Poétiques croisées : texte et image dans
la collection « Traits et portraits »

- Annie Pibarot
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En 2004, paraissent les cinq premiers livres de la collection « Traits et portraits » au Mercure de France. Cette collection, dirigée par Colette Fellous, se fonde sur le projet d’associer autobiographie et illustrations choisies par l’auteur. A la différence d’un livre d’artiste résultant du travail croisé de deux créateurs, il est demandé à l’auteur de devenir ambidextre, selon le titre programmatique de l’un de ces volumes, Des deux mains de Pierre Alechinsky, c’est-à-dire soit d’illustrer un récit par des documents tirés d’un fonds personnel, soit de rédiger un texte d’accompagnement pour ses œuvres visuelles. Même s’il y a eu d’illustres antécédents – comme Nadja d’André Breton – on peut voir dans ce projet un effacement des repères éditoriaux traditionnels dans le domaine littéraire, où en général l’illustration est secondaire et relève de l’éditeur.

Le lancement de la collection, qui a publié la première année : Pierre Alechinsky, Jean-Marie Le Clézio, Jean-Christophe Bailly, Christian Lacroix et J-B Pontalis, a indéniablement été un succès. Quand les journalistes littéraires citent la série « Traits et portraits » ils la qualifient systématiquement  de « belle », « très belle » ou « de qualité ».  La mise en page des couvertures a été conçue par Pierre Alechinsky, qui en a dessiné le lettrage. Début 2012, elle comportait dix-huit titres. Parmi eux, onze ont été publiés lors des trois premières années d’existence de la collection. Celle-ci s’est donc maintenue mais avec un rythme plus lent de publication. Lors de la seconde période (depuis 2007), des auteurs non francophones sont venus augmenter le catalogue, avec des textes traduits mais inédits dans leur langue. Certains titres ont été réédités en folio avec les mêmes illustrations mais sous une couverture  où figure l’une des images du livre, au lieu de l’élégant lettrage d’Alechinsky.

La maison d’édition Le Mercure de France, qui a accueilli cette expérience, fait partie depuis 1958 des éditions Gallimard mais a gardé de son origine poétique et symboliste une tradition fortement littéraire. Son catalogue offre aujourd’hui une dizaine de collections dont « Traits et portraits ». Cette expression reprend le titre d’un livre de Natalie Barney, femme de lettres américaine, surnommée « l’amazone », ayant vécu en France (décédée en 1972) – dont la série de portraits a été publiée en  1963 au Mercure de France et rééditée en 2002.

 

Le projet de la collection

 

La directrice de la collection, Colette Fellous est écrivain et productrice d’émissions de radio sur France Culture (« Nuits magnétiques » jusqu’en 1999, puis « Carnet nomade »). Le fait qu’elle exerce plusieurs fonctions (éditeur, critique, écrivain) est caractéristique des relations éditoriales depuis le dernier quart du vingtième siècle. Deux des auteurs de la collection (J.-B. Pontalis et Roger Grenier) sont également directeurs de collection chez Gallimard. En tant qu’auteur Colette Fellous a publié une quinzaine de livres, la plupart situés entre le roman et l’autobiographie. Dans certains, elle a introduit des photographies, tirées de ses archives personnelles, expérimentant d’abord dans sa propre écriture la démarche qu’elle a ensuite proposée aux auteurs de sa collection. Colette Fellous a participé en 1973 et 1974 au séminaire de Roland Barthes à l’Ecole pratique des hautes études autour du « lexique de l’auteur » et a souvent reconnu l’importance de cette expérience pour son propre parcours d’écrivain, à travers notamment le choix du « croisement des disciplines », de l’écriture hybride entre l’essai, le roman et l’autobiographie. Dans un entretien publié dans la revue Les moments littéraires, elle rapproche sa propre démarche de celle de l’écrivain allemand W. G. Sebald :


Cela a commencé avec Avenue de France. Pour écrire ce livre, j’avais besoin de m’entourer de cartes postales, d’images, d’archives, de photos de films que je glissais à chaque déplacement dans mes cahiers. Lorsque j’écrivais, j’ouvrais mes cahiers et j’installais tout autour cette iconographie […]. Les images ne sont pas illustratives comme chez Sebald, elles arrivent comme des associations ou des rencontres de hasard, plus ou moins éloignées avec ce qui est raconté, mais elles ont leur propre autonomie [1].

 

Dans un entretien avec Brigitte Ferrato-Combe, elle qualifie cette forme d’écriture de « jubilatoire » et explique comment elle est passée de l’expérience personnelle de mise en mots au désir de créer une collection fondée sur ce principe :

 

Ca m’a donné une liberté nouvelle, non seulement dans la forme mais vraiment dans la phrase. J’avais tous les droits, ma mémoire devenait très souple, je jonglais avec une mémoire plus ancienne et grâce à la présence de ces photos et de ces images, je croyais me promener dans un film. […] Quand j’ai terminé le livre, j’avais le sentiment d’avoir eu accès à un trésor et l’idée de la collection est née de cette joie. Il fallait que je crée une collection qui permette à d’autres écrivains et d’autres artistes de tenter cette expérience, tel a été mon rêve [2].

 

C’est ainsi qu’est né le projet de la collection « Traits et portraits », qui se voit définie de la façon suivante dans le catalogue de l’éditeur :

 

Accueille et réunit écrivains, poètes, cinéastes, peintres ou créateurs de mode. Chacun s’essaie à l’exercice de l’autoportrait. Les textes sont ponctués de dessins, d’images, de tableaux ou de photos, qui habitent les livres comme une autre voix en écho, formant presque un récit souterrain.

 

L’objectif est modeste  – « chacun s’essaie » – mais clair puisqu’il s’agit de rédiger ou de construire par assemblage et croisements son autoportrait. Parmi les 18 auteurs publiés entre 2004 et 2011, il y a majoritairement des écrivains mais aussi deux peintres, un photographe, un couturier (Christian Lacroix qui est également dessinateur et décorateur), un psychanalyste (Pontalis qu’on pourrait aussi considérer comme écrivain) et un acteur (Denis Podalydes) dont la présence dans cette série, vient subvertir le projet, introduisant la dimension de la voix et de l’oralité (puisqu’un CD accompagne le livre) au sein de la dichotomie texte/image. Enfin ces dix-huit auteurs sont majoritairement très connus : un prix Nobel de littérature (Le Clézio), un prix Goncourt (Marie N’Diaye), le très célèbre photographe Willy Ronis, le couturier Christian Lacroix, etc.

On pourrait presque parler à propos de ces livres d’une écriture de commande, généralement appréciée par les auteurs qui s’y sont livrés.  Plusieurs d’entre eux ont remarqué que cette expérience avait fait évoluer leur écriture vers une prise en compte plus explicite de sa dimension autobiographique, ce dont ils se sont déclarés satisfaits. La presse littéraire a salué par exemple le fait que l’écrivaine romaine Rosetta Loy, utilise pour la première fois dans le livre qu’elle publie dans la collection « Traits et portraits », un « je » de nature autobiographique.  « Quand Rosetta Loy commence à dire je » a été le titre de l’article René de Ceccatty consacré à la sortie de ce livre dans le journal Le Monde [3].

De même Jean-Marie Le Clézio a déclaré avoir écrit L’Africain en deux mois et pu, grâce à la demande du Mercure de France, rédiger un ouvrage dont le contenu et le mode énonciatif  lui permettaient de répondre à un besoin fort et encore inexprimé. « C’est un livre que j’ai écrit assez vite – en deux mois – parce qu’il correspondait à quelque chose qui a mûri longuement en moi pendant des années, sans que j’ai vraiment regardé en face cette période de mon enfance : il fallait que ça sorte. » a-t-il déclaré au journaliste Nicolas Etheve qui l’interrogeait au moment de la présentation de son livre à Montpellier [4].

 

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[1] Les Moments littéraires,  n°21, 2009, p. 34.
[2] B. Ferrato-Combe, « Entretien avec Colette Fellous au sujet de la collection Traits et portraits », L’Autoportrait fragmentaire, Grenoble, Recherches et travaux, n°75, 2009.
[3] Le Monde, 1er février 2008.
[4] « Rencontre avec l’écrivain J.M.G. Le Clézio - En Afrique, j’ai été envahi par la liberté », La Marseillaise, 8 avril 2004.