Résumé
Le jadis constitue un axe herméneutique fondamental dans l’œuvre de Pascal Quignard comme le démontrent les réflexions de l’auteur sur le temps dans le tome II de Dernier royaume. Le présent article s’intéresse à la manière dont Quignard réalise la transposition poético-mystique de l’univers pictural de Vermeer et du Lorrain dans le chapitre LXXXVI « Lumière du passé » de Sur le jadis. La distinction qu’opère Quignard dans ce fragment entre le passé historique et le passé mythique fait des œuvres artistiques des deux peintres susmentionnés un instrument de révélation de ce que pourrait être non seulement la lumière du passé mais la lumière originelle du jadis. La mythification de l’Islande s’inscrit en ce sens dans la volonté de ressusciter une humanité primitive et sensible à travers l’émotion esthétique que produit la lumière-source du Nord.
Mots-clés : émotion esthétique, jadis, lumière, peintre, Islande
Abstract
The mythical past (or jadis in French) constitutes a fundamental hermeneutic axis in the work of Pascal Quignard, as demonstrated by the author's reflections on time in volume II of Dernier royaume. This article focuses on the way in which Quignard achieves the poetic-mystical transposition of the pictorial universe of Vermeer and Lorrain in chapter LXXXVI “Light of the past” in Sur le jadis. The distinction that Quignard makes between the historical past and the mythical past gives the artistic works of the two aforementioned painters the power to reveal what could be not only the light of the past but the original light of the past (jadis). The mythification of Iceland is in this sense part of the desire to resuscitate a primitive humanity that is sensitive to the aesthetic emotion produced by the original light of the North.
Keywords: aesthetic emotion, light, painter, past, Island
Le titre du chapitre LXXXVI, « Lumière du passé », de Sur le Jadis est particulièrement intrigant. Il convoque deux types de passé : un passé historique qu’illustre subtilement la référence aux toiles de Vermeer et du Lorrain, que le lecteur quignardien pourrait qualifier de lumineuses ; un passé mythique ou le jadis fantasmatique, dont l’incarnation parfaite serait la « Lumière d’Islande ». Le présent article interroge l’agencement pictural insolite de la « lumière du passé » sous ses différentes formes et la vision singulière de l’humanité qu’implique son étude. Pour ce faire, il sera d’abord question de la transposition poético-mystique des tableaux de Vermeer et du Lorrain dans le chapitre LXXXVI du tome II de Dernier Royaume pour comprendre, ensuite, la figuration lumineuse que revêt l’Islande dans le tableau fantasmatique qu’imagine Quignard. Enfin, il serait intéressant d’interpréter la réminiscence d’un jadis solaire comme la volonté de ressusciter une humanité primitive.
La transposition poético-mystique des tableaux de Vermeer et du Lorrain
Vermeer et l’ouverture de la peinture à la lumière nordique
La distinction entre le jadis et le passé serait l’une des composantes principales des tableaux de Vermeer. Le génie du peintre hollandais résiderait, selon Quignard, dans sa capacité à féconder l’imaginaire des spectateurs de ses toiles grâce à l’immixtion subtile de « gouttes de jadis au sein du passé » [1]. Quignard semble, à cet égard, déceler l’influence d’une « lumière (…) qui provient du Nord » [2]. Nombreux sont les tableaux de Vermeer qui donnent à voir l’intrusion d’une lumière nordique. Les tableaux susceptibles d’apporter des éclairages sur « la lumière du passé » seraient La Vue de Delft, L’Art de la Peinture, L’Astronome et L’Allégorie de la foi en raison de la picturalisation insolite de la lumière qu’ils exposent de quatre manières différentes :
- La lumière subtilement « couchée sur l’eau » [3] qu’immortalise La Vue de Delft (fig. 1) se traduit par un contraste saisissant entre, d’un côté, le ciel azur irradiant et parsemé de nuages immenses et de l’autre, le reflet obscur des maisons et des églises sur l’eau du canal. La lumière éclatante que représente Vermeer suit une trajectoire verticale du ciel vers le canal pour donner une illustration quasi photographique de Delft
- L’Art de la Peinture (fig. 2) est propice à une immersion dans l’atelier du peintre. Dans ce tableau, une lumière irradiante enlace le modèle féminin paré d’une robe bleu azur. Elle aspire la lumière qui pénètre dans l’atelier. Le personnage féminin se veut lui-même lumière dans la logique du peintre. La femme richement vêtue et tenant un immense livre jaune s’interpose entre la lumière pénétrante et l’atelier de l’artiste. Il s’agirait d’une mise en scène ingénieuse de la volonté de dompter la lumière éblouissante du Nord et de l’enserrer dans l’espace de la toile. L’Art de la Peinture suggérerait l’allégorisation du désir, notamment celui d’accéder à une lumière multidimensionnelle : une lumière susceptible de mettre en valeur la beauté que pourrait receler le monde visible mais aussi une lumière qui serait synonyme d’intelligence et d’ouverture sur de nouvelles expérimentations artistiques ;
- L’Astronome (fig. 3) place au centre de la toile un savant émerveillé voire sidéré par la lumière latérale que réfléchit le globe terrestre géographique : lumière quasi immatérielle car porteuse d’un mystère qui séduit le savant et partant, Quignard ;
- L’Allégorie de la foi (fig. 4) représente un autre modèle féminin portant une robe aux couleurs du ciel de Delft, à savoir le bleu azur et un blanc éclatant. La femme que peint Vermeer a les traits d’un être mystique sur le point d’accéder à une vérité supérieure. Comme Thérèse d’Avila, elle semble pénétrée par la grâce divine. Le lecteur de Quignard verrait à l’œuvre l’effet d’une goutte de jadis particulièrement agissante. Elle fait intrusion dans l’espace moderne de la toile. Cependant, Vermeer met en perspective une modernité paradoxale que suggère le globe terrestre partiellement couvert non seulement par la robe du modèle féminin mais surtout éclipsé par la représentation de la crucifixion de Jésus-Christ au niveau de l’arrière-plan.
Quignard semble attiré par l’ouverture des œuvres picturales de Vermeer sur le Jadis. Les tableaux susmentionnés présentent une dimension séminale puisqu’ils convertissent « la semence un peu épaisse et translucide du jadis » [4] en œuvres pensantes sur le statut de la peinture. Un foisonnement de motifs résulte de la rencontre d’un jadis fécondant et d’une modernité picturale naissante : le jeu de perspectives à l’œuvre dans les quatre tableaux de Vermeer, la représentation implicite du savoir dans l’Astronome, l’individualisation subtile de la femme dans l’Art de la Peinture et l’Allégorie de la foi, autant de motifs qui mettent en lumière une réalité invisible, un Jadis dont la lumière n’éclot que grâce à la médiation intelligente d’un peintre comme Vermeer :
Relief inimaginable sur toutes les choses sur lesquelles elle [La semence un peu épaisse et translucide du jadis.] Parce qu’elle est infiniment latérale, elle est presque totalement immatérielle.
Peu la voient quand elle irradie faiblement dans le monde et qu’elle en bouleverse la vision [5].
Les différents motifs qu’emblématise Vermeer figurent le passage latéral d’une lumière perceptible aux effets qu’elle produit sur les personnages et les espaces représentés. Le sens aiguisé de l’observation qui caractérise le peintre hollandais lui permet de mettre en valeur une lumière porteuse d’une révélation mystique : le désir de connaissance, l’érudition, l’attrait pour la religion, la naissance de l’individu moderne se conjuguent et se croisent sous l’effet d’une lumière fécondante.
[1] P. Quignard, Sur le jadis, Paris, Gallimard, « Folio », 2004, p. 267.
[2] Ibid.
[3] Ibid., p. 266.
[4] P. Quignard, Sur le jadis, Op. cit., p. 266.
[5] Ibid., pp. 266-267.