Des mots et des couleurs :
la mer Rouge sur les cartes médiévales
[1]
- Dominique Donadieu-Rigaut
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       La perception des couleurs de la mer, et a fortiori leur désignation, ne relèvent pas d’un phénomène naturel. Il suffit pour s’en convaincre de relire les poètes grecs de l’Antiquité [2] : si nous estimons aujourd’hui d’un bleu limpide la mer baignant les rivages découpés de la Grèce, Homère n’était pas tout à fait de notre avis. La variété des adjectifs de couleur attribués à la mer dans l’épopée homérique (mer violette, mer verte, mer pourpre, mer grise, mer aux reflets de vin,.) prouve l’extrême sensibilité de la Grèce archaïque à l’élément maritime et la densité des affects projetés sur cet élément. Elle révèle aussi que les épithètes semblant concerner uniquement la valeur chromatique d’un objet pouvaient en fait évoquer bien d’autres caractéristiques. Ainsi, la mer « pourpre » d’Homère n’était pas seulement une mer dont la couleur se situait quelque part sur la gamme étendue des rouges et des violets mais elle correspondait aussi à une mer déchaînée, bouillonnante, chatoyante, tumultueuse, à une mer qui gronde [3]. Il convient donc de se méfier des adjectifs dits « de couleur ». Dans d’autres cultures et en d’autres temps, ils englobaient des connotations multiples concernant également les mouvements, les sons, les états d’âme attribués aux choses. Ces qualificatifs impliquaient certes la vue, mais également d’autres sens, voire des sentiments [4].
       Quelques rares mers, au cours de l’Histoire, se sont vues officiellement désignées, sur les cartes et dans les livres de géographie, par un nom de couleur. C’est le cas par exemple de la mer Noire. D’abord nommée par les Grecs Pont-Euxin, elle fut requalifiée autrement (Karadeniz) par les Seldjoukides puis les Ottomans qui s’installèrent notamment sur les rives anatoliennes à partir du XIe siècle [5]. Néanmoins, cette nouvelle terminologie n’avait pas pour objectif de caractériser l’aspect des flots de la mer mais plutôt de situer celle-ci par rapport à un territoire politiquement dominé. Kara (« noir ») signifiant « le Nord » en turc, le Pont-Euxin aurait pris le nom de « mer Noire » dans la mesure où cette étendue maritime constituait alors la frontière nord de l’Empire turc. D’ailleurs, la « raison graphique » ne s’y est pas trompée : aucune carte ancienne ne figure la mer Noire en noircissant ses eaux. Cette toponymie colorielle, directement liée à la construction d’un espace politique, n’a visiblement pas eu d’incidence sur la teinte des représentations figurées.
       Ce n’est pas le cas de la mer Rouge (mer Erythrée en grec, mare rubrum en latin) qui affiche de façon éclatante sur les cartes médiévales la couleur singulière de son nom. Pourtant, depuis les temps antiques, son étymologie, controversée, est loin de faire l’unanimité. Dans sa Géographie en 17 livres, Strabon récapitule les différentes hypothèses émises par les savants grecs pour légitimer cette terminologie toponymique.

       Après avoir cité par exemple l’opinion de certains auteurs qui prétendent que la mer a reçu le nom d’Erythrée parce que ses eaux semblent se colorer en rouge par l’effet de la réfraction de la lumière, soit de la lumière qui vient directement du soleil quand cet astre est parvenu au point le plus élevé de sa course, soit de celle que dégagent les rochers du littoral chauffés et rougis par les feux du jour, Artémidore cite encore l'opinion de Ctésias de Cnide, lequel croit plutôt à l’existence d'une source déversant dans la mer une eau rougeâtre et chargée de minium ; il cite de même tout au long ce qu’Agatharchide, compatriote de Ctésias, dit avoir recueilli de la bouche d'un certain Boxus, originaire de la Perse, au sujet du Perse Erythras, gardien d'un des haras royaux. Une lionne, exaspérée par la piqûre d'un taon, avait chassé devant elle jusqu'à la mer, voire plus loin, jusque dans une île qu'un bras de mer sépare de la côte, toutes les bêtes du haras. Erythras s'était alors construit un solide radeau, et il avait passé dans l'île où jamais homme avant lui n'avait mis le pied. Il l'avait trouvée pourvue de tous les avantages qui rendent une terre habitable, si bien qu’après avoir ramené à terre le troupeau fugitif, il s'était occupé de réunir une colonie, et cette colonie avait peuplé, non seulement l’île en question, mais plusieurs autres îles encore des mêmes parages, ainsi que la côte qui leur fait face ; après quoi il avait donné son nom à la mer elle-même. Artémidore mentionne aussi l'opinion qui fait d’Erythras un fils de Persée et qui le fait régner sur toute cette contrée (livre XVI, chapitre 4, 20) [6].

       La couleur supposée de cette mer, qui fait visiblement débat, se trouve ainsi justifiée tout d’abord par une série de paramètres relevant de la nature : une réflexion lumineuse impliquant directement les rayons verticaux du soleil, ou bien moins directement les roches elles-mêmes rougies par un soleil ardent, ou bien encore une source non déterminée diffusant dans les eaux de la mer un fort taux de minium. C’est donc soit par reflet, soit par dissolution d’une substance rouge dans ses eaux que la mer Rouge apparaîtrait effectivement rouge. Les adeptes de cette explication « naturelle » induisent que le nom de la mer ne fait qu’entériner un effet visuel tangible, incontestable, dû à des causes objectives qui peuvent être d’origines diverses. À cet égard, l’adjectif exprime un rapport de ressemblance à la chose. Il est en quelque sorte une description condensée du lieu mettant en exergue l’une de ses particularités emblématiques.
       Lorsque le soleil ou les éléments minéraux ne sont pas invoqués, c’est un roi mystérieux (perse de préférence) qui entre en jeu, en conférant son nom à toute une étendue maritime après avoir « colonisé » une île, une côte, puis tout un archipel. Cette fois-ci, qualifier la mer d’« Erythrée » s’apparente à un mode d’appropriation symbolique, à un processus de domination et de domestication des lieux sauvages : les eaux qui isolaient les terres vierges découvertes presque par inadvertance prennent alors le nom du « héros découvreur ». La légende du roi Erythras remet donc implicitement en cause le fait que la mer Rouge soit effectivement rouge ou même perçue comme telle.

>suite
[1] Cet article s’inscrit dans le cadre d’une recherche en cours plus générale sur l’imaginaire médiéval de la mer Rouge.
[2] Parmi les travaux les plus récents sur cette question, on peut citer Jacques Péron, Les Images maritimes de Pindare, Paris, C. Klincksieck, 1974 (en particulier le chapitre II) ; Maria Daraki, « La Mer dionysiaque », Revue de l’Histoire des religions, CIC, fasc. 1, janvier-mars 1982, pp. 3-22 ; Alain Christol, « Les Couleurs de la mer », dans Couleurs et visions dans l’Antiquité classique (dir. L. Villard), Rouen, Publications de l’Université de Rouen (326), 2002, pp. 29-44 ; Philippe Yziquel, « La Représentation de la mer dans les Perses d’Eschyle », Pallas, 65, 2004, pp. 145-160.
[3] Voir Adeline Grand-Clément, « Histoire du paysage sensible des Grecs à l’époque archaïque : Homère, les couleurs et l’exemple de πορφυρεος », Pallas, 65, pp. 123-143.
[4] Alain Corbin a livré un très bel exemple d’anthropologie sensorielle appliquée à l’histoire du paysage maritime dans son ouvrage Le Territoire du vide. L’Occident et le désir de rivage, 1500-1840, Paris, Aubier, 1988.
[5] Cf. article « Noire (mer) », dans Dictionnaire des noms de lieux, Paris, Robert, 1994.
[6] La traduction française adoptée ici reprend celle d’Amédée Tardieu, dans Géographie de Strabon, Paris, Hachette, 1867. Pour le texte grec, voir ΣΤΡΑΒΩΝΟΣ ΓΕΩΓΡΑΦΙΚΑ, Paris, Edition Ambrosio Firmin-Didot, 1877, pp. 662-663.