Soi disant… images
Jean-Marie-Gleize, le cycle de Léman

- Catherine Soulier
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résumé

Et cette image est biographique
Jean-Marie Gleize, Léman

 

 

Convoquer le nom de Jean-Marie Gleize dans le cadre de journées consacrées aux « récits en images de soi » peut sembler une étrange lubie, pour ne pas dire une forme de perversité intellectuelle quand on songe à la figure de l’écrivain telle qu’elle s’est fixée dans le champ poétique français. Littéraliste, peu enclin au récit dont il n’arrive pas, dit-il, « à croire la pratique possible (et même légitime) » [1], contempteur du lyrisme, donc de la subjectivité, du cœur mis à nu, et de toutes les « postures expressives-émotives » [2], il est aussi détracteur de ce qu’il est convenu d’appeler « l’image poétique » – i.e. de toutes les figures d’analogie, de « l’idéologie poétique analogiste », de « la vision du monde ou de la métaphysique qu’elle présuppose, des romantismes au surréalisme » [3] –, et adversaire déclaré de l’arrangement musical de la langue, par allitérations, assonances, consonances. Guidé par un « principe de nudité intégrale », il est l’adepte déclaré d’une « prose en prose », sèche, plate, surfacée, sans profondeur. Ajoutons que Gleize entretient avec l’image plastique – graphique, photographique etc. – une relation pour le moins ambivalente. On sait son attachement à l’injonction de Claude Royet-Journoud « remplacer l’image par le mot image », où passe une tentation iconoclaste parfaitement consciente et avouée, que confirme son goût pour la formule de Rimbaud « d’ailleurs il n’y a rien à voir là-dedans », devenue « pour toujours un mot d’ordre » [4], dit-il. Mais il est en même temps un praticien de la photographie ou, plus exactement, il a été longtemps (« jusqu’à ce que les “recharges” disparaissent du commerce courant » [5]) un utilisateur du Polaroïd. Bref, pour le dire en ses propres termes, il est à la fois « iconoclaste, radicalement » et « iconophile, démentiellement » [6]. Quant au récit, s’il n’est pour lui ni « possible » ni « pensable » quand il « implique qu’on rapporte quelque chose qui a eu lieu, dont on croit pouvoir tenir les fils (les commencements et les aboutissements) et qu’on “organise” d’une façon ou d’une autre de manière à obtenir une lisibilité (logique, chronologique, psychologique, sociologique etc.) maximum » [7] , il reste présent dans ses livres sous une forme plus diffuse, non un récit mais « du récit, de la narrativité ».

En témoigne le cycle de proses paru aux éditions du Seuil dans la collection « Fiction & Cie », déployé à ce jour en sept volumes [8] depuis Léman (1990) jusqu’au Livre des cabanes (2015), en passant par Le Principe de nudité intégrale (1995), Les Chiens noirs de la prose (1999), Néon, (2004), Film à venir (2007) et Tarnac, un acte préparatoire (2011). Il tend vers la platitude, la neutralité objective, et s’affirme indifférent « à toute expression de l’intériorité » [9]. « Dispositales », ces proses se présentent comme des « installations » de prose(s) où la typographie et la disposition des segments de texte dans la page comptent autant que la disposition globale en chapitres et donnent immédiatement à voir l’hétérogénéité, la discontinuité, le fragmentaire. « Documentales », elles articulent ou juxtaposent des matériaux très divers. Des formules récurrentes essayées en contextes différents (certaines métapoétiques comme « les lauriers sont coupés », « j’utilise pour écrire les accidents du sol », d’autres plus énigmatiques telle « j’ai mangé un poisson de source ») ; des bribes de récits toujours incomplets, certains repris de loin en loin au fil des livres comme celui de la mort de Gilles Tautin, jeune militant maoïste noyé dans la Seine en essayant d’échapper à une charge de CRS le 10 juin 1968, d’autres sans récurrence à ce jour tel le récit de l’arrestation, le 11 novembre 2008, de jeunes gens de la communauté libertaire de Tarnac… A ces récits pulvérisés s’ajoutent des citations multiples, littéraires et non littéraires, le plus souvent sans mention d’origine, où Robespierre et le Comité invisible, signataire de L’Insurrection qui vient, voisinent avec Francis Ponge, Mallarmé, Maître Eckart et Angèle de Foligno ; des transcriptions de notes recopiées de cahiers et carnets, tantôt personnels tantôt allographes ; des extraits de correspondance. Et aussi des reproductions de photographies, de dessins d’artistes, de schémas et croquis, de bouts de cartes, de lettres, de tracts, images parfois insérées dans un chapitre, parfois groupées, pour ce qui est des photographies, afin de former chapitre à elles seules [10], parfois agencées en ce que Gleize appelle des dispositifs « mixtes » où une séquence fait suivre une partie texte d’une partie images [11].

Ce matériau hétérogène constitue les pièces détachées d’une enquête inachevée et, selon Gleize, inachevable dont les sept livres parus à ce jour et le huitième à paraître en avril sont les moments, à la fois distincts et inséparables, le cycle constituant un « dispositif unique » dans lequel chaque ouvrage est « comme, à l’intérieur de chacun, les chapitres, et, à l’intérieur des chapitres, les séquences ou segments qui les composent » [12]. Chaque livre rouvre à son tour le « dossier le réel », dans la double dimension du réel, « objectif (ce qui nous entoure et nous fait face ou obstacle) » et « subjectif, de l’ordre de ce qui se dépose en mémoire, en archive, dans notre corps (…) relève du dépôt, conscient et inconscient “biographique” » [13].

Un sujet s’y inscrit. Un Je (ou un Il, car il se dit aussi en troisième personne du singulier) venu au monde en un point précis du temps et de l’espace. Encore que si la date est précise, « 2 avril 1946 : naissance », le lieu natal se trouve déplacé par des énoncés tels « Je suis né rue François Miron, à cinq cents mètres de la rue des Tournelles » [14] et « J’écris que je suis né à Tarnac. Je ne suis pas né à Tarnac. Je suis né à Tarnac » [15], qui doublent le lieu de naissance enregistré à l’état civil (Paris) d’un autre lieu, élu, Tarnac, petit village du nord de la Corrèze, berceau de la famille paternelle. Il y a ainsi dans les livres un « paysage-enfance » [16] : la forêt, les fougères, le noir et le froid de la rivière (la Vienne), le gris de l’ardoise. Et les toponymes qui lui sont associés : le chemin de Javaud, le Pont Lagorce, le Bois du Chat, le pré de la Goutte-nègre. Il y a aussi une géographie parisienne d’ordre privé, resserrée autour du 4e arrondissement, avec la rue François Miron (naissance), le 20, rue des Tournelles (appartement familial), la synagogue que l’on peut voir en se penchant depuis l’une des fenêtres, la place des Vosges, « école maternelle et primaire au coin de la maison d’Hugo » [17]. D’autres lieux plus ou moins durablement habités apparaissent ici et là : Tunis, où Jean-Marie Gleize se marie et où il enseigne à l’université de 1969 à 1971, Sigonce, petit village de Haute-Provence où il habite pendant dix-sept ans, la Chine où il enseigne deux mois en 1989. Il y a aussi des dates, certaines relevant de l’histoire littéraire et de l’histoire politique, d’autres correspondant à des événements familiaux (la naissance de son père, la naissance de son fils, la mort du grand-père paternel), voire à des circonstances infimes de sa vie. Bref il y a quelques éléments d’autobiographie, dispersés au fil des livres ou regroupés dans les deux derniers volumes, Tarnac et Le Livre des cabanes, en des chronologies lacunaires et bousculées. Sous son apparence d’objectivité (prélèvement, copie, mise à plat, cadrage et collage à la surface de la page), l’écriture de Gleize a donc affaire, l’auteur lui-même le reconnaît volontiers, avec « de l’expérience, du parcours biographique » [18]. Disons qu’elle a à voir avec une histoire de soi.

 

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[1] J.-M. Gleize, Sorties, Questions théoriques, « Forbidden beach », 2009, p. 369.
[2] Ibid., p. 175.
[3] Ibid., p. 174.
[4] J.-M. Gleize, Le Livre des cabanes. Politiques, Seuil, « Fiction & Cie », 2015, p. 63.
[5] « Il y a toujours trop de rose dans la prose », entretien de F. Ribery avec J-M. Gleize, Le blog de Fabien Ribery, 2 mai 2016 (consulté le 7 mai 2020).
[6] L. Cuillé et B. Auclerc, « Entretien avec Jean-Marie Gleize », Double change, 25 avril 2002 (consulté le 7 mai 2020).
[7] J.-M. Gleize, Sorties, Op. cit., p. 369.
[8] Il y en aura bientôt huit puisque Trouver ici doit paraître en avril 2018, toujours dans la collection « Fiction & Cie ».
[9] J.-M. Gleize, Sorties, Op. cit., p. 393.
[10] Voir les sept photographies de « Covering the real », l’avant-dernière séquence de Film à venir et les quatre de « Plans fixes », cinquième chapitre de Tarnac.
[11] Dans Néon, le chapitre « Vite ! » assemble ainsi neuf pages de texte et neuf photographies introduites par l’énoncé « Légendes » ; et dans Le Livre des cabanes le chapitre 8, « Un objectif », clôt sept pages de texte par deux photographies.
[12] J.-M. Gleize, Sorties, Op. cit., p. 326.
[13] J.-M. Gleize, « Légender ? », conférence dans le cadre de la matinée d’étude « La poésie à l’épreuve du document », Maison de la recherche de Paris-Sorbonne, mardi 16 mai 2017.
[14] J.-M. Gleize, Le Principe de nudité intégrale. Manifestes, Seuil, « Fiction & Cie », 1995, p. 55.
[15] Le Livre des cabanes, Op. cit., p. 18.
[16] J.-M. Gleize, Tarnac, un acte préparatoire, Seuil, « Fiction & Cie », 2011, p. 14.
[17] J.-M. Gleize, Néon, actes et légendes, Seuil, « Fiction & Cie », 2004, p. 117.
[18] J.-M. Gleize, Sorties, Op. cit., p. 395.