Brouillons de soi et signes de vie dans la bande
dessinée autobiographique espagnole

- Benoît Mitaine
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Fig. 1. M. Fuster, Miguel. 15 años en la calle, 2010
A. Rabadán, La doble vida de Andrés Rabadán, 2009
Felipe Almendros, R.I.P., 2011

Fig. 2. M. Fuster, Miguel. 15 años en la calle, 2010

La phrase est des plus célèbres, la citer des plus convenus et attendus, mais l’occasion est trop belle pour se garder de marteler une énième fois l’incipit du père des Confessions : « Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple, et dont l’exécution n’aura point d’imitateur » [1]. Phrase à la prétention démesurée, serait-on tenté de dire, mais Philippe Lejeune, que l’on créditera volontiers d’une certaine autorité en la matière, ne cessera de donner raison à Rousseau [2] et ira même jusqu’à le graver dans le marbre des études littéraires en intitulant malicieusement sa revue sur l’autobiographie La Faute à Rousseau [3]. Tout serait donc de sa faute… et il se pourrait qu’en la circonstance la faute soit lourde, car les trois auteurs espagnols dont il va être question dans les lignes qui suivent sont aux antipodes de la vie illustre de l’insigne fondateur du genre.

Miguel Fuster (Barcelone, 1944), auteur de Miguel. 15 años en la calle (Glénat, 2010 et 2011), Andrés Rabadán (Premià de Mar, 1973) auteur de La doble vida de Andrés Rabadán (Norma editorial, 2009) et Felipe Almendros (Barcelone, 1977) auteur de Save our Souls (Apa-Apa, 2009) et de R.I.P. (Reservoir Books Mondadori, 2011) (fig. 1) sont de drôles d’oiseaux en matière d’autobiographie et, bien que conscient du caractère douteux de la comparaison ornithologique qui se file ici, force est d’ajouter que l’image du nid de coucous de Milos Forman (1975) semble presque s’imposer d’elle-même.

 

L’autobiographie à contre-emploi

 

Fuster, Rabadán et Almendros sont ce qu’on pourrait appeler des autobiographes à contre-emploi, qui utilisent le récit de soi à l’inverse de ces patriciens qui ont fait l’Histoire et qui, à l’heure du bilan de leur vie, vont livrer leurs mémoires afin d’immortaliser la glorieuse geste de leur noble existence. Face à ces œuvres rétrospectives qui viennent souvent marquer le dernier acte d’une vie pleine, d’autres, des anonymes à la vie concave et vide se dessinent dans l’espoir de commencer à vivre ou de survivre. L’autobiographie n’est pas chez eux un point final, mais un point de départ. Elle est le lieu d’un recommencement ou, tout simplement parfois d’un commencement. Raconter sa vie n’est pas le vrai sujet ; l’enjeu est ailleurs et bien supérieur. L’important n’est pas sa vie mais la vie. Ces dessins de soi, ces egocomics [4], loin de n’être que des signes sémiologiques qui noircissent des pages, sont des signes de vie d’un Narcisse en mal de soi espérant contrarier le destin d’une existence placée sous le signe d’une étoile contraire. Aux antipodes d’un jeu courtois avec son Je, ces sujets sont en proie à une « nécessité intérieure irrépressible » [5] qui aura raison d’eux si la catharsis n’opère pas d’une façon ou d’une autre.

Loin d’être des cas isolés de la bédésphère, ces trois auteurs espagnols s’inscrivent dans ce qui pourrait presque sembler être une tradition si l’on se réfère aux fondateurs du genre que sont des dessinateurs américains comme Justin Green, Robert Crumb ou Art Spiegelman [6]. Tous trois étaient en effet au moment de produire leurs premières histoires en 1972 des jeunes gens en rupture de ban avec des troubles psychologiques divers qui utilisèrent l’autobiographie dessinée comme un exutoire à leurs souffrances. Plus ou moins inconsciemment, ils venaient de raccrocher l’autobiographie dessinée aux thérapies occupationnelles et en particulier à l’art-thérapie dont l’un des objectifs supérieurs serait, selon le psychiatre Jean-Pierre Klein, de permettre « au sujet d’édifier sa mythologie intime, sa propre cosmogonie et peu à peu de naître à lui-même en tant que héros mythique de sa destinée» [7].

 

1. Miguel Fuster ou les brouillons de soi

 

Rassembler ces œuvres en un même corpus relève davantage de la commodité que de la raison car, à bien y regarder, que peuvent avoir en commun un SDF alcoolique, un parricide et un agoraphobe dépressif ? Sans doute rien si ce n’est qu’ils sont tous des survivants et que, pour citer une dernière fois Jean-Pierre Klein :

 

Puisque le mal, le deuil, le trauma sont là, on se doit de relever le défi suprême de parvenir à étayer l’édification d’une personnalité riche sur fond de malheur en métabolisant les événements traumatiques dans une symbolisation libératoire et évolutive. C’est alors qu’on pourra prétendre avoir vaincu le mal en le positivant comme matériau pour la reprise de la construction optimale de soi-même [8].

 

Faire du mal « un matériau » : on ne saurait mieux dire ! Mais de quel mal ou de quel trauma parle-t-on en l’espèce ? Miguel Fuster, doyen de nos auteurs, dessinait déjà des bandes dessinées avant de devenir dépendant de l’alcool. Dès ses 17 ans, il commence à travailler pour des agences de bandes dessinées [9] dans lesquelles il donne vie à des personnages sériels destinés à la jeunesse d’Espagne ou d’ailleurs. Très tôt aussi l’alcool entre dans sa vie et emporte tout sur son passage jusqu’au jour où il finit sur un trottoir de Barcelone. Miguel y reste quinze ans, entre 1988 et 2003 (si notre restitution chronologique est correcte). Miguel Fuster devient alors Miguel, juste Miguel. Un homme sans nom, sans adresse, sans identité et sans visage (fig. 2).

Il ne sort de la rue et de l’alcoolisme que grâce au soutien d’Arrels, une fondation catalane d’aide aux SDF. C’est aussi Arrels qui encourage Miguel à se servir de son talent de dessinateur pour raconter ses quinze années passées dans la rue. Dans son prologue, Miguel dit ceci :

 

Dans le travail que je présente ici, j’essaie d’exprimer et de transmettre toute la douleur et le désespoir que ressentent tous ceux qui, pour une raison ou une autre, ont tout perdu ; ceux qui ont échoué à refaire leur vie ; ceux qui ont trouvé le réconfort et l’oubli dans l’alcool ; ceux qui n’ont pas pu ou pas voulu stopper la chute et qui, à la fin, se sont retrouvés à la rue comme des indigents. Commence alors l’errance, la lutte contre le ressentiment ; le poids de la culpabilité et de la commisération perpétuelles ; puis l’humiliation en voyant les gens s’éloigner de nous avec peur et appréhension ou avec un mépris évident [10].

 

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sommaire

[1] J.-J. Rousseau, Œuvres complètes, tome 1, Paris, Gallimard, « Pléiade », 1959, p. 5.
[2] P. Lejeune, L’Autobiographie en France (1971), Paris, Armand Colin, 2010 (2e édition), pp. 45-46 ; Signes de vie. Le Pacte autobiographique 2, Paris, Seuil, 2005, pp. 201-207.
[3] Voir les détails sur le site de l’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique (consulté le 28 avril 2020).
[4] Néologisme calqué sur « Ego comme X », nom de la maison d’édition spécialisée en bande dessinée (comics en anglais) autobiographique fondée en 1994 par Loic Néhou. Elle sera l’éditrice du Journal (1996-2002) de Fabrice Neaud, une des œuvres emblématiques de l’autobio-graphisme en France. Ego comme X a fermé ses portes en 2017 après 33 ans d’activité et plus de 70 titres édités. Loic Néhou aura joué un rôle considérable dans l’essor du genre autobio-graphique en France et ailleurs.
[5] J.-P. Klein, L’Art-thérapie, Paris, PUF, « Que sais-je ? », 2017,  p. 29.
[6] Pour en savoir plus sur l’autobiographie en bande dessinée et ses origines, se reporter à Autobio-graphismes. Bande dessinée et représentation de soi, V. Alary, D. Corrado et B. Mitaine (dir.), Genève, Georg, 2015. L’introduction de cet ouvrage a été présentée dans les Varia 5 de Textimage en 2016.
[7] Cité par A. Spire : « De l’art brut à l’art-thérapie. Une esthétique contestable… qui guérit », Ligeia, n° 161-164), 2018, p. 43.
[8] J.-P. Klein, L’Art-thérapie, Op. cit., p. 96.
[9] En espagnol on parlerait de tebeos, bande dessinée sérielle destinée à un lectorat juvénile et publiée dans des magazines populaires et bon marché.
[10] M. Fuster, Miguel. 15 años en la calle, Barcelone, Glénat España, 2010, p. 9.