., p. 73.
[48] M.-H. Bourcier, propos recueillis par J. Mickiewicz, « Beyoncé, Madonna and cie : guerrières ou plaies du féminisme ? », dans Atlantico, un vent nouveau sur l’info, 8 avril 2013.
[49] M. S. Micale, « Le discours français sur l’hystérie à la fin du XIXe siècle », dans E. Roudinesco (éd.), Autour des « Etudes sur l’hystérie » Vienne 1895, Paris 1995, op. cit., p. 114.