Anatomie de l’image répétée
chez André Vésale et Charles Estienne

- Hélène Cazes
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Fig. 1. S. van Calcar, André Vésale disséquant
un corps
, v. 1543

L’anatomie renaissante, un art de la répétition ?

       Vers le milieu du XVIe siècle, au nom de l’autopsie (cette ancienne et moderne nécessité scientifique d’une observation directe), au nom de l’expérience formative et heuristique, l’anatomie se fonde épistémologiquement sur la dissection et sur sa pratique assidue [1]. Bref, sur les images répétées ! Image perçue, image représentée, image recherchée, le savoir qui se dit moderne passe en effet par la reproduction, visuelle ou expérimentale, de l’expérience. Du coup, l’anatomie est démontrée en ses œuvres : séances et livres de dissection. Spectacle de l’objet du savoir, représentation de ce spectacle au sein des traités, reproduction de ce spectacle par la nouvelle séance, à venir, de dissection, l’anatomie se donne à voir dans la pratique répétée et sans reconnaissance d’aucune médiation (livresque, scientifique ou pédagogique) de la dissection. L’apprentissage se mettrait alors en images, basé non plus sur la tradition médicale et savante mais sur le geste et le regard – l’imitation du geste du maître et l’acquisition du regard scientifique –, que seule la répétition permettrait d’acquérir. L’image anatomique dans le livre représenterait alors une expérience réitérée, à la fois heuristique et pédagogique. Et cette expérience ne saurait se montrer que par l’image : la gravure anatomique, qui connaît renouvellement et succès [2] justement lorsque l’anatomie se dit par la dissection. Emblématiquement, André Vésale figure en tête de son traité le De Humani corporis fabrica [3], en train de disséquer un corps sans les médiations du livre, des dissecteurs ou de la chaire professorale ; l’auteur-éditeur célèbre, en ouverture du livre, non pas la lecture du livre mais la pratique, encore, toujours, de la dissection (fig. 1).
       En tant qu’art – savoir de la main, fondé sur la pratique et l’apprentissage par imitation –, donc, la science anatomique nouvellement redéfinie se plaît à « multiplier » non seulement les observations mais encore les images du corps humain : le livre d’anatomie, somptueux album, se remplit de gravures destinées à fixer en la mémoire les séances de dissection ou à fournir au lecteur « l’ombre de la dissection » [4] c’est-à-dire le substitut de la séance. Ainsi, en ces années 1540, la dissection a sûrement partie liée avec la répétition (de la pratique) et avec l’image (conçue comme répétition de l’expérience). Voire, le livre d’anatomie, dans la capacité nouvelle du livre imprimé à la duplication – potentiellement infinie – d’un volume, démultiplie les répétitions premières de l’entraînement et de la représentation en autant de copies d’un même ouvrage et de reprises d’images en des ouvrages autres. Vertige des répétitions ! En une étrange alliance de la reprise d’images et de variations du texte, les vols et emprunts des gravures anatomiques semblent faire partie du genre de l’anatomie illustrée dès après son apparition au début du XVIe siècle. La bibliographie des éditions, rééditions, adaptations, copies, reprises, et piratages du traité de Vésale paraît ainsi suivre l’histoire d’images répétées tout autant qu’elle fait le récit de l’histoire de l’anatomie comme matière scientifique : le livre-somme de Harvey Cushing [5] sur les éditions vésaliennes en témoigne, qui semble suivre, au-delà d’un modèle, de copie en imitation, le développement même de l’anatomie comme matière scientifique.

Reproduire la dissection

       L’unité remarquable entre histoire éditoriale et épistémologie tient, de fait, à la définition de l’anatomie de la Renaissance comme pratique et à la définition de l’illustration comme représentation. La dissection constitue alors l’articulation de du renouveau médical du XVIe siècle, qui situe l’anatomie au principe de la connaissance du corps et, contre la tradition livresque résumée par l’adjectif « galénique », fait de l’observation la pierre de touche de la véracité. De fait, c’est sous le titre La Dissection des parties du corps humain que Charles Estienne publie, en 1546, son traité d’anatomie (Paris, Simon de Colines) après une édition latine de 1545 De Dissectione partium corporis humani [6]. Pareillement, en choisissant le titre De Fabrica Corporis Humani, Vésale insistait de même sur le corps découvert au rebours de la dénomination de la discipline médicale : les titres anatomiques s’inscrivent dans l’écart de la nomination générique, marquant ainsi la nouveauté de leur objet et la position centrale du regard porté sur le corps. De réalisme des images, néanmoins, il n’en est point : dans le De Fabrica, que les planches et gravures de Stephen Van Calcar, tout autant que l’audace scientifique de l’anatomiste, rendirent célèbre [7], les poses maniéristes, le décor italien, les modèles de statuaires classiques interdisent une lecture de l’illustration comme reproduction du spectacle de la dissection. Les images sont bien plutôt conçues comme une remémoration de la séance. Dans la préface aux Tables Anatomiques publiées en 1538, déjà avec le concours de Stephen Van Calcar, Vésale définissait explicitement les images produites comme des « notes de cours » et non comme le substitut de l’expérience de la dissection :

Ce dessin [le réseau veineux] plut tant aux professeurs et aux écoliers qu’ils me prièrent ardemment de fournir des illustrations similaires des artères. Puisque la conduite des dissections m’impliquait des devoirs, et sachant que ces sortes d’illustrations présentaient quelque valeur, j’acquiesçai à leur demande. Puisque nombreux étaient ceux qui avaient essayé vainement de copier ce que j’avais fait, je confiai ces illustrations aux soins d’une impression [8].

       D’abord une aide pour la compréhension de la dissection puis un rappel du spectacle de la dissection, les planches anatomiques ressemblent au corps mais ne sauraient en remplacer l’observation directe. De plus, elles apparaissent dans le récit d’apprentissage de l’anatomie après l’autopsie : elles éclairent et fixent en l’esprit les découvertes de la séance d’observation, sans jamais la rendre caduque. Pareillement, la reproduction par l’illustration de l’expérience première, ici désigné comme « res ipsæ »  [la réalité des choses] s’accompagne de l’incitation à la pratique de la dissection : dans sa préface au De Fabrica, l’anatomiste, se défend de fournir aux étudiants les moyens d’éviter d’assister aux dissections [9].

Ici me vient à l’esprit l’opinion de certains qui condamnent catégoriquement le fait de proposer aux étudiants en histoire naturelle des dessins, quelque excellents qu’ils soient, non seulement des plantes, mais aussi des parties du corps humain. Pour eux, il importe d’apprendre ces matières non par des dessins, mais par la dissection soigneuse et l’observation directe des choses. Je me rangerais volontiers à leur avis si ces images très ressemblantes des parties du corps (...) avaient été jointes au contexte écrit dans le but d’encourager les étudiants à s’abstenir de la dissection des corps. Mais la vérité n’est-elle pas plutôt qu’avec tous les moyens dont je dispose j’exhorte les candidats en médecine à s’y livrer de leurs propres mains [10] ?

      L’exhortation à la pratique et à l’autopsie revient maintes fois dans le traité de Vésale et l’image servirait alors l’imitation par l’étudiant des gestes et procédures du maître. Ainsi, l’incitation à pratiquer se dit dans la défiance quant aux textes d’autorité et la confiance dans l’observation :

Cela dit, pour l’heure, j’encourage fortement les étudiants à n’accorder aucune confiance aux opinions des auteurs. Au contraire, qu’ils aillent eux-mêmes disséquer avec attention le foie d’un homme (…), ou d’un singe, ou d’un chien et qu’ils examinent (…) par eux-mêmes [11].

       Ainsi, le traité du De Fabrica explique par le détail comment procéder à une dissection au chapitre 19 du livre 5, chapitre 16 du livre 6 et dans la totalité du livre 7. Or ces mises en demeure du lecteur, sommé de prendre son scalpel et de s’entraîner à la dissection disqualifient leur support même : comme si le livre fournissait la procédure pour sa propre invalidation en exhortant à ne pas lire les auteurs. Or l’image échappe à la catégorie « des opinions des auteurs » : elle montrerait sans imposer, elle guiderait sans médiatiser. De fait, l’image vésalienne, dont il fait mention plusieurs fois dans ses œuvres depuis la publication des planches anatomiques de 1538, tient le rôle d’une reproduction non-reproductible. Tout comme l’indépassable geste du maître donné à l’imitation des élèves, la gravure anatomique est définie par l’inimitable unicité de sa publication autorisée, tout en étant proposée à la mise en pratique. Le paradoxe est double : l’exhortation à la pratique ne saura fournir que de pâles essais en regard du modèle et l’image, livrée à la copie, ne saura en être protégée.

>suite

[1] Voir, entre autres, Mirko D. Grmek (dir.), Histoire de la pensée médicale en Occident, tome 2 (« De la Renaissance aux Lumières »), Paris, Seuil, 1997 ; Rafael Mandressi, Le Regard de l’anatomiste, Paris, Seuil, 2003 ; Nancy G. Siraisi, History, medicine, and the traditions of Renaissance learning, Ann Arbor, University of Michigan Press, 2007.
[2] Voir Dominique de Montmollin, L’Illustration anatomique de la Renaissance au siècle des Lumières, Neuchâtel, Bibliothèque publique et universitaire, 1999 ; K.B. Roberts et J.D.W. Tomlinson, The Fabric of the Body, European Traditions of Anatomical Illustrations, Oxford, Clarendon Press, 1992 ; Jonathan Sawday, The Body emblazoned, Dissection and the human body in Renaissance culture, London et New York, Routledge, 1995.
[3] Andreas Vesalius, De Humani corporis fabrica libri septem, Bâle, Oporinus, 1543. Ce frontispice est longuement commenté dans Andrea Carlino, « The Book, the Body, the Scalpel : Six Engraved Title Pages for Anatomical Treatises of the First Half of the Sixteenth Century », dans Anthropology and Aesthetics, n° 16 (1988), pp. 33-50, ainsi que dans l’exposition virtuelle de la Bibliothèque Inter-Universitaire de Médecine, Cent Frontispices de livres de médecine du 16e siècle au début du 19e siècle, consultable sur le site Biusanté.
[4] Charles Estienne, La dissection des parties du corps humain, Paris, Simon de Colines, 1546, préface [p. i] : « affin que quand n’aurez le corps en main, pour vous contenter de quelque doubte, puissiez avoir recours a ceste umbre ».
[5] Harvey Williams Cushing, A Bio-bibliography of Andreas Vesalius, 2e ed., Hamden, Conn., Archon Books, 1962.
[6] Voir sur ces ouvrages Pierre Huard et Mirko Drazen Grmek, Charles Estienne et l’école de dissection de Paris, Paris, Cercle du Livre Précieux, 1965 ; Robert Brun, Le Livre français illustré à la Renaissance, Paris, Picard, 1969, p. 185 (Estienne).
[7] Jackie Pigeaud, sur la jaquette de couverture comme dans la préface de son édition du De Fabrica en 2001, résume en ces termes l’inégalé succès de ce traité : « C’est en effet un des plus beaux livres du monde. Un des plus achevés, pensés, médités. Un de ceux où l’on peut rêver, dans le texte comme dans les images ». Voir Jackie Pigeaud et Nino Aragno, De Humani Corporis Fabrica, Paris, Belles Lettres, 2001, p. vii. Sur les images du De Fabrica, la bibliographie est longue ! Voir, entre autres, J.B. Saunders et C.D. O’Malley, The Illustrations from the works of Andreas Vesalius, [Cleveland, The World Publishing Company, 1953] New York, Dover, 1973 ; André Hahn, Paule Dumaître et Jeanine Samion-Contet., Histoire de la médecine et du livre médical, Paris, Pygmalion, 1978 ; Harald Moe, The Art of Anatomical Illustration in the Renaissance and Baroque Periods, Copenhagen, Rhodos, 1995.
[8] Andreas Vesalius, Tabulæ anatomicæ sex, Venetiis, B. Vitalis Venetus, 1538 : « Venarum Delineatio », Verum illa venarum delineatio tantopere medicinæ professoribus studiosique omnibus arrisit, ut arteriorum quoque & neruorum descriptionem, a me obnixe contenderent. (…) Ceterum cum plurimi hæc frustra imitari frustra imitari conarentur, rem prælo commisi.
[9] Voir sur ce point Frédérique Calcagno-Tristant, L’Image dans la science, Paris, L’Harmattan, 2010, passim et particulièrement p. 96.
[10] P. 4 : Verum hic quorundam iudicium mihi succurrt, qui non duntaxat herbarum, sed & humani corporis partium quantumuis etiam exquisitissimas delineationes, reum naturalium studiosis proponi, acriter damnant : quod has non picturis, verum sedula resectione, reumque ipsarum intuitu disci opeteat. Perinde ac si hoc nomine (…) icones sermonis contextui adhibuissem, ut studiosi illis freti, a cadaverum sectione temperarent : & non iijs potius, quibus possem modis, medicinæ candidatos ad consectiones propriis manibus obeundas. Traduction française par Louis Bakelants, citée par Frédérique Calcagno-Tristant, « À en croire Vésale ! Pour une rhétorique de l’illustration médicale », Quaderni 59, Hiver 2005-2006, p. 36.
[11] A. Vesalius, De Fabrica, op.cit., p. 377 : Quanquam interim sedulo studiosos adhortor, ut nullis autorum suffragijs fidem dantes, ipsi non modo hominis iecur (…) verum & simiarum & canum, (…) accurate secent, ac (…) examinent.