La vie mise à l’épreuve
chez Annie Ernaux

- Anne-Lise Blanc
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résumé

Lors de la parution de L’Usage de la photo [1], l’ouvrage qu’elle a co-écrit avec Marc Marie, Annie Ernaux déclare :

 

la photo a toujours tenu une grande place dans mes textes mais il s’agissait d'images anciennes de mon père, ma mère, de moi, que j’« interrogeais » dans le cours du récit : photo de mon père sur un chantier, de moi en communiante. Ici, les photos sont le point de départ, elles figurent dans le livre et celui-ci n'existerait pas sans elles [2].

 

En même temps qu’elle indique l’importance constante de la photographie dans sa production poétique, Annie Ernaux signale le nouveau rôle de générateur de l’écriture (et non seulement d’adjuvant ou/et de modèle) qu’elle y joue à partir de cet ouvrage où elle apparaît dans le texte. Sans doute, il émane de ce livre, dont la conception est indissolublement liée à l’épreuve du cancer qu’Annie Ernaux doit alors traverser, un sentiment d’éclosion. Et l’on devine, dans sa composition, un désir de le voir comme le vecteur possible et peut-être le facteur d’une « naissance » (UP, 151). C’est en effet sur ce mot que le texte se clôt tandis qu’il s’est ouvert sur l’évocation du sexe de M. en érection, « une goutte de sperme au bout du gland » (UP, 15) et dont l’ombre portée (produite pas la lumière du flash) « se projette sur les livres de la bibliothèque ». Cette photographie, prise par elle, rappelle à Annie Ernaux le « tableau de Courbet, L’origine du monde », dont elle dit n’avoir « longtemps connu que la photographie dans une revue » (UP, 15-16). Elle réunit comme dans une matrice tout ce qui (vie, texte et image) l’occupe alors. Sa description au seuil de l’ouvrage nous fait comprendre d’emblée que la photographie apparaît désormais à l’écrivain non seulement comme une preuve de ce qui a été mais aussi comme un substitut de ce qui aurait pu être : « nous n’avions pas eu le temps de faire l’amour » explique Annie Ernaux. « La photo, c’était quelque chose à la place » (UP, 15). Non plus seulement une image et un auxiliaire du souvenir (et donc aussi de l’écriture) mais une forme d’existence, une façon d’être.

Toutefois aucune des deux photographies, ni celle qui aurait pu porter « Naissance » comme titre et qui n’a pas été prise (« il aurait fallu une photo ») (UP, 151), ni celle décrite d’entrée, prise « à la place » mais soustraite à notre regard, ne figure dans l’ouvrage qui en présente quatorze autres. Et l’on remarque que d’autres encore, quoique mentionnées, sont absentes...

Certes la photographie, par sa présence matérielle, est, à partir de cet ouvrage au moins (puis, et c’est sans doute significatif, dans la somme de ses œuvres [3]), placée au premier plan. Mais cette présence ne masque ni ne réduit la variété des traitements de la photographie dans les textes d’Annie Ernaux. Outre qu’elles ne sont pas toutes développées [4] dans le texte, il y a les photos qui sont exposées et celles qui, pour diverses raisons, ne peuvent pas l’être, celles qu’on peut scruter à loisir et celles desquelles elle détourne le regard, celles qui sont minutieusement décrites et qu’elle nous donne finalement à voir, constituant entre elle et nous une archive et donc une histoire commune, celles enfin qui manquent à jamais, désormais à mi-chemin entre souvenir et imaginaire [5], irremplaçables, et qui, comme « toutes les images » (n’était leur évocation dans les textes) « disparaîtront » [6].

De ce fait, le statut et le rôle des photos qui sont présentes dans L’Usage de la photo n’apparaît pas aussi clair qu’il nous semblait de prime abord. D’autant que les auteurs eux-mêmes peinent à expliciter la portée de leur montage comme la fonction qu’y prend la photographie : « Je ne peux pas définir la valeur et l’intérêt de notre entreprise » (UP, 12) écrit d’emblée Annie Ernaux et Marc Marie finit par écrire : « je ne sais pas ce que sont ces photos. Je sais ce qu’elles incarnent, mais j’ignore leur usage » (UP, 148).

C’est donc que cet usage, d’ailleurs plutôt déroutant, est plus complexe que le protocole de composition de l’ouvrage (qui, lui, est très clairement exposé) ou l’importante part laissée à la spontanéité dans cette expérience partagée ne le laissent penser. Utilisant ce terme de « complexe », je pense à l’acception qu’en retient le philosophe Edgar Morin [7] pour définir la pensée complexe comme mode de reliance : s’appuyant sur l’étymologie « complexus (ce qui est tissé ensemble) » il évoque parfois le modèle de la tapisserie composée de fils de différentes matières dont l’identification ne suffit pas à laisser voir la figure d’ensemble.

Annie Ernaux propose à nouveau, quelques années plus tard, de mêler écriture et photographie dans deux ouvrages où le rapport entre texte et image, quoiqu’identifiable, procure un sentiment de discordance plutôt qu’une impression de congruence. Le montage, aussi serré soit-il (dans le photojournal les photos sont souvent côte à côte ou disposées en surimpression) ne fait visiblement pas liaison. Il prend d’ailleurs des formes et des proportions très différentes : dans L’autre Fille, ne figurent que deux photographies assez lointaines l’une de l’autre, isolées sur une page et à distance de leur légende (AF, 17 et 73) ; dans Ecrire la Vie plus de cent vingt photos, y compris des photos de manuscrits, alternent avec des extraits du journal intime jusque-là inédit et couvrent une centaine de pages. Nouvelles propositions, nouveaux jeux (au sens aussi d’écarts) où la photographie, hétérogène au fil de l’écriture, demeure une matière textile [8] qui, associée à d’autres, pourrait bien servir sinon à débrouiller, du moins à laisser poindre le « dessein illisible » (AF, 34) qu’est pour Annie Ernaux celui de son existence.

Ainsi, lorsqu’on entreprend d’explorer les trois ouvrages de l’auteur qui incluent la photographie dans le texte [9], ce qui frappe surtout c’est, au-delà d’une pratique commune, la variété des processus d’insertion : si elle ne laisse pas de faire apparaître le rôle constamment stimulant de la photographie pour l’écriture, elle témoigne aussi à travers une poétique volontairement disparate, de la diversité des fonctions, parfois contradictoires, que la photographie peut remplir pour l’écriture et dans la vie. Et il apparaît vite que lorsqu’Annie Ernaux choisit de faire figurer des photographies dans ses textes, ce n’est ni pour adopter un accessoire commode, ni même pour mettre au point une forme nouvelle mais pour expérimenter des dispositifs distincts, « des organisations inconnues d’écriture » (UP, 56) qui tous posent la question du rapport entre l’écriture, la vie et la photographie. Ce qu’elle choisit, de propos délibéré, c’est une forme d’errance formelle qui s’accorde au plus juste, en même temps qu’à son exigence de liberté, au fort sentiment (qu’elle exprime dans ses ouvrages) d’être livrée par diverses circonstances de son existence à un entre-deux [10]. Un sentiment qui met en jeu l’identité et qu’elle exprime dans une poétique d’autant plus efficace que, partagée et nomade, elle est vivace et ne manque pas de faire sa place au lecteur qu’elle invite à toutes les traversées possibles : « le plus haut degré de réalité (…) ne sera atteint que si ces photos écrites se changent en d’autres scènes dans la mémoire ou l’imagination des lecteurs », écrit-elle en préambule de L’Usage de la photo (UP, 14).

 

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[1] A. Ernaux et M. Marie, L’Usage de la photo, Arles, Gallimard, 2005 (les renvois aux pages de cet ouvrage se feront désormais à l’aide du sigle UP suivi des numéros de page, entre parenthèses et après les citations dans le texte).
[2] L’Usage de la photo d’Annie Ernaux et Marc Marie. Entretien, rencontre avec Annie Ernaux et Marc Marie, site des éditions Gallimard (consulté le 4 août 2019).
[3] A. Ernaux, Ecrire la Vie, Paris, Gallimard, « Quarto », 2011 (les renvois aux pages de cet ouvrage se feront désormais à l’aide du sigle EV suivi des numéros de page, entre parenthèses et après les citations dans le texte).
[4] Certaines ne sont qu’évoquées furtivement.
[5] A. Ernaux, L’autre Fille, Paris, Nil éditions, « Les Affranchis », 2011, pp. 52-53 (les renvois aux pages de cet ouvrage se feront désormais à l’aide du sigle AF suivi des numéros de page, entre parenthèses et après les citations dans le texte).
[6] A. Ernaux, Les Années, [2008], dans Ecrire la Vie, Op. cit., p. 927.
[7] E. Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, Seuil, 2005 [1990].
[8] Comment oublier que la grand-mère d’Annie fut tisserande et que son père fut, avant d’ouvrir son commerce, ouvrier dans une corderie ?
[9] Voir, sur ce sujet en particulier, l’étude d’Alessandra Ferraro sur « Les lieux de la photographie dans l’œuvre d’Annie Ernaux », dans Etats des lieux dans les récits français et francophones des années 1980 à nos jours, dir. Jean-Yves Laurichesse et Sylvie Vignes, Classiques Garnier, coll. « Rencontres », n°372, 2019, p. 257-264.
[10] Voir à ce propos l’ouvrage collectif : Annie Ernaux : une œuvre de l’entre-deux, sous la direction de Fabrice Thumerle, Arras, Artois Presses Université, 2004.