Lectures autobiographiques rétrospectives.
L’exemple des chansonniers occitans I et K

- Aurélie Barre
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Figs. 6a et 6 b. Chansonnier I : Guillaume IX d’Aquitaine
et Alphonse II d’Aragon

Fig. 7. Chansonnier K : Jaufré Rudel à cheval

  

Figs. 8a et 8b. Chansonniers K et I : Cercamon

  

Figs. 9a et 9b. Chansonnier K et I : Monge de Montauban

  

Figs. 10a et 10b. Chansonnier K et I : Guilhem Magret

  

Figs. 11a et 11b. Chansonnier K et I : Peire de Valeira

Fig. 12. Chansonnier K : Guillem de Cabestaing

La prose construit la temporalité biographique et enregistre la successivité des événements pour leur donner un sens, c’est-à-dire, selon une double origine étymologique, tout à la fois une direction (sens vient du germanique sinno qui réfère à un déplacement orienté) et une signification (selon le latin sensus) [13]. Ainsi, la vida du poète débute-t-elle par l’entrée en amour qui fait naître le poète au chant : le troubadour entend conjointement trouver son inspiration – se déploie ainsi le thème de l’amor de lonh – et combler dans ce voyage la distance qui le sépare de la comtesse lointaine. Alors qu’il chemine, dans le même temps, son chant qui porte l’histoire de sa vie voyage jusqu’à la comtesse de Tripoli. Celle-ci prend à son tour la route pour le rejoindre. La vida rassemble dans ses dernières lignes en un destin commun le poète mourant et la femme aimée qui, entrant dans les ordres, meurt également, symboliquement, au monde. La rédaction de la vida dans laquelle l’homme et l’œuvre se recouvrent et se fondent, celle ici de Jaufré Rudel mais d’autres également, invite à penser ensemble le récit de vie, la fiction (la littérarité) qui l’anime et s’y déploie pour le définir et le romanesque : le poète-personnage animé d’un amour d’exception est emporté.

Les portraits peints à la jonction de la vida et des poèmes manifestent également cette hésitation. D’un côté, dans certaines vignettes, quelques détails sont des signes de reconnaissance visuelle : les blasons, un écu d’or à aigle de sable ou un écu de gueules à quatre pals d’or, permettent d’identifier Guillaume IX d’Aquitaine ou Alphonse II d’Aragon (fig. 6a et 6b). Les motifs héraldiques sont ici conformes à la réalité, mais ce n’est qu’exceptionnellement le cas : ailleurs, les couleurs et les signes semblent davantage fantaisistes et ne réfèrent à aucune armoirie connue. Pour autant, ils provoquent le même effet : une impression de vérité et la vraisemblance d’une identité stable et définie. En revanche, d’un autre côté, beaucoup d’enluminures accueillent des détails signifiants venus des poèmes chantés qui se définissent davantage comme les rémanences condensées de la fiction, des métaphores ou des métonymies. La comparaison des deux manuscrits K et I pourtant si proches est ici très riche : dans le chansonnier K, les portraits sont très schématiques, assez semblables les uns aux autres : le poète en pied ou à cheval est tourné vers la droite. L’artiste joue vraisemblablement de la successivité et du changement des couleurs pour induire le passage d’un poète à un autre et créer dans la page un iconorythme. Plus étonnamment, le manuscrit I place parfois dans l’image un détail, proleptique et métonymique, un signe en plus qui retient l’attention et rouvre le portrait figé à une dimension narrative. Cet indice dans l’image vient du chant lyrique dont il récupère l’essence et qu’il annonce. Jaufré Rudel représenté chevauchant dans le manuscrit K (fig. 7) tient désormais dans ses bras la comtesse de Tripoli (fig. 5 ) ; Cercamon porte le baluchon avec lequel il parcourt le monde, conformément à ce que raconte la vida et dont son nom est l’emblème (figs. 8a et 8b) :

 

Cercamons si fo uns joglars de Gascoingna, e trobet vers e pastoretas a la usanza antiga. E cerquet tot lo mon lai on el poc anar, e per so fez se dire Cercamons.

 

(Cercamon fut un jongleur de Gascogne. Il composa vers et pastourelles à la manière ancienne. Il rôda à travers le monde, partout où il put aller. Et pour cela, il se fit appeler "Cherche-Monde" [14]).

 

Les enluminures composent aussi des saynètes qui font tendre le simple portrait vers l’histoire : l’image est narrative. Ainsi, Monge de Montauban (figs. 9a et 9b) tient sur son bras un épervier alors qu’il converse avec un homme debout devant lui ; Guilhem Magret joue aux dés (figs. 10a et 10b). La fleur rouge présentée par Peire de Valeira trouble quant à elle la signification du portrait en y inscrivant le signe du printemps et le motif littéraire de la reverdie dont la biographie se moque volontiers (figs. 11a et 11b) :

 

Peire de Valeira si fo de Gascoingna, de la terra de N’Arnaut Guillem de Marsan. Joglars fo del temps et en la sason que fo Marcabrus ; e fez vers tals com hom fazia adoncs, de paubra valor, de foillas e de flors, e de cans e d’ausels. Sei cantar non aguen gran valor, ni el.

(Peire de Valeira était de Gascogne, de la terre de Monseigneur Arnaut Guillem de Marsan. Il était jongleur au temps et à l’époque – à la saison – de Marcabru ; il faisait des vers tels qu’on en faisait alors, de pauvre mérite, au sujet des feuilles et des fleurs, des chants et des oiseaux. Ses chants ne valaient pas grand-chose ni lui non plus [15]).

 

L’image, comme le texte, est ironique.

L’exemple du portrait de Guillem de Cabestaing est sans doute le plus singulier. Dans le manuscrit K, le poète est simplement représenté à cheval (fig. 12). La vida qui précède le portrait raconte qu’ayant séduit la femme de son suzerain, il lui avoua imprudemment son amour. Raimon le poignarda alors, lui arracha le cœur pour l’offrir à manger à son épouse. De désespoir, la dame se serait jetée de la tour du château.

 

Guilhems de Cabestanh si fo uns cavaliers de l’en-contrada de Rossilhon, qui confina ab Catalonha et ab Narbonés. Mout fo avinenz òm de la persona, e mout prezatz d’armas e de cortesia e de servir. Et avia en la soa encontrada una dòmna que avia nom ma dòmna Soremonda, molhèr d’En Ramon de Castèl Rossilhon, que èra mout gentils e rics e mals e  raus e fèrs e orgolhós. En Guilhems de Cabestanh si amava la dòmna per amor e chantava de lieis e’n fazia sas chançons. E la domna, qu’èra joves e gaia e gentils e bèla, si·l volia ben mais que a ren del mon. E fon dich çò a·N Raimon de Castèl Rossilhon ; et el, com òm iratz e gelós, enqueric tot lo fach e saup que vers èra, e fetz gardar la molhèr. E quant venc un dia, Raimons de Castèl Rossilhon trobèt passant Guilhem de Cabestanh ses grant companhia et aucí-lo ; e fetz-li traire lo còr del còrs e fetz-li talhar la tèsta ; e·l còr fetz portar a son albèrc e la tèsta atressí ; e fetz lo còr raustir e far en pebrada, e fetz-lo dar a manjar a la molhèr. E quant la dòmna l’ac manjat, Raimons de Castèl Rossilhon li dis : « Sabètz vos çò que vos avètz manjat ? » Et ela dis « Non, sinon que mout es estada bona vianda e saborida ». Et el li dis qu’el èra lo còrs d’En Guilhem de Cabestanh çò que ela avia manjat ; et, a çò qu’ela li crezés mielhs, si fetz aportar la tèsta denant lieis. E quant la dòmna vic çò et auzic, ela perdèt lo vezer e l’auzir. E quant ela revenc, si dis : « Sénher, ben m’avètz dat si bon manjar que ja mais no·n manjarai d’autre ». E quant el auzic çò, el cors ab s’espaza e volc-li dar sus en la tèsta ; et ela cors ad un balcon e laissèt-se cazer jos, et enaissí morí.

(Guillem de Cabestaing était un chevalier de la contrée du Roussillon, aux confins de la Catalogne et du Narbonnais. Ce fut un homme charmant prisé pour ses faits d’armes, sa chevalerie et sa courtoisie.
Et il y avait dans sa contrée une dame qui avait nom Sauremonda, femme de Raimon de Castel Roussillon, lequel très riche et noble  mais aussi méchant, farouche, cruel et orgueilleux. Et Guillem de Cabestaing aimait d’amour cette dame, il chantait d’elle, et composait des chansons à son sujet. Et la dame, qui était jeune, noble, belle et plaisante, l’aimait plus que personne au monde. Et on raconta ceci à Raimon de Castel Roussillon ; et lui, homme furieux et jaloux qu’il était, fit une enquête sur l’affaire. Il apprit que c’était vrai, et fit surveiller étroitement sa femme. Un jour, Raimon de Castel Roussillon trouva Guillem sans compagnons ; il le tua. Il lui fit arracher le cœur du corps et le fit apporter par un écuyer à sa maison. Puis il le fit rôtir et poivrer, et le fit donner à manger à sa femme. Quand la dame eut mangé le cœur de Guillem de Cabestaing, Raimon lui dit ce que c’était. Lorsque la dame entendit ceci, elle perdit la vue et l’ouïe ; en revenant à elle, elle lui dit : «  Seigneur, vous m’avez donné un si bon repas, que je n’en mangerai jamais d’autres ». Entendant les paroles de sa femme, le mari courut vers son épée pour la frapper à la tête ; mais elle courut ay balcon et se précipita en bas ; c’est ainsi qu’elle mourut [16]).

 

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[13] Voir en particulier J.-L. Nancy, Le Sens du monde, Paris, Galilée, 1993 et les chapitres intitulés « Le sens et la vérité » (p. 25) et « Le "sens" du "monde" » (pp. 123-128).
[14] La Vie des troubadour, éd. cit., pp. 66-67.
[15] Cité par M. Zink dans Nature et poésie au Moyen Age, Paris, Fayard, 2006, p. 137.
[16] La Vie des troubadour, éd. cit., pp. 104-105.