Le Bouclier d’Achille, encore : poétique de
l’épos et kinesthésies ecphrastiques

- Michel Briand
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      Le retour sur des objets anciens, comme l’épos archaïque, est surtout utile quand il s’opère en pleine connaissance des outils critiques modernes, tels que les établissent par exemple la théorie littéraire ou l’esthétique contemporaine. Mais, pour n’être pas simplement rétrospectif, sinon réactionnaire, ou a-historique, naïvement universaliste, ce déplacement du regard doit s’accompagner d’un décentrement, à la fois anthropologique et théorique, qui fasse bouger aussi les catégories modernes, surtout quand elles ont été construites à partir de données d’abord contemporaines, en particulier textuelles et iconographiques. Et on propose ici un retour, ni le premier ni le dernier, sur le Bouclier d’Achille, ce long passage de l’Iliade homérique considéré comme le prototype de l’ecphrasis définie, anachroniquement, comme la description d’une œuvre d’art [1]. Mais un retour qui tienne compte, dans la relation texte/image, d’éléments parfois méconnus : en particulier qu’est-ce que la kinesthésie fait à l’ecphrasis ? Et dans ce cadre particulier, que peuvent apporter à notre appréciation et compréhension du Bouclier d’Achille, à nouveau frais, et compris, de manière indigène, comme une « description d’actions », les idées anciennes sur le rapport entre poésie, arts plastiques et arts du spectacle ?

Du trouble dans les représentations modernes de l’ecphrasis iliadique

    Pour Lessing, l’épopée homérique, l’Odyssée comme l’Iliade, est fondamentalement un récit, qui se caractérise par un évitement du descriptif, revenant de fait à une narrativisation intégrale du descriptif [2]. D’une certaine manière, involontairement, le philosophe allemand rejoint les rhéteurs grecs : l’ecphrasis, notamment dans les progumnásmata, n’apparaît pas comme une description au sens moderne, mais comme une « narration/description dotée d’intensité visuelle » (d’enárgeia). De plus, mais cette fois dans un système typologique que Lessing n’a pas moins de mal à interpréter qu’une bonne partie des narratologues modernes, la distinction narration/description n’est pas grecque, et il n’y a donc guère lieu de projeter sur Homère la notion de « description narrativisée », là où c’est celle de « description d’actions » qui est opératoire, pour le poète comme pour le poéticien et leur lecteur [3].
      La notion d’ecphrasis au sens moderne de « description d’œuvre d’art » n’est pas une catégorie grecque ancienne avant une date assez tardive, par exemple dans ce que les critiques ont pu dire des Images de Philostrate, après le IIe siècle. Plus exactement, l’ecphrasis tire son sens de son étymologie, comparable à celle de katálogos, les deux termes désignant, par un nom d’action précédé d’un préfixe impliquant l’exhaustivité, une parole, phrásis ou lógos, plutôt qu’un texte, qui détaille ce qu’elle (re)présente, soit sous forme linéaire, en liste, en catalogue, soit par un énoncé aux structures plus tabulaires, ecphrastiques [4]. Et ce type de discours se définit par rapport aux autres exercices rhétoriques dont il fait partie, tels la chrie, la fable, le parallèle …, en termes d’illocution ou de style, et non suivant l’objet « décrit » qui, pour les Anciens, peut être un lieu, des actions, un moment (une saison par exemple), une bataille, un animal, etc., et, à l’occasion aussi, un objet, éventuellement donc une œuvre d’art.
      Le Bouclier d’Achille, quand on regarde le texte, n’est pas la description d’une œuvre d’art, mais, conjointement, la description de la fabrication de cette œuvre par le dieu Héphaistos et la description du monde que ce bouclier, circulaire, figure, successivement, et en composition annulaire, ainsi que la mise en scène, à un autre niveau, d’un modèle de création poétique, le kosmos du Bouclier étant aussi celui de l’Iliade, et l’efficacité harmonieuse du travail de forge auquel s’adonne le dieu créateur étant de même similaire au travail de l’aède. L’organisation du Bouclier est homologue de celle de l’Iliade, au niveau de la fiction (sa surface est intégralement couverte de scènes typiques, guerrières ou plus souvent pacifiques, en contre-point de l’épopée, oscillant entre ecphraseis descriptives et catalogues) comme au niveau de la diction (l’ensemble est structuré et parcouru par des effets d’oralité remarquables, comme le formulaire typique de l’épos et les jeux de ring-composition, tous deux indissociables de la prosodie hexamétrique et des jeux rythmiques qu’elle implique).
      La performance de l’aède n’est pas statique, ni la réception spectaculaire à laquelle elle donnait lieu, et ce n’est pas parce que le Bouclier d’Achille, figé en œuvre d’art par exemple à partir du Bouclier d’Enée virgilien, qui en imite les formes et le contenu narratif et esthétique, mais directement à l’écrit, sans la performativité originale, est traditionnellement associé aux arts plastiques, qu’il faudrait oublier qu’en contexte grec archaïque c’est plutôt avec des rites musicaux et chorégraphiques que l’épos pouvait se comparer [5]. Précisément à des performances musicales au sens grec de mousiké, l’art de la Muse à laquelle le poète s’adresse, dans le proème de l’épopée, qui allie musique instrumentale et vocale, texte en vers, gestuelle de l’aède et, éventuellement, danse. Ce qui est bien sûr plus net dans le proème de la Théogonie d’Hésiode, ou encore, ailleurs que dans l’épos, dans le mélos, en particulier dans ce que la tradition nomme « lyrique chorale » ou la recherche contemporaine « poésie mélique », chez Sappho ou Pindare, par exemple [6].

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[1] Faute de place et aussi parce que la perspective est ici un peu plus théorique et moins centrée sur la représentation de la danse, je renvoie, pour une analyse plus précise du texte grec et des références critiques plus complètes, à Michel Briand : « Les danses du Bouclier d’Achille : rites, parole épique, fictions », dans Polumathès/πολυμαθης. Mélanges offerts à Jean-Pierre Levet, sous la direction de Bernadette Morin, Limoges, Presses de l’Université de Limoges, 2012, pp. 185-203. Certaines études sont plus particulièrement utiles à la réflexion renouvelée menée dans ce volume sur l’ecphrasis : sur le jeu entre représentation et réception et sur le rapport entre image, voix, pensée et mouvement, A. S. Becker, The Shield of Achilleus and the Poetics of Ekphrasis, London-Lanham, Rowman and Littlefield, 1995 ; sur les rapports entre fabrication du bouclier, création poétique, magie démiurgique, et construction de valeurs esthétiques et éthiques, A.-M. Lecoq, Le Bouclier d'Achille : un tableau qui bouge, Paris, Gallimard, « Art et artistes », 2010 ; sur la poétique visuelle et spatiale de l’Iliade, J. Strauss Clay, Homer’s Trojan Theater. Space, Vision, and Memory in the Iliad, Cambridge UP, 2011 ; pour une synthèse plus traditionnellement factuelle, Kl. Fittschen, Der Schield des Achilleus, Archeologia Homerica, Band II, Kapitel N, Bildkunst Teil I, Vandenhoeck & Ruprecht, Göttingen, 1973 ; enfin, sur le rapport entre narration et description ecphrastique, et entre poésie et art, les travaux D. Aubriot, « Imago Iliadis. Le Bouclier d’Achille et la poésie de l’Iliade », Kernos 62, 1999, pp. 9-56.Voir aussi Fr. Letoublon, « L’indescriptible bouclier », dans Euphrosyne. Studies in ancient epic and its legacy in honor of Dimitris Maronitis, sous la direction de J. Kazazis & A. Rengakos Stuttgart, Steiner, 1999, pp. 211-220 et J. Pigeaud, L’Art et le vivant, Paris, Gallimard, « NRF essais », 1995, chapitre 1 « La création du monde ou le bouclier d’Achille », pp. 21-28 (repris de REG 101, 1988, pp. 54-63) ainsi que S. Dubel, « L’arme et la lyre : remarques sur le sens du bouclier d’Achille dans l’Iliade », Ktèma n°20, 1995, pp. 245-257.
[2] G. E. Lessing, Laocoon ou Des frontières respectives de la peinture et de la poésie, traduction et commentaires par Fr. Teinturier, Klincksieck, « L’esprit et les formes », 2011.
[3] Voir les études rassemblées dans La trame et le tableau. Poétique et rhétorique de la narration et de la description dans l’Antiquité grecque et latine, sous la direction de Michel Briand, La Licorne, Rennes, PU de Rennes, 2012 ; et la synthèse complète de R. Webb, Ekphrasis, Imagination and Persuasion in Ancient Rhetorical Theory and Practice, Ashagate, Farnham, 2009.
[4] Voir S. Perceau, La Parole vive. Communiquer en catalogue dans l’épopée homérique, Paris-Louvain, Peeters 2002.
[5] Voir A. P. David, The Dance of the Muses. Choral Theory and Ancient Greek Poetics, Oxford, Oxford UP, 2006.
[6] Voir, parmi ses multiples travaux, Cl. Calame, Le Récit en Grèce ancienne, Paris, Belin, « L’antiquité au présent », 2000.