Prolégomènes
Quand l’image refait figure

- Trung Tran, Olivier Leplatre
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       L’édition en ligne des Actes du colloque de Victoria consacré à l’image répétée inaugure l’ouverture du « Conférencier » de la revue Textimage. En amont de ce colloque, les trois journées de Montpellier, dont une partie sera l’occasion d’une seconde publication, s’étaient attachées à examiner les enjeux textuels, génériques et poétiques de l’illustration littéraire, du Moyen Age au XXIe siècle. Le thème de l’« image répétée » a été suggéré comme une invitation à enquêter sur un régime spécifique de l’illustration, fondé sur toutes les situations de reprise, de reproduction, de réduplication d’une image, d’un motif iconographique, d’un même patron iconotextuel ou d’un même langage illustratif, que ce soit sur le mode de l’imitation ou de la copie, de l’empreinte, du remploi ou du recyclage. Sans négliger d’ailleurs les cas où le choix d’un certain type d’illustration et de mise en forme des images entend rompre avec une tradition iconographique antérieure et perturber ainsi la répétition sérielle, ou encore les pressions venues du texte lui-même, de son auteur ou bien de l’éditeur pour esquiver l’emprise des topiques imageantes et empêcher que l’illustrateur opte pour la facilité.
       L’objectif du colloque était alors d’examiner comment les phénomènes de répétition, et corollairement les variations, les retouches, les interventions plus ou moins discrètes pratiquées sur l’illustration, mettent l’œuvre littéraire à l’épreuve de la « reproductibilité technique », pour gloser Walter Benjamin, et d’un même mouvement confrontent la résistance ou la ductilité des images aux circonstances de leur production en plus ou moins grandes séries. Travailler ainsi sur l’image répétée est une manière d’envisager sous un jour particulier la question de sa productivité et les conditions de sa figurabilité.

       Les articles rassemblés ici interrogent donc les différents effets de sens induits par la rencontre entre codes iconiques et codes textuels, grammaire de l’image et grammaire du texte dès lors que la première se trouve soumise à ce régime illustratif particulier, par ailleurs dicté par des désirs (ou des contraintes) variables selon les périodes, les supports et les genres concernés : manuscrits enluminés, imprimés illustrés, « livres d’artiste » ou « livres de peintre », pages de titre et frontispices – et plus globalement toute œuvre (ou tout « lieu » du livre) qui, à un moment donné de son histoire éditoriale, fut pourvue d’images peintes ou gravées.
       Une unité de questionnements rapproche, sous cet angle, les voies ouvertes par les contributeurs de ce collectif, à partir du thème initial de la répétition. N’ont certes pas été écartés les exemples où l’image répétée se désignifie, perd de sa valeur, de son intensité et de sa vitalité créatrice en raison de la fréquence excessive de ses réapparitions. L’image répétée peut être une figure rendue invisible (retournée par ses retours), une figure ramenée à la simple présence vide d’une image, à force d’avoir fatigué le regard. Il est un moment où figée en stéréotype, blanchie par des réimpressions qui au lieu de la rendre frappante, éteignent son sens, elle n’a plus rien à dire sinon la répétition même qui a présidé à sa reprise et le manque qu’elle laisse à l’imagination. L’image répétée est quelquefois une image usée (à quelle rapidité ?), épuisée, estompée et annulée, n’indiquant plus que l’expression de sa vanité, tellement vue qu’elle n’est plus regardable sinon comme son propre rebut et comme le tarissement de la visibilité.
      Mais il est bien des contextes où l’image reproductible ou sérielle se libère – ou se joue – de la pure contrainte technique pour « (re)faire figure ». Au lieu d’affaiblir le sens et de le scléroser, la répétition encourage d’autres visées sémantiques qui modifient la lecture, déroutent ses attentes et ses habitudes, et stimulent l’interprétation en dégageant, par le geste même de la réitération, d’autres propositions et des ressources nouvelles d’invention. Autrement dit, dans quelle mesure peut-on parler non pas tant uniquement d’une politique du remploi ou de la répétition, associée aux contraintes éditoriales voire aux simples intérêts marchands, que d’une authentique poétique, dont la mise au jour nous a semblé essentielle pour rendre compte de productions textuelles et iconiques irréductibles au constat du retour paresseux ou platement bégayant de l’image ? Cela étant, dans quelle mesure la répétition requiert-elle une posture herméneutique particulière, qui se doit de considérer l’image d’après ses vies antérieures et d’appréhender l’unicité et la singularité du texte au regard de la bibliothèque collective et de l’imaginaire commun (au double sens de banal et de partagé) sur lesquels ouvre une iconographie récurrente ?
       Dans tous les cas, une telle pratique dit quelque chose des relations changeantes qui se nouent entre auteurs, éditeurs et illustrateurs. Elle est bien souvent très révélatrice de la façon dont une « énonciation éditoriale » vient doubler un geste auctorial qu’elle supporte ou contrarie. Mais elle exprime aussi l’intention des auteurs de s’appuyer sur le livre et ses lois de fabrication ou ses possibilités aspectuelles pour concevoir des stratégies de signification, pour expérimenter, entre textes et images, par leurs échanges comme par leurs tensions, des espaces différents d’écriture et de lecture, des régimes de circulation inédits à travers les œuvres et en leur sein. Alors, loin d’être toujours un affadissement ou un figement du sens que l’écrivain combat, la répétition se révèle processus, travail de la figurabilité du fait qu’elle la met à l’épreuve d’elle-même : figurabilité de l’image que stimule et réveille (parce qu’elle la menace ?) l’activité de sa répétition dans les multiples contextes de l’écriture ; figurabilité du texte qui accueille la répétition des images, la réclame quelquefois en s’appuyant sur elle pour découvrir d’autres sens.

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