Illustratrices du sexe.
Gerda Wegener et Mariette Lydis

- Camille Barjou
_______________________________

pages 1 2 3 4

résumé

Fig. 1. G. Wegener, « Songe païen », 1925

à Quentin

Dans une étude publiée en 1981 et traduite pour la première fois en français en 2011, Rozsika Parker et Griselda Polock affirment :

 

Prétendre que l’art n’a pas de sexe, c’est ignorer les différentes expériences vécues par les hommes et les femmes à l’intérieur des structures sociales de classe ainsi que les divisions sexuelles de notre société et les effets qu’elles ont au cours de l’histoire sur l’art des hommes et des femmes [1].

 

C’est avec cette citation que je voudrais introduire l’étude de deux œuvres réalisées par deux femmes, Mariette Lydis et Gerda Wegener, qui font partie des nombreuses artistes étrangères gravitant dans la sphère artistique et intellectuelle parisienne entre les années 1910 et la Seconde Guerre mondiale. Les deux œuvres sont des albums illustrés. L’album Douze sonnets lascifs pour accompagner la suite d’aquarelles des Délassements d’Eros présente une suite de douze aquarelles de Gerda Wegener accompagnées de poèmes par un certain Alexandre de Vérineau, en fait l’écrivain socialiste Louis Perceau qui consacre une grande partie de son œuvre à des textes érotiques écrits sous divers pseudonymes. Criminelles se compose de vingt-quatre gravures à l’eau-forte réalisées par Mariette Lydis avec une préface de Pierre Mac Orlan. Mariette Lydis et Gerda Wegener sont peintres, exposent leurs toiles aux Salons de peinture, et comme d’autres vont étendre leur champ d’action aux métiers en lien notamment avec l’illustration. Dans ma thèse Livre de luxe et livre d’artiste en France : Acteurs, réseaux, esthétiques (1919-1939) [2], je me suis intéressée à la production spécifique du livre de luxe. Les caractéristiques de celui-ci sont qu’il s’agit d’un livre illustré, le plus souvent par des gravures originales [3], et tiré à un nombre limité d’exemplaires sur différents papiers de qualité (éléments notifiés dans le colophon ou dans une justification du tirage imprimés au début ou à la fin de l’ouvrage). Le livre de demi-luxe est conforme à ce modèle, illustré avec des gravures de qualité le plus souvent reproduites mécaniquement, et tiré à un plus grand nombre d’exemplaires. Les deux livres qui nous intéressent ici reprennent ces codes du livre de qualité et sont destinés aux bibliophiles, mais ils ne font pas partie du circuit éditorial habituel. L’album Douze sonnets lascifs pour accompagner la suite d’aquarelles des Délassements d’Eros est dans le circuit de l’édition clandestine, et Criminelles a été réalisé sans éditeur, par l’artiste qui en assure la diffusion au sein de son propre réseau. Nous n’avons que très peu de traces de la genèse et de la réception de ces œuvres, mais aujourd’hui les exemplaires qui circulent se vendent cher et attisent la curiosité des amateurs. Du point de vue de l’illustration, ils n’ont stylistiquement rien en commun, mais leurs démarches et les dispositifs qu’ils mettent en place sont très proches. Leur premier trait commun est ce choix initial des deux artistes d’investir par les images le support du livre, pour y traiter librement de sujets tabous et transgresser les mœurs d’une société. L’illustration de Wegener et de Lydis dépasse donc le simple exercice du genre et traduit un engagement plus profond.

 

Les Délassements d’Eros

 

Douze sonnets lascifs pour accompagner la suite d’aquarelles des Délassements d’Eros paraît en 1925 à l’Enseigne du Faune avec douze aquarelles reproduites au pochoir de Gerda Wegener. Les compositions sont issues d’une suite publiée par l’artiste quelques années plus tôt, en 1917, sans nom, sans texte et sous le titre : Les Délassements d’Eros, Douze aquarelles. Les images étaient donc destinées au livre dès leur conception. Celles-ci ont été réalisées avec une grande précision qu’on ne retrouve pas toujours dans l’œuvre illustrée de l’artiste, et traitées spécifiquement en vue de leur transfert au pochoir [4]. Pour cette deuxième édition, des poèmes ont été écrits pour accompagner les gravures, c’est ce que l’on comprend en lisant la préface de l’écrivain. Ils sont signés Alexandre de Vérineau, un des pseudonymes que Louis Perceau utilise pour ses textes érotiques. Même si ce phénomène est plutôt rare, il n’est pas inédit de trouver à cette époque du livre illustré ce renversement du statut du texte et de l’image [5]. La mention d’édition « l’Enseigne du Faune » cache quant à elle le nom de Maurice Duflou, imprimeur anarchiste qui développe à cette période, avec l’étroite collaboration de Louis Perceau, une activité d’édition clandestine de livres érotiques. Le nombre des exemplaires n’est pas indiqué dans l’ouvrage, mais les tirages de Duflou quand ils sont numérotés, tournent autour de quatre cents ou cinq cents exemplaires.

Dans ces aquarelles, Gerda Wegener met principalement en scène des femmes dans des situations érotiques, déployant un style art déco fleuri et raffiné. Etant donné le sujet et le genre traité ici, l’anonymat est de rigueur, et l’illustratrice ne signe pas directement ses compositions ; elle insère à la place le dessin d’un petit masque noir. Sur les douze aquarelles, on compte sept représentations de scènes lesbiennes. Dans les autres images, les femmes apparaissent seules ou bien sont accompagnées d’animaux ou de créatures mythologiques (fig. 1). Toutes les aquarelles sont érotiques. Seulement deux personnages masculins apparaissent dans l’ensemble de l’ouvrage, ils sont masqués. Louis Perceau écrit des poèmes et également une préface sous la forme d’une dédicace adressée à Gerda Wegener qu’il ne cite pas directement. Il y explique son procédé d’écriture visant à accompagner une suite d’aquarelles, comme les Sonneti lussiriosi de l’Arétin. Il précise qu’il a fait des poèmes « lascifs à souhait » mais ajoute qu’il ne prétend pas égaler les images : « […] je n’espère pas égaler par mes vers l’élégance et la grâce des petits chefs-d’œuvre qu’ils ont l’ambition de suivre désormais ». A l’intérieur de l’ouvrage, les poèmes sont organisés en trois parties. Il y a trois associations poèmes/aquarelles dans une première partie, quatre dans une deuxième et cinq dans une troisième. Chaque sonnet s’associe à une image et le titre du sonnet se propose ainsi en titre de l’image.

 

>suite
sommaire

[1] R. Parker, G. Pollock, « Stéréotypes fondamentaux : essence féminine et féminité essentielle », dans F. Dumont (dir.), La rébellion du deuxième sexe. L’histoire de l’art au crible des théories féministes anglo-américaines (1970-2000), Dijon, Les Presses du réel, 2011, p. 195.
[2] C. Barjou, Livre de luxe et livre d’artiste en France : Acteurs, réseaux, esthétiques (1919-1939), thèse de doctorat sous la direction de Laurent Baridon, Université Grenoble-Alpes, 2017. Le livre de luxe dans l’entre-deux-guerres convoque des centaines d’acteur-rice-s formant un réseau artistique et littéraire bien spécifique. Trois articles issus de cette recherche ont été publiés : « Hermine David und Mariette Lydis: Wenn sich die Wege zweier Illustratorinnen kreuzen », dans A la recherche : Hermine David, catalogue d’exposition, Kunsthalle Göppingen, 2018 ; « Le livre de luxe dans l’entre-deux-guerres : l’exemple de J.-G. Daragnès », dans N. Coquery et A. Bonnet (dir.), Le commerce du luxe, Ed. Mare et Martin, 2015 ; « Des femmes illustratrices dans l’entre-deux-guerres : Marie Laurencin, Mariette Lydis et Hermine David », dans O. Deloignon et G. Dégé (dir.), Actes du colloque « De Trait et d’esprit », Haute Ecole des Arts du Rhin, Strasbourg, HEAR, 2013.
[3] La mention de gravure originale peut signifier deux choses : soit que l’image a été gravée par la main de l’artiste sans intermédiaire (graveur-se), soit que l’image a été pensée spécifiquement pour l’illustration de l’ouvrage dans laquelle elle se situe, sans réemploi.
[4] Le pochoir est alors un procédé en vogue, pour le demi-luxe notamment. Intéressant pour ses couleurs, il fait l’objet d’un savoir-faire et connaît ses spécialistes comme Daniel Jacomet ou Jean Saudé.
[5] Dans tous les cas, l’intérêt de ce type d’ouvrages réside dans l’illustration. C’est ce que j’ai démontré au sein de ma thèse (voir note 2), Le livre est « livre d’art » par le biais des illustrations gravées qu’il contient. L’auctorialité de l’illustrateur-rice devient alors plus importante que celle de l’écrivain-e.