Les symbolistes face à l’illustration
- Rivka Susini
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résumé

L’art du livre occupe une place essentielle dans la carrière de nombreux artistes symbolistes. Pourtant, le terme d’« illustration symboliste » n’est que peu employé par les chercheurs, en comparaison par exemple de celui d’« illustration romantique » [1]. Cette expression qui semble résister à tout cadrage sémantique a échappé à l’attention des spécialistes, à l’exception de certaines recherches monographiques ou articles spécifiques [2]. La rareté de cette utilisation peut notamment s’expliquer en raison de l’entreprise hasardeuse et frustrante de toute définition du symbolisme, s’accompagnant des difficultés sémantiques propres à l’illustration. Cependant, ce corpus d’illustration des artistes symbolistes existe, et il apparaît intéressant de pouvoir en déterminer les contours et d’en dégager les caractéristiques essentielles.

La présente étude centrée sur les illustrations par des artistes symbolistes de textes francophones édités, se propose d’analyser l’utilisation du terme « illustration » et notamment son emploi sur les pages de titre. Très utilisée dans l’ensemble de ces ouvrages, cette expression cède parfois la place à d’autres appellations qui seront alors interrogées. L’auteur de cet emploi éditorial dans les pages de titre reste pratiquement toujours anonyme. Cependant, certains artistes vont réussir à imposer un nouveau terme davantage en adéquation avec leur propre conception de l’art et des rapports entre le texte et l’image. Les symbolistes vont tenter, par différentes stratégies, de contrer la vision négative de la pratique illustrative, encore présente à cette époque. Ainsi, ils s’opposent à la conception d’une image perçue comme soumise au texte et au statut jugé inférieur de ce domaine artistique.

Nous reviendrons dans un premier temps sur quelques éléments sémantiques de l’illustration et sur les spécificités de cet art lorsqu’un artiste symboliste vient à s’en emparer. Il sera ensuite question des différents évincements de l’expression « illustration » sur certaines pages de titre et de son éventuel remplacement. L’analyse des nouveaux termes utilisés permettra d’expliciter leurs diverses significations. Enfin, nous évoquerons le lien entre ces nouvelles expressions et la redéfinition de l’illustration effectuée par certains artistes symbolistes, ainsi que les conséquences de cette nouvelle vision sur la création illustrative.

 

Les dangers de l’illustration pour un artiste symboliste

 

C’est en Angleterre, au tout début du XIXe siècle, qu’émerge le sens moderne de l’illustration, à savoir l’idée d’une image rattachée à un texte qu’elle explicite et éclaire. Tout d’abord associée à ce qui illumine au sens propre comme au sens figuré, l’usage s’étend par la suite en fonction des contraintes techniques et linguistiques. L’idée que l’illustration reste avant tout au service du texte va parcourir les siècles. Dans le supplément au dictionnaire Littré, à l’entrée « illustrateur » se trouve une citation de Théophile Gautier qui écrit : « L’illustrateur, qu’on nous pardonne ce néologisme qui n’en est presque plus un, ne doit voir qu’avec les yeux d’un autre » [3]. L’apogée de cet asservissement de l’image se retrouve dans les paroles d’Edouard Pelletan, éditeur exigeant, qui prône une place mineure de l’illustration par rapport au texte, sans quoi l’ouvrage ne serait pas réussi. Il s’exprime dans la préface de l’ouvrage d’Anatole France, La Procurateur de Judée, illustré par Eugène Grasset en écrivant : « il importe surtout (…) que les images n’empiètent pas sur le texte, [et que] si par inadvertance elles passent au premier plan, si en feuilletant l’ouvrage on a l’impression que le livre a été fait pour elle, la faute est commise, le volume est manqué » [4]. Cette conviction perdure à travers les siècles comme le prouve les propos du spécialiste de la typographie Maximilien Vox qui écrit en 1953 : « [l]’illustration est un complément et ne doit jamais être une interprétation, modifiant en quoi que ce soit l’œuvre du texte » [5]. Le texte préexistant est par conséquent considéré comme supérieur à la production visuelle, à la fois par son antériorité chronologique mais également par sa nature même et les qualités inhérentes à ses moyens d’expression.

Le cheminement de l’illustration au XIXe siècle s’impose alors comme une histoire d’émancipation, de libération d’un art qui va passer notamment par une progressive autonomisation vis-à-vis du texte. Déjà amorcé par l’illustration romantique qui avait, selon Philippe Kaenel, « [aboli] l’encadrement de l’image et [mis] en cause ses fonctions mimétiques et illusionnistes » [6], l’illustration symboliste semble poursuivre cette voie, comme le remarque ce même auteur :

 

L’histoire de la librairie illustrée entre 1830 et 1880 ne se résume pas au passage d’une conception « littérale » (romantique) de l’illustration à une vision « interprétative » (symboliste), mais elle se caractérise par le glissement d’une légitimité à l’autre à l’intérieur d’un système de valeurs artistiques en mutation [7].

 

« Univers », « génération », « moment » [8]… les termes sont nombreux pour tenter d’encadrer le symbolisme. Cadres chronologiques incertains, tentatives de définitions infructueuses [9], cette mouvance protéiforme et insaisissable ébranle la fin du XIXe siècle et participe à l’émancipation de l’illustration en tant qu’image indépendante du texte. Cette libération va parfois de pair, paradoxalement, avec un rejet de toutes les étiquettes d’« illustration » ou d’« illustrateur ». Ainsi, se sentant attaqués dans leur statut, les artistes sont de manière générale peu enclins à évoquer et à mettre en avant leurs réalisations illustrées. Philippe Kaenel analyse dans son livre Le Métier d’illustrateur l’ensemble des enjeux socioéconomiques liés à l’apparition de cette profession jusqu’à la fin des années 1880. Il y explique que ce genre reste considéré comme mineur car ne nécessitant pas de spécialisation ni de compétence particulière [10]. Le qualificatif d’« illustrateur » peut alors devenir synonyme de « marginal » et constituer une manière de dévaloriser les artistes symbolistes qui ont recours à ces pratiques, comme ce sera par exemple le cas d’André des Gachons [11].

A ce premier obstacle, s’ajoute le fait que le symbolisme entretient une relation de grande proximité avec la littérature, rapport qui est loin d’avoir toujours été bien perçu. L’idée péjorative d’un art jugé « littéraire » se rencontre sous la plume de certains de ses détracteurs [12]. Les artistes symbolistes souhaitent pourtant affirmer de manière unanime la spécificité et l’autonomie de leur art. En illustrant, ils prennent donc doublement le risque d’être accusés de produire un art « littéraire ». Enfin, l’artiste illustrant est également confronté à la duplication de son œuvre. Comment dès lors affirmer l’autonomie dans cette absence d’unicité de sa production ?

 

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[1] Voir S. Le Men, La Cathédrale illustrée : Regard romantique et modernité, Paris, CNRS Editions, 1998, p. 70, et P. Kaenel, « Autour de J.-J. Grandville : les conditions de production socio-professionnelles du livre illustré “romantique” », Romantisme, n° 43, 1984, pp. 45-60.
[2] Voir J.-D. Jumeau-Lafond, « Carlos Schwabe, illustrateur symboliste », Bulletin du bibliophile, n° 2, 1986, pp. 187-206, et I. Millman, Georges de Feure : maître du symbolisme et de l’Art nouveau, Courbevoie, ACR, 1992.
[3] T. Gautier, Portraits contemporains : littérateurs, peintres, sculpteurs, artistes dramatiques, Paris, Charpentier, 1874, p. 227.
[4] E. Pelletan, postface à Anatole France, Le Procureur de Judée, Paris, édition Edouard Pelletan, 1902. Cité dans D. Chaperon, « Eugène Grasset et Carlos Schwabe : traducteurs ou créateurs ? La hantise du texte », Art + Architecture en Suisse, 4, 1996, pp. 411-425, p. 415.
[5] M. Vox, L’A.B.C. de l’illustration : causeries en manière d’introduction, Paris, Impr. de Mersh et Seitz, 1953. Cité dans A.-M. Christin, « De l’illustration comme transgression », conférence prononcée à Rio Belo Horizonte, août 2009, et reproduite dans le présent numéro.
[6] P. Kaenel, Le Métier d’illustrateur, Rodolphe Töpffer, J.-J. Grandville, Gustave Doré, Genève, Droz, 2005, p. 88.
[7] Ibid., p. 214.
[8] Respectivement : P. José, L’Univers symboliste : décadence, symbolisme et art nouveau, Paris, Somogy, 1991 ; P.-L Mathieu, La Génération symboliste : 1870-1910, Paris, Skira, 1990 ; J.-P. Bouillon, « Le Moment symboliste », Revue de l’Art, n° 96, 1992, pp. 5-11.
[9] « Il n’existe pas de bonne définition du symbolisme », P. Rosenberg, « Pour le rêve et l’évasion », dans Mythes et mystères : le symbolisme et les artistes suisses, cat. exp., sous la direction de V. Anker, Berne, Kunstmuseum, 26 avril – 18 août 2013 ; Lugano, Museo cantonale d’arte et Museo d’arte, 15 septembre 2013 - 12 janvier 2014, Paris, Somogy, 2013, p. 19.
[10] « Le refus des artistes de s’identifier à l’illustration découle à la fois de l’infériorité statutaire du genre et de l’apparent manque de spécificité du métier », Ibid., p. 139.
[11] Voir D. Durand, J.-D. Jumeau-Lafond (préf.), André des Gachons et la modernité fin de siècle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2014, p. 10.
[12] « Accusé de littérature, le Symbolisme pictural n’a pas cessé de souffrir de procès d’intention » (cité dans J.-D. Jumeau-Lafond, Les Peintres de l’âme : le symbolisme idéaliste en France, cat. exp., Bruxelles, Musée d’Ixelles, 15 octobre – 31 décembre 1999, Gand, Anvers, Snoeck-Ducaju & Zoon, Pandora, 1999, p. 12).