La picturalisation du Jadis chez Quignard
- Marouene Souab
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Fig. 5.

Fig. 6.

Fig. 7.

Fig. 8.

Lorrain et l’exhumation inconsciente de la Rome antique

 

Le Lorrain exhume par touches successives – de manière inconsciente – les ruines antiques romaines à travers la représentation continue du soleil dans ses différentes œuvres picturales. La persistance de ce motif lève le voile sur une Rome qui se caractérise par la simplicité et le dépouillement mais à laquelle le peintre français semble avoir confié son désir d’exhumer un jadis resplendissant. Quignard assimile d’ailleurs le jadis à une lumière perdue dont il cherche à capturer les moindres notations chromatiques dans les tableaux du Lorrain. Il serait intéressant de voir comment Pascal Quignard adopte le postulat qu’exprime Marc de Launay dans son ouvrage Peinture et Philosophie :

 

C’est (…) à travers [la] neutralisation de la fonction référentielle triviale que l’œuvre vise une référence de second degré où le monde n’est plus seulement un réseau d’objets manipulables ou de phénomènes indifféremment connectés, mais un horizon de rapports au monde vécu. C’est cet être au monde, cette proposition de monde, cette ouverture à nos propres projections qui appellent l’interprétation [6].

 

Le lecteur-spectateur de la picturalisation du Jadis est ainsi amené à porter un regard naïf et affranchi de toutes sortes de préjugés. Il se fait complice de Pascal Quignard dans sa volonté d’aborder la peinture comme « la question d’une sapience du peintre, sa vocation de sagesse et sa vocation de science » [7]. Le Lorrain serait ainsi le dépositaire d’une sagesse qui le dépasse puisqu’elle bouleverse aussi bien le rapport de Quignard que celui du lecteur à l’espace réel représenté. Les toiles « romaines » du Lorrain réhabilitent « la perversité » [8] au sens d’une halte au cœur d’un entrelacs où se confondent « trois paradigmes au moins [qui] y font nœuds et jeux, ce sont les paradigmes du sémiotique (le sens-sèma), de l’esthétique (le sens-aisthèsis) et du pathétique (le sens-pathos) » [9]. C’est ainsi que les ruines romaines que dissimulent les toiles du Lorrain représentent un présent-absent omnipotent, vecteur d’une puissante émotion esthétique qui ranime un sentiment de perte ambivalent. Quand bien même Le Lorrain serait le produit du contexte socioculturel moderne du XVIIe siècle, il serait hanté – comme le sera trois siècles plus tard Pascal Quignard – par un jadis fantasmatique.

L’immersion dans l’univers pictural que dessinent les œuvres intitulées Port de mer au soleil levant, Port de mer au soleil couchant, Vue de Campo Vaccino, Vue de la Crescenza constitue un voyage dans le temps historique et mythique : « Lumière dévorée par le passé, par le passé païen, par le passé romain, puis impérial, puis républicain, puis royal, puis antérieur, puis antécédent, puis fictif, puis créatif » [10].

Les quatre tableaux susmentionnés présentent diverses scénographies de la lumière du Nord :

  1. Port de mer au soleil levant (fig. 5), d’après Le Lorrain : la lumière dans ce tableau est centrifuge. Elle éclaire aussi bien les pêcheurs que les dames assises devant l’arc de triomphe de l’empereur romain Vespasien. Tous les personnages semblent baigner dans une lumière dorée ;
  2. Port de mer au soleil couchant (fig. 6) : le coucher de soleil confère une incarnation ombreuse aux personnages représentés. Les tons chauds au niveau de l’arrière-plan se dissipent progressivement au niveau du premier plan mettant en scène la lumière progressivement déclinante qui se dégage du port de mer. C’est l’illustration d’une « Lumière qui régresse jusqu’à son soleil ». La lumière dans ce tableau est centripète ;
  3. Vue du Campo Vaccino et son pendant, Vue d’un port avec le Capitole (figs. 7a et 7b) : ces deux tableaux qui se font écho réalisent la jonction insolite de la Rome moderne et de la Rome antique. Ils interrogent et mythifient le passé historique comme le sous-entend Quignard :
    Les tableaux du Lorrain où la lumière du Lorrain devient elle-même un regret de la lumière dans l’éblouissement de la campagne qui entoure les ruines alors encore ensevelies de Rome. On peut suggérer que c’est le Jadis qui se cherche sous le pinceau du Lorrain comme s’il s’agissait d’une lumière perdue [11].
  4. Vue de la Crescenza (fig. 8) : Le Lorrain représente au centre de la toile une forteresse médiévale que la famille Crescenzi [12] transforma en une ferme luxuriante. Les arbres qu’il peint métaphorisent un jeu subtil sur le clair-obscur. Toutes les nuances du vert y sont représentées. Le temps ne semble pas avoir agi sur le paysage dessiné par Le Lorrain. Son atemporalité incite Quignard à entrevoir la prévalence d’un jadis fascinant.

Pascal Quignard s’approprie les œuvres du Lorrain puisqu’elles lui permettent de mieux sonder une émanation lumineuse captivante. Qu’elles s’inscrivent dans un référentiel antique ou moderne, elles véhiculent une lumière qui dessille les yeux sur une réalité invisible, le jadis dans son versant nordique sublime. En textualisant les œuvres picturales du Lorrain, Quignard illustre la thèse défendue par Marc de Launay. Dans son ouvrage Peinture et philosophie, le philosophe français insiste sur l’atemporalité captivante de l’œuvre d’art. En la commentant, un écrivain ou un penseur en fait un instrument de révélation foncièrement contemporain :

 

Le sens d’une œuvre ne la précède pas ; il ne peut être reconstruit qu’à partir d’elle, et en fonction de ce qui, grâce à elle, dépasse et déborde son propre contexte. Cette reconstruction est bien sûr elle-même toujours située et dans un présent qui n’aura jamais été celui de l’œuvre elle-même, mais qu’elle aura tout de même contribué à faire surgir 13].

 

Vermeer et Le Lorrain contribuent à (re)définir de manière allégorique l’art pictural. La définition du concept d’« allégorie » par Hans-Georg Gadamer dans Vérité et Méthode serait, en ce sens, particulièrement édifiante :

 

L’allégorie appartient primitivement à la sphère du discours, du Logos, elle est donc une figure de rhétorique, voire d’herméneutique. Ce qu’elle dit est non pas ce qu’elle veut dire en vérité mais quelque chose d’autre et de plus palpable et cependant celui-ci est dit de manière à faire comprendre celui-là. (…) L’allégorie naît du besoin théologique d’éliminer de la tradition religieuse, par exemple, primitivement, de chez Homère ce qui est choquant et de parvenir, derrière elle, à la découverte de vérités qui s’imposent [14].

 

Le jadis qui fascine Quignard, dans le chapitre LXXXVI de Sur le Jadis, est désexualisé puisqu’il n’est plus question d’une nuit sexuelle obsédante mais d’une « luminescence affleurante » qui séduit par son doux jaillissement l’auteur. L’œuvre du Lorrain relèverait ainsi d’un jadis apaisant où les personnages représentés donnent l’impression de communier dans « le silence et la lumière qui tombe » [15].

 

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[6] M. De Launay, Peinture et Philosophie, Paris, Editions du Cerf, 2021, p. 7.
[7] G. Didi-Huberman, La Peinture incarnée, Paris, Minuit, « Critique », 2016, p. 4.
[8] « On nomme pervers les hommes qui se sont méfiés d’une domestication totale. Ils s’interrompent tout à coup dans la programmation de la vertu humain. Les pervers définissent les saints qui ont décidé une halte sur le chemin de la sublimation. » (P. Quignard, L’Enfant d’Ingolstadt, Paris, Seuil, 2018, p. 251).
[9] G. Didi-Huberman, La Peinture incarnée, Op. cit., p. 4.
[10] P. Quignard, Sur le jadis, Op. cit., p. 267.
[11] Ibid.
[12] L’une des familles les plus importantes de Rome à partir du Xe siècle.
[13] M. De Launay, Peinture et Philosophie, Op. cit., p. 11.
[14] H.-G. Gadamer, Vérité et méthode : les grandes lignes d’une herméneutique philosophique, trad. J. Grondin, Paris, Seuil, « L’ordre philosophique », 1996, pp. 89-90.
[15] P. Quignard, La Haine de la musique, Paris, Gallimard, « Folio », 1997, p. 83.