Lumière d’Islande ou la figuration de l’œuvre picturale idéale
La lumière d’Islande
La « Lumière d’Islande » relèverait d’un « regressus » cosmique quintessencié. Il s’agit d’un concept quignardien clé. Dans Sur le geste sur l’abandon et La Nuit Sexuelle, Quignard lui confère une dimension psychanalytique et sexuelle à travers le commentaire insolite qu’il propose de La Souricière (fig. 9) de Mellan, une eau-forte inachevée de Claude Mellan :
- Il existe une étrange scène française. On la découvre dans Mellan. Elle se multiplie à partir de Fragonard. Elle se radicalise avec Courbet. Claude Mellan, à vrai dire, s’il l’invente, ne la poursuivit pas et ne l’acheva pas. On la nomme La Souricière. Un nourrisson sorti de la vulve de sa mère se retourne à quatre pattes et regarde la vulve dont il est issu [16].
- C’est le regard vers l’Origine. On assite à la reptation d’un bébé vers la porte originaire. On peut l’appeler sans hésitation un regressus [17]
Dans le chapitre LXXXVI de Sur le jadis, le volcan d’Islande s’est substitué au sexe féminin originaire de Mellan. C’est pourquoi le regressus quignardien embrasse dans ce chapitre tout le cosmos en illustrant de manière subtile le glissement de la symbolique sexuelle vers la symbolique cosmique, donnant plus de relief au jadis quignardien. Celui-ci prend la forme d’un tableau de peinture idéal, en perpétuel devenir. Ce serait la somme des tableaux de Vermeer et du Lorrain mais aussi le reflet de plusieurs autres tableaux comme L’Eruption du Vésuve par Pierre-Henri de Valenciennes (fig. 10) ou les photographies contemporaines des aurores boréales islandaises et des paysages volcaniques nordiques. Ces œuvres artistiques représenteraient la lumière qui subjugue Quignard en raison de son caractère fuyant et insaisissable. L’auteur la décrit comme un alliage intrigant de contraires : « Lumière d’Islande. Lumière si basse sur cet immense volcan blanchâtre et tiède » [18]. Le lecteur-spectateur est invité à explorer le mythe des origines en faisant corps avec la figuration quignardienne de l’idéal pictural. Une image luminescente en serait l’illustration la plus emblématique : « Lumière qui régresse jusqu’à son soleil » [19]. La régression évoquée par Quignard présente une connotation mystique puisqu’elle l’engage à ressusciter un perdu originel qu’il définit de manière aporétique : « Ce qui s’est perdu éperdument rayonne encore » [20]. Indicible et ineffable, le perdu quignardien se superpose à la contemplation passionnée de l’Islande et à la réactualisation du mythe de la Création. La terre et le ciel fusionnent pour former une entité insaisissable que l’auteur aspire à sonder : « La lumière d’Islande si basse dans le ciel. / Si contiguë à la terre » [21]. L’Islande serait l’envoûtement pictural en acte. Elle émerveille l’auteur et bouleverse sa perception du monde :
L’Islande m’attire sans cesse. Je m’y suis rendu qu’une fois et sans cesse, au fond de mon crâne, cette terre, comme un aimant, comme un pôle aimanté présent dans le monde, m’attire.
Même dans les rêves elle m’attire.
Volcan qui est plus qu’une île.
C’est une terre qui ne ressemble pas au reste de la terre [22].
La sidération [23] que produit l’Islande suspend le jugement au profit de l’émotion à l’état pur. L’attrait de Quignard pour cette île est consécutif à la jonction artistique des quatre éléments de la vie : la terre, l’eau, le feu et le vent. Sa recréation par l’art et par le rêve entraînerait la réappropriation du mythe de la Cosmogonie.
La primauté de l’émotion esthétique
L’émotion esthétique est à son acmé au moment où l’auteur évoque le souvenir du « point extatique » qu’il mêle à la métaphorisation lumineuse de l’Islande :
Soleil rampant sur le monde.
Lumière, si proche du pôle.
Non pas finissante : imminente.
Vacillante, faible, curieusement rasante.
Reptile est la lumière du jadis.
Latérale, vibrante, poussiéreuse, empoussiérant ou calcifiant les gouttes de clarté qui tombent quand elle revient dans le visible à contretemps des saisons ou des siècles, telle est la clarté si ancienne, et si neuve, de plus en plus neuve dans la relation du temps à lui-même [24].
L’émotion esthétique qui résulte du façonnement fantasmatique de l’Islande est foncièrement sublime. Le style qui la porte entraîne un mouvement d’élévation mystique. Un tableau de Pierre-Jacques Volaire, intitulé Eruption du Vésuve et vue de Portici (fig. 11), serait le pendant sublime du tableau lumineux que décrit Quignard ci-dessus. Un passage du Traité du sublime de Longin engage, en ce sens, « un dialogue au-delà des siècles » [25] autour du plaisir de penser inhérent à la beauté sublime :
La marque infaillible du Sublime, c’est quand nous sentons qu’un discours nous laisse beaucoup à penser, qu’il fait d’abord un effet sur nous, auquel il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de résister, et qu’ensuite le souvenir nous en dure et ne s’efface qu’avec peine [26].
Le discours quignardien porte les marques d’une sidération sublime : la « protrusion » [27] initiale d’images lumineuses au début du chapitre « Lumière du passé » de Sur le Jadis le contraint à employer des phrases nominales qui laissent entrevoir l’impression de vie intense que recèle la « lumière d’Islande ». A cet égard, elle est paradoxale dans la mesure où elle représente à la fois une « clarté si ancienne, et si neuve » [28]. Cette contradiction traduit le caractère liminaire du mythe des origines. Il campe un entre-deux foncièrement indécidable pour célébrer le multiple, l’équivoque et le contraste sous-jacents à l’exploration émerveillée de l’Islande. Son incarnation se décline au gré d’une lumière sublime et mouvante dans la lignée de cette définition de Jean-Luc Nancy :
Loin d’être une espèce, et une espèce subordonnée, de l’esthétique, le sublime constitue un moment décisif dans la pensée du beau et de l’art comme tels. Il ne vient pas s’ajouter au beau, il vient le transformer, ou le transfigurer. Par conséquent – et c’est ce qu’il s’agit de montrer – le sublime ne constitue pas dans le champ général de la (re)présentation, une instance ou une problématique de plus : il transforme ou il détourne tout le motif de la présentation. (Et cette transformation ne cesse pas d’être à l’œuvre jusqu’à nous) [29].
La nominalisation serait l’une des marques du sublime longien. Elle s’inscrit dans l’art de la suggestion : suggestion d’une beauté synesthésique où la lumière caresse aussi bien le sens de la vue que celui du toucher. Quignard intériorise de la sorte les paysages islandais qui l’ont marqué en restituant de façon sublime l’impression qu’ils ont produite sur lui.
L’Islande serait une émanation lumineuse d’un jadis insituable érigé en véritable mythe par l’auteur. Quignard procède dans le chapitre LXXXVI de Sur le Jadis à sa picturalisation en saturant son texte de phrases nominales qui mettent en scène le désir de fusionner avec une nature primitive où la présence humaine est à peine évoquée : « Les vents ne l’ont pas encore érodée au point que la matière de la terre y prenne consistance, humus, humilitas, humanitas, épaisseur, couleur » [30]. Provoquant un sentiment d’élévation, la description de la lumière d’Islande ranime l’existence d’une terre originelle ayant le pouvoir de réconcilier l’homme avec sa nature primitive.
[16] P. Quignard, La Nuit sexuelle, Paris, Editions J’ai lu, « En images », 2009, p. 137.
[17] P. Quignard, Sur le geste perdu de l’abandon, Paris, Hermann, 2020, p. 160.
[18] P. Quignard, Sur le jadis, Op. cit., p. 266.
[19] Ibid., p. 267.
[20] Ibid., pp. 267-268.
[21] Ibid., p. 268.
[22] Ibid.
[23] Dans l’univers quignardien, la sidération est le parfait opposé de la notion de « désir ». Dans Vie secrète, l’auteur se réfère à l’étymologie du mot pour déceler une relation de synonymie avec celui de fanatisme : « Sideratus a le même sens que fanaticus : frappé par un astre, frappé par la foudre et devenant un fanum (temple). C’est le même indice : le fanatique est l’homme frappé par le coup de foudre » (P. Quignard, Vie secrète, Paris, Gallimard, « Folio », 2008, p. 171). Plus largement encore, « être sidéré, c’est avoir trouvé de quoi fusionner, c’est avoir trouvé son incorporant, c’est avoir trouvé sa mort » (Ibid., pp. 174-175). En somme, la sidération – en se rapportant à la problématique que nous abordons – qualifie l’attitude médusée du penseur face à la beauté du paysage naturel contemplé.
[24] P. Quignard, Sur le jadis, Op. cit., p. 266.
[25] P. Quignard, L’Enfant d’Ingolstadt, Op. cit., p. 149.
[26] Longin, Traité du sublime ou Du merveilleux dans le discours, dans N. Boileau, Œuvres diverses du sieur D***, Paris, Chez Denys Thierry, Rue Saint-Jacques, à l’enseigne de la ville de Paris, 1675, p. 218. (en ligne sur Gallica, page consultée le 24 mars 2026).
[27] P. Quignard, L’Enfant d’Ingolstadt, Op. cit., p. 105.
[28] P. Quignard, Sur le jadis, Op. cit., p. 266.
[29] J.-L. Nancy, « L’offrande sublime », dans Du sublime, J.-F. Courtine et J.-L. Nancy (dir.), Paris, Belin, 1988, pp. 48-49.
[30] P. Quignard, Sur le jadis, Op. cit., p. 268.