Les livres illustrés de Joan Miró
chez Maeght éditeur :
de Parler seul (1948) à Adonides (1975)

- Jiyoung Shim
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résumé

Fig. 1. T. Tzara et J. Miró, Parler seul, 1948-1950

Fig. 2. T. Tzara et J. Miró, Parler seul, 1948-1950

Si Joan Miró est mondialement connu grâce aux grandes expositions qui lui ont été consacrées, son travail en tant qu’illustrateur est moins familier du grand public. Pourtant, plus que tout autre artiste de son époque, Miró a consacré une part importante de son énergie et de son temps à la réalisation de livres. L’importance de cette activité peut s’expliquer par sa passion pour la poésie, source principale de son inspiration, au point que nous pouvons considérer que son aventure en tant que peintre débute en même temps que s’instaurent ses relations avec la littérature. La réalisation de gravures pour des livres, qui sont un support idéal pour la rencontre avec la poésie, l’a passionné durant toute son existence. C’est à la faveur des circonstances, des amitiés et des initiatives d’éditeurs, qu’il a travaillé avec ses amis poètes, en participant à la réalisation de plus de deux cents ouvrages.

Ces créations sont très variées, depuis des frontispices pour des recueils de poésie, des gravures accompagnant des textes poétiques, jusqu’aux livres conçus, écrits et gravés par lui-même. Parmi les nombreux créateurs qui ont travaillé l’harmonie particulière entre le texte et l’image, et dépassé les limites de la tradition de l’illustration, Miró occupe une place exceptionnelle par son art d’interpréter et d’exprimer la quintessence du poème à travers son propre univers pictural. Ses illustrations, loin de chercher un lien référentiel avec le texte, s’efforcent plutôt de créer un « climat » en harmonie avec l’inspiration du poète. Elles s’appuient sur le sensible davantage que sur l’intelligible, par la combinaison multiple d’une iconographie restreinte.

Dans la carrière de Miró illustrateur des poètes, le livre réalisé en collaboration avec Tzara intitulé Parler seul, a joué un rôle décisif, car après ce travail le peintre sera très fréquemment sollicité. L’éditeur Aimé Maeght se situe clairement à l’origine de cet important virage : Maeght, qui préférait se dire éditeur d’art plutôt que marchand de tableaux, s’attellera, à partir des années cinquante, à réunir poètes et peintres à l’aune de la proximité de leurs univers. L’essor de la production de livres chez Maeght profite à la relation privilégiée que Miró noue depuis 1948 avec cet éditeur : les éditions d’œuvres graphiques, gravures isolées ou livres, se multiplieront pendant 30 ans. C’est pourquoi notre attention portera sur l’évolution des illustrations de Miró chez Maeght éditeur, en s’attachant au rôle de celui-ci dans les créations livresques.

 

Parler seul (1948-1950)

 

Parler seul est un ouvrage majeur de la démarche artistique de Miró dans le domaine du livre. D’une part, c’est la collaboration sa plus réussie avec Tzara, qui est lui-même reconnu pour son sens particulièrement aiguisé de la présentation et de l’illustration du livre [1]. D’autre part, c’est son premier travail avec Aimé Maeght, rencontré par l’entremise de Tzara. Enfin, d’un point de vue technique, il s’agit là de sa première œuvre lithographique véritablement réussie pour le livre, bien que Miró ait déjà employé cette technique auparavant.

La réalisation de Parler seul commence avec la rédaction des poèmes par Tzara, durant l’année 1945. Séjournant à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban [2] pendant deux mois, le poète y a de longues conversations avec les pensionnaires [3]. Inspiré par la singularité de ces rencontres, Tzara rédige Parler seul, ponctué de six sous-titres qui évoquent les gens qu’il a croisés et les paroles qu’il a entendues lors de son séjour à l’hôpital : les femmes, les hommes, puis les enfants sont peu à peu montrés à travers leur conscience désemparée dans « Etrangère », « Egarées », « Le rire de l’eau », « Les paroles des vieux et des jeunes », « Les mots de paille » et « Parler seul ». Le poète montre ici son effort d’empathie à l’égard des malades. Ainsi, ces textes nous laissent penser qu’il a observé de très près les regards, les gestes et les promenades désœuvrées de ces malades (figs. 1 et 2).

Face à ces poèmes peu narratifs et quasi expérimentaux, la réponse de Miró semble à première vue discordante : les nuances des couleurs joyeuses, les signes et motifs typiques presque identiques à ceux des œuvres de la même période, et la répartition régulière des pages paraissent ignorer les poèmes.

Du point de vue référentiel, les motifs iconographiques de Miró apparaissent peu variés comparés à la richesse du langage poétique de Tzara. Ils relèvent de l’iconographie de l’artiste, le « Mirómonde » [4], auquel appartiennent les personnages, les arbres, les animaux, et les signes célestes. En effet, il est difficile pour Miró de s’en tenir aux référents lexicaux de la poésie de Tzara, d’une part parce que cette démarche serait contraire à celle du poète, et d’autre part parce que les mots composant les images verbales sont souvent associés pour créer une nouvelle image. Sur le plan sémantique, l’illustration de Miró ne reflète pas le contenu du texte, et semble même se contenter de créer un moindre sens iconique. C’est-à-dire que les signes figuratifs de l’artiste, rudimentaires et peu nombreux, ne parviennent pas à « illustrer » la richesse et l’obscurité du vocabulaire de Tzara. D’ailleurs, parlant de la typographie de Parler seul, Emil Ruder constate que les illustrations s’opposent volontairement aux caractères du texte. Il souligne les éléments d’oppositions suivants : dessins foncés / typographie claire, spontanéité du dessin / précision technique des caractères du texte, mysticisme primitif / raffinement civilisé [5]. S’agit-il d’une lecture erronée de l’artiste ?

 

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[1] H. Lévy-Bruhl, Tristan Tzara et le livre : ses éditeurs et ses illustrateurs, Thèse de l’Ecole nationale des chartes, 2004.
[2] L’hôpital de Saint-Alban sur Limagnole, aujourd’hui Centre hospitalier François Tosquelles, connaît une renommée internationale au XXe siècle pour son approche innovante de la psychiatrie institutionnelle. Avec l’arrivée du docteur François Tosquelles en 1940, les patients sont désormais considérés comme des individus à part entière. Ils disposent de davantage de liberté et entreprennent des activités artistiques. Grâce à cette méthode psychothérapeutique, l’hôpital Saint-Alban devient un véritable lieu d’effervescence artistique et intellectuelle, mais aussi de résistance. De nombreuses personnalités y séjournent : Paul Eluard, Tristan Tzara, Gérard Vulliamy ou encore Jacques Matarasso. Ecouter « Saint-Alban, lieu d’hospitalité », France Culture, (consulté le 13 juin 2020).
[3] T. Tzara, Œuvres complètes présentées et annotées par H. Béhar, t. IV, Paris, Flammarion, 1980, p. 582.
[4] P. Waldberg, « Le Mirómonde », Derrière le Miróir, n° 164/165, avril/mai 1967, Paris, Maeght, 1967, pp. 1-23.
[5] E. Ruder, Typographie: A Manual of Design, 1967, réédition Niggli, 2001.