Jeanne d’Arc ou le mirage des frontières
- Richard Galliano
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Fig. 1. Clément de Fauquembergue, Portrait
imaginaire de Jeanne d’Arc
.

«  Mardi Xeme jour de May, fu rapporté et dit à Paris...
que dimanche dernier passé les gens du dauphin en
grant nombre après plusieurs assaulz estoient
entrez dedans la bastide que tenoient Guillaume
Glasdal et autres capitaines et gens d’armes
anglois... devant la ville d’Orleans... »

       En 1999, l’helléniste Jean-Pierre Vernant livrait un texte, commandé pour le cinquantième anniversaire du Conseil de l’Europe, qui débutait ainsi :

Passer un pont, traverser un fleuve, franchir une frontière, c’est quitter l’espace intime et familier où l’on est à sa place pour pénétrer dans un horizon différent, un espace étranger, inconnu, où l’on risque, confronté à ce qui est autre, de se découvrir sans lieu propre, sans identité [1].

L’histoire est fille de l’espace, écrit pertinemment l’historienne Colette Beaune, mais l’espace médiéval n’est assurément pas un contenant homogène et inerte. Si les espaces définis comme la ville, la cour, le château ou le village sont des paradigmes d’écosystèmes politiques, économiques ou culturels, ils n’en demeurent pas moins des lieux de transgressions, où peuvent s’exprimer des tendances excentriques, voire centrifuges. Durant la période médiévale, la notion de centralité, réinterprétée par les intellectuels chrétiens (de saint Augustin à Isidore de Séville) à partir d’un héritage antique [2], permet de penser le corps social et mystique de la Chrétienté, à l’image du corps humain, comme un tout unitaire. Ce corps est pourvu d’un ou plusieurs centres autour desquels s’ordonnent harmonieusement des périphéries, élégamment nommées par Jacques Le Goff, des « fenêtres de la Chrétienté sur l’extérieur » [3].
       Autrement dit, comme l’affirme l’historien britannique Michael Camille, « le centre ne peut subsister sans les marges » [4], justifiant pleinement l’idée que le Moyen Âge structure l’espace autour de territoires sans frontières précises et non selon des lignes statiques. En somme, si la frontière médiévale, par une acception large (de l’espace au socio-culturel), n’est incidemment jamais linéaire, si elle n’est figée qu’en apparence, on peut admettre avec l’historien Pierre Toubert, que « le monde de la frontière est ainsi, par excellence, celui de l’out law » [5], littéralement, le « passer outre », le «hors la loi », entendons la transgression.
       Dans une perspective d’anthropologie sociale et territoriale, la citation de Jean-Pierre Vernant renvoie au thème de « la traversée des frontières », traversée comme un simple passage, un franchissement ou une transgression. De ce point de vue, la trajectoire météorique de Jeanne « la rebelle » [6] s’inscrit fatalement dans une histoire des marges et des frontières, pour le meilleur et pour le pire. N’est-ce pas l’historienne Colette Beaune qui qualifie ainsi la bergère de Domrémy, de « fille de la frontière » [7], dans la belle biographie qu’elle lui a récemment consacrée ?
       C’est d’ailleurs à la marge d’un texte (fig.1) que l’effigie de Jeanne apparaît pour la première fois - la seule représentation contemporaine de Jeanne -, le 10 mai 1429, soit deux jours après la libération d’Orléans. Ce portait fut esquissé par un greffier, appointé par le Parlement de Paris [8], dénommé Clément de Fauquembergue. Cet humble notaire inscrivait au jour le jour sur son registre (« une sorte de Journal Officiel », précise l’historienne Régine Pernoud [9]), les causes débattues devant la justice, les arrêts de l’autorité souveraine et mentionnait les événements importants, dès qu’ils étaient connus dans la capitale. Le mardi 10, ce juriste, au service du parti bourguignon, favorable aux Anglais, qui enregistrait la séance du conseil du Parlement, apprit, comme les habitants de Paris, une nouvelle incroyable : le 8 mai, deux jours auparavant, les Anglais ont levé le siège d’Orléans et la Pucelle est qualifiée d’ennemie : « les ennemis avaient en leur compagnie une Pucelle seule ayant bannière ». Et Fauquembergue de tracer à la plume dans la marge la silhouette gracieuse et juvénile de cette Pucelle inopinée, telle qu’il se l’imagine : il l’a dotée d’une simple robe et de cheveux longs, avec l’épée trouvée « miraculeusement » dans l’église de Sainte Catherine de Fierbois et un étendard [10] au nom de Jésus - qui symbolise le commandement militaire mais aussi la protection de Dieu. On peut en l’occurrence s’étonner de l’association contre-nature d’une épée, symbole de virilité et de haut rang, et de la robe fruste d’une paysanne, alors que Jeanne, en tant que chef de guerre portait une armure de métal au combat ( le harnois) [11]. Ni idéalisée, ni caricaturée, la silhouette de Jeanne n’en demeure pas moins ambiguë par l’entremêlement jugé coupable du masculin (l’épée, la bannière) et du féminin (les cheveux longs, la robe) qui révèle, aux yeux du dessinateur, le caractère hybride de Jeanne, celle qui se prend pour un homme de haut rang, alors qu’elle est fille du peuple.
       De manière générale, que signifie ce portrait à la marge ? Pourquoi Jeanne apparaît-elle ainsi portraiturée en chef de guerre ? Comme le suggère élégamment Michael Camille, et sans pour autant assimiler notre modeste greffier à un artiste, ne voit-on poindre dans cette marge une conscience de soi individualisée qui échappe au formalisme et ose représenter quelqu’un laissé de côté ou méprisé par le discours officiel des parlementaires parisiens, favorables aux Anglais ?
       Nécessairement, se pose la question de la fonction de cette figure marginale ainsi tracée : s’agit-il d’un simple divertissement parce qu’ « il n’est pas interdit aux notaires de rêver » [12], note joliment Régine Pernoud, une fantaisie sans importance, ou bien la traduction et le refoulé d’une angoisse, qui se matérialise par l’exécution à la marge d’une force puissante, chimère insaisissable, inquiétante et redoutable ?

>suite
[1] J.-P. Vernant, La Traversée des frontières, Seuil, 2004, p.179. Pour connaître l’intégralité du texte qui s’intitule « Franchir un pont», voir p. 179 de l’ouvrage cité ; texte qui est inscrit, parmi d’autres, sur une borne du Pont de l’Europe qui relie Strasbourg à Kehl. J.-P. Vernant s’est toujours intéressé aux marges en pays grec à travers des études consacrées à trois divinités singulières, Méduse, Artémis et Dionysos, qui ont toutes trois rapport à l’altérité et à l’expérience que les Grecs ont pu faire de l’Autre. On invite donc le lecteur à lire les stimulantes pages où l’éminent Professeur au Collège de France expliquait comment en un jeu de miroir, soi-même et l’autre, identité et altérité se répondent, dans L’Individu, la mort, l’amour, Soi-même et l’autre en Grèce ancienne, Paris, Gallimard, 1989 et La Mort dans les yeux, Figures de l’Autre en Grèce ancienne, Paris, Hachette, 1998.
[2] Sur la représentation politique des Grecs du couple centre / périphérie, fondée sur la révolution géométrique de Clisthène en 508-507 av. J-C, voir l’ouvrage de P. Lévêque et P. Vidal-Naquet, Clisthène l’Athénien, Sur la représentation de l’espace et du temps en Grèce de la fin du VIe siècle à la mort de Platon, Paris, Macula, 1964.
[3] J. Le Goff et J.-Cl. Schmitt, Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, Paris, Fayard, 1999, p. 152.
[4] M. Camille, Images dans les marges. Aux limites de l’art médiéval, Paris, Gallimard, 1997, p. 13.
[5] P. Toubert, « Frontière et frontières : un objet historique », dans Castrum, n°4 (Frontière et peuplement dans le monde méditerranéen au Moyen Âge), Rome et Madrid, 1984.
[6] Dans « Itinéraire d’une rebelle », Cl. Gauvard commente ainsi la trajectoire de Jeanne : « Dans cette société du XVe siècle où l’ascension sociale est si difficile, où chacun et chacune doivent rester à leur place, Jeanne passe donc en météore » (L’Histoire, n° 210, mai 1997, p. 24).
[7] C. Beaune, Jeanne d’Arc, Paris, Perrin, 2004, chapitre 2, p. 26. La frontière au Moyen Âge n’a pas bonne réputation écrit l’historienne, en effet, elle est instable, impossible à saisir ; la frontière apparut au XIVe siècle, dans le vocabulaire comme dans les représentations : le mot, d’origine ibérique, issu du castillan « fortification », fut adopté par l’administration royale vers 1312-1315, date à laquelle on le voit utilisé pour la première fois dans des ordonnances, et on se mit à parler de frontières d’Etat.
[8] Ne pas confondre le Parlement de Paris et le Parlement en Angleterre : il s’agit pour le royaume de France d’une Cour de justice souveraine issue de la Curia Regis, constituée dès la fin du XIIIe siècle qui depuis 1325 enregistre les ordonnances royales. Pugnace, le Parlement de Paris, se considérant comme le gardien des lois fondamentales du royaume, entend participer au pouvoir législatif. Les conflits avec le roi de France furent nombreux à la fin du Moyen Âge. Le Parlement anglais est un organe législatif de contrôle du pouvoir royal.
[9] R. Pernoud et M.-V. Clin, Jeanne d’Arc, Paris, Fayard, 1986, p. 363.
[10] Cette question des armes de Jeanne est importante car elle pose problème. C. Beaune précise que les contemporains ont été « obnubilés » par les armes de la Pucelle, cherchant le sens du port de l’étendard et de l’épée par Jeanne : quelles fonctions revêtent ces armes ? Nous font-elles saisir la nature profonde de la geste héroïque de Jeanne ? Nous tenterons de répondre à ces interrogations dans la suite de notre article.
[11] Nous sommes bien renseignés sur l’armement défensif de Jeanne, entre autres par la déposition du duc d’Alençon qui explique que le roi commanda pour Jeanne un « harnois blanc », c’est-à-dire une armure complète. Le harnois ou armure de plates recouvrait tout le corps par des pièces articulées les unes aux autres, chaque pièce étant forgée séparément, puis attachée aux autres à même le corps. Le « harnois blanc » était réalisé en acier poli, ce qui lui donnait cette teinte claire et scintillante.
[12] R. Pernoud, Jeanne d’Arc, op. cit., p. 363.