Sidération
Jean Arnaud

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Voir la série Méduse & Cie 

Ainsi Narcisse s’adresse à son image comme s’il s’adressait à un autre, mais posant qu’il partage avec elle un même corps. Ce faisant il pose l’indissociable, l’indestructible lien du corps avec l’image [1].

L’exposition « Sidération–Méduse, Narcisse & Cie » a été présentée au musée des moulages de Lyon (MUMO) [2] en mars-avril 2018, dans le cadre du colloque « Récits en image de soi : dispositifs du Moyen-Age à nos jours ». La démarche plastique proposée se fondait sur une interprétation visuelle contemporaine de deux mythes antiques qui concernent de près le thème du colloque. « Méduse et Persée » d’une part, « Narcisse et Echo » d’autre part : se voir et être vu. Les deux séries réalisées spécifiquement, L’Etoile jumelle et Méduse & Cie [3], ont été mises en dialogue dans l’espace du musée avec des moulages de sculptures antiques sur ces deux thèmes. Les images anciennes ont été transposées photographiquement, et associées à des autoportraits (de l’artiste mais aussi… du spectateur). Dans ces interprétations contemporaines du mythe, l’image de soi est également conçue comme inséparable de la matérialité du support qui la porte, et l’intention autoréflexive y est indissociable de la prise en compte de l’autre dans toute sa corporéité.

 

Processus

 

La conservatrice Sarah Betite, son équipe et moi avons sélectionné divers moulages dans les collections – sculptures, reliefs, objets –, dont certains, tombés dans l’oubli, ont été retrouvés à cette occasion dans les réserves du musée . Ces copies par empreinte illustrent les deux mythes à différents moments de l’Antiquité (entre Grèce archaïque et période gréco-romaine) ; elles ont été nettoyées et rénovées pour être présentées lors de l’exposition en un dialogue transtemporel avec mes propres travaux. Le protocole de création s’est établi dès le début selon une posture qui engageait ma propre image en s’appuyant sur le mouvement des reflets et sur la pétrification par l’arrêt sur image, consubstantielles aux deux mythes. Concrètement, il s’agissait de mettre en œuvre une coïncidence entre l’espace du spectateur et l’espace diégétique par leur superposition en transparence. Entre passé et présent, L’Etoile jumelle  et Méduse & Cie  déterminent une expérience esthétique liée à la relation symbolique et sensible entre forme iconique typique ou formule (Formel) et affect (Pathos), relation qui a engendré la notion warburgienne de Pathosformel [4]. La notion de survivance d’une forme iconique est présente différemment dans les deux séries ; les motifs anciens de la tête de Gorgone sont littéralement immergés dans les images de Méduse & Cie, alors que Narcisse prend les traits de l’artiste lui-même dans L’Etoile jumelle 1 et 2. Cependant, l’effet miroir des supports d’aluminium agit dans les deux ensembles comme force active dans la génération de l’espace au présent du spectateur qui est inclus dans l’image par son reflet mouvant.

Le titre de l’exposition « Sidération » est pensé au confluent de l’émotion que la confrontation à sa propre image induit différemment dans ces deux mythes, souvent associés car ils interrogent les origines mêmes de la représentation artistique. Le sensationnel est ici en rapport étroit avec l’univers des métamorphoses. L’état de stupeur qui caractérise la sidération est en effet lié d’une part à la pétrification (Méduse), et d’autre part à l’impossibilité de se détacher du reflet tant aimé (Narcisse). Dans les deux cas la confrontation directe à l’autre de soi-même aboutit à la mort. Mais dans les deux mythes, la métamorphose prend un tour différent : trans-substanciation minérale (Méduse) ou transformation végétale (la fleur de narcisse).

Rappelons que sideratus signifie « subir l’action funeste des astres » (de sidus, constellation en latin). Regarder les dieux en face était parfois dangereux ; mais la sidération définit globalement aujourd’hui un état de stupeur émotive, qui peut aller jusqu’à prendre la forme d’un traumatisme psychique. La violence soudaine du phénomène peut effectivement mettre en échec, dans certains cas, les mécanismes de défense habituellement efficaces et provoquer un état de désorganisation mentale. Cette exposition propose de parler avec Méduse et/ou avec Narcisse en un langage mutique, au seuil du dessaisissement de soi. La mort rôde dans ces images pourtant vivantes par le mouvement des reflets. L’Etoile jumelle et Méduse & Cie s’inscrivent dans une réflexion sur le pouvoir des images, qu’il convient plus que jamais d’interroger en une période où nous sommes submergés et conditionnés par elles à travers les flux médiatiques incessants. En conséquence, « Encore aujourd’hui, notre culture est marquée par un discrédit tenace face à l’image, identifiée comme une menace d’avalement pour la pensée » [5]. Et même si le propos de ces œuvres n’est ni d’illustrer une quelconque théorie psychologique ni de commenter la société « liquide » analysée par Zygmunt Bauman [6], les projections androgynes qui apparaissent dans Méduse & Cie (Gorgone+l’artiste+le spectateur) abordent la question du pouvoir médusant de l’image, à travers le désir de l’autre et la peur d’être dépossédé de soi. « Dans cet étrange pouvoir conféré à l’image, ainsi tenue au plus près de la sidération, du silence et de la mort, c’est le féminin lui-même, cette Méduse pétrifiante dont la représentation est moins impossible qu’interdite, qui nous semble être réitéré de manière bien singulière » [7], selon les termes de Katerine Gagnon et Evelyne Ledoux-Beaugrand.

 

>suite

[1] P. Legendre, Dieu au miroir, Paris, Fayard, 1994, p. 41.
[2] Visiter le site du Musée des moulages.
[3] Titre directement emprunté à Roger Caillois, Méduse et Cie, Paris, NRF-Gallimard, 1960.
[4] L’historien de l’art Aby Warburg (1866-1929) invente le terme Pathosformel (formule de pathos) dans ses recherches sur la vie des formes après la fin de l’Antiquité (Nachleben der Antike). Il pense le concept par rapport aux tropismes visuels chargés d’émotions qui se répètent à travers le temps dans les images occidentales. Voir Aby Warburg, L’Atlas Mnemosyne [1925-29], Paris, L’écarquillé, « Ecrits », 2012.
[5] K. Gagnon et E. Ledoux-Beaugrand, « Parler avec la Méduse. Performativité du texte et de l’image dans les productions artistiques contemporaines de femmes », « Parler avec la Méduse », Textimage, Le Conférencier, sept. 2014, p. 4 (consulté le 15 juillet 2020).
[6] Z. Bauman, La Vie liquide, Rodez, Editions du Rouergue/Chambon, « Les incorrects », 2006.
[7] K. Gagnon et E. Ledoux-Beaugrand, « Parler avec la Méduse. Performativité du texte et de l’image dans les productions artistiques contemporaines de femmes », art. cit., pp. 4-5.