Le livre d’artiste, une création en miroir – Interactions entre peintre et poète
Entretien avec Michel Mousseau

- Marianne Simon-Oikawa
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résumé

E. Guillevic et M. Mousseau,
Sauvage, 1984

P. Albert-Birot et M. Mousseau,
Mon Palais, 1985

Michel Mousseau est peintre et réalise aussi des œuvres sur papier. Il travaille en particulier, depuis 1996, à une série de dessins à la mine de plomb intitulée Lisières et a réalisé récemment une série nouvelle, Territoire des origines [1]. Parallèlement, il produit des livres d’artiste en partage avec de nombreux poètes. Il œuvre avec des poètes vivants (Zéno Bianu, Marie Etienne, Eugène Guillevic, Luis Mizon, Bernard Noël, Eric Sarner, etc.), ou à partir de textes de poètes modernes comme Pierre Albert-Birot. Sept de ses ouvrages sont conservés dans la collection Koopman à la Bibliothèque Royale des Pays-Bas, qui rassemble des fleurons de la littérature française du XXe siècle (éditions de luxe et livres d’artiste). La notice publiée dans le livre Voix et vision – La collection Koopman et l’art du livre français, indique :

 

A 20 ans Michel Mousseau décide d’arrêter ses études à la Sorbonne pour se consacrer uniquement à la peinture. Son côté artisan, il le tient de ses grands-pères, l’un boulanger, l’autre maréchal-ferrant. En 1974, il s’installe dans un ancien atelier de menuiserie à Paris, qui devient son habitation et son lieu de travail. Dès lors, il expose presque tous les ans, touche à l’illustration d’ouvrages littéraires et au décor de théâtre. Il crée aussi des affiches pour des événements artistiques [2].

 

A l’issue du colloque « Illustrer ? », Michel Mousseau a bien voulu nous accorder un entretien, dans lequel il a présenté un ensemble de livres réalisés en relation avec le texte de poètes, et qu’il a lui-même choisis. Le dialogue s’est poursuivi par une réflexion plus large sur l’illustration comme pratique et comme art. Les poètes Zéno Bianu et Eric Sarner étaient présents lors de cette rencontre qu’ils ont éclairée de leur témoignage, tout comme l’éditeur Bernard Dumerchez et Madeleine Renouard, spécialiste de Michel Mousseau. L’intervention de Marie Etienne a été recueillie par la suite.

 

Michel Mousseau : Quel est l’élément fondateur du livre d’artiste ? A mon sens c’est la rencontre entre artistes, poètes et peintres avec le désir de réaliser ensemble un objet. Faire de chaque exemplaire une œuvre unique en privilégiant le travail de la main, texte manuscrit et intervention directe de l’artiste. Il s’agit au final de mettre en lumière, pour le plaisir, à quatre mains, la synesthésie commune à tous les arts.
Ici, je vais d’abord passer en revue sept ou huit livres qui donnent une idée de mon parcours et du bonheur que j’ai eu à travailler avec les poètes. Puis je m’attarderai sur trois ouvrages, trois livres d’artiste. Dans l’atelier passent des poètes qui sont des amis ou qui le deviennent. Parfois, le travail réalisé en commun est une expansion de ce que je fais dans l’atelier, parfois le travail que je fais avec les poètes ouvre de nouvelles directions dans ma peinture. Il y a des petits livres de rien, mais qui ont beaucoup d’importance.
Le premier est Sauvage, un texte d’Eugène Guillevic, accompagné de deux dessins. Je le vois encore assis dans l’atelier me lisant ce poème qu’il venait de me confier. J’ai compris là une chose, c’est le rapport très profond qu’il y a chez Guillevic entre la musique de sa poésie et sa parole. Son souffle était alors très court, cela donnait 1-2-3, 1-2-3, 1-2-3, et de ce souffle, je crois, est née la forme de l’écriture, ces vers très brefs. J’ai pris conscience de cela d’une manière extraordinaire.

 

 

Le deuxième livre important est Mon Palais. Le texte est un original de Pierre Albert-Birot, qui m’a été confié par Arlette Albert-Birot. Il était à l’époque inédit [3]. Il contient dix dessins, qui suivent les dix poèmes d’Albert-Birot, et qui composent une espèce d’art poétique : il faut d’abord réunir les matériaux, puis construire, cette construction devient finalement une espèce de tour d’ivoire où on est tout seul avec son œuvre, puis il y a une espèce de démolition, qui pour moi aussi a été une déconstruction de la tour d’ivoire et une avancée dans mon travail personnel.

 

 

>suite
sommaire

[1] Une résidence d’artiste en septembre-octobre 2017 avec pour thème « Sur le motif » a donné lieu à un livre intitulé Michel Mousseau Un carnet de résidence, Territoire des origines, Editions Domaine de Kerguéhennec, 2018, comprenant trois textes : (Se) Tenir là, Olivier Delavallade ; S’arrêter sans s’arrêter, Célia Houdart ; et Entretien, Michel Mousseau, Madeleine Renouard. Une série de 103 dessins réalisés à cette occasion a fait l’objet d’une exposition au Domaine de Kerguéhennec (31 mars-2 juin 2019).
[2] P. Van Capelleveen, S. Ham, J. Joubij, Voix et visions – La collection Koopman et l’art du livre français, La Haye, Koninklijke Bibliotheek (Bibliothèque royale des Pays-Bas), Zwolle, Waanders Editeur, 2009, p 188.
[3] P. Albert-Birot, Mon Palais, suite de dix poèmes (1960-1961). Suite de dix dessins de Michel Mousseau (1984), Le Pavé, 1985. Voir aussi M. Mousseau, « D’un peintre, dialogues avec le livre » (sur Mon Palais, 7 poèmes, Rémy Floche), La Chouette, n° 23, Londres, Birkbeck College, janvier 1990.