La porosité du livre.
Some Cities de Victor Burgin comme lieu
de compénétration psycho-topologique

- Alexander Streitberger
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résumé

Fig. 1. V. Burgin, Some cities, 1996

« Some Cities est un travelogue autobiographique  – un travail d’anamnèse par le texte et l’image des traces que certaines villes ont laissé dans ma mémoire » [1]. Telle est la description succincte que Victor Burgin fait de Some Cities douze ans après sa parution, en 1996, aux Presses universitaires de Californie (fig. 1). Prenant son départ dans la ville de Sheffield située dans le nord de l’Angleterre où l’artiste est né en 1941, Some Cities constitue, en effet, un carnet de voyage retraçant, en image et en texte, les itinéraires à travers le monde entier, d’une ville à l’autre, que Burgin a empruntés jusqu’au milieu des années 1990. Norman Bryson, dans le texte de présentation sur le rabat du livre, définit l’ouvrage comme une « méditation sur des villes constituant à la fois une autobiographie, un ouvrage de critique culturelle, un essai sur l’histoire de la culture industrielle et une mise en scène dramatique des fonctions de l’ironie, du humour et de l’analyse politique » [2]. A cela s’ajoute le fait que ce récit de voyage se situe parfaitement au croisement des deux activités principales de Victor Burgin : la pratique artistique, dont certains passages du texte décrivent les conditions de création alors que de nombreuses images sont identiques à celles que l’on retrouve dans les œuvres que l’artiste avait réalisées jusque-là ; et le discours théorique qui fait surface, de temps à autre, sous forme de passages contenus dans l’ouvrage In/Different Spaces, publié la même année que Some Cities, en vue de mener une « réflexion théorique sur l’agencement des images dans la formation des identités » [3]. Un de ces passages résume de manière percutante la conception de la ville telle que Burgin l’envisage dans une société dominée par les médias de masse :

 

Dans le même temps où la ville est vécue physiquement comme un environnement construit, elle est aussi, dans la perception de ses habitants, une ville de roman, une photographie, un programme de télévision, une bande dessinée, etc. [4]

 

A la diversité des formes discursives et des contenus narratifs de Some Cities correspond alors la perception hétérogène et fluctuante de la ville à l’ère des médias de masse. Autrement dit, le récit associatif et fragmentaire reflète l’idée de la ville comme image spatiale constituée à partir d’une multiplicité d’histoires et de mémoires. Dès lors, Some Cities nous invite à un itinéraire psycho-topologique explorant « la production d’une identité en relation avec des lieux, l’histoire de ces lieux, la mémoire personnelle et d’autres personnes » [5]. Or, il me semble que les notions de « porosité » et de « pénétration », telles que Walter Benjamin les conçoit dans ses écrits, sont particulièrement pertinentes lorsqu’il s’agit de comprendre le livre, tout autant que la ville contemporaine, comme une « membrane qui est le lieu d’échange et de compénétration par excellence » [6]. Dès lors, il s’agira de démontrer que le médium du livre, en rendant poreuses et perméables les limites entre le monde réel et la réalité virtuelle, permet à l’artiste de révéler les diverses blessures que nous infligent les images éclatées des médias de masse. Pénétration du corps désireux de l’auteur, éclatement de la ville télé-topologique, schizophrénie médiatique, tels sont les constats diagnostiques que Burgin fait de la société à l’ère des médias de masse. Le livre, en tant qu’objet hybride constituant à la fois un répertoire d’images virtuelles et une réalité matérielle, interroge cette triple porosité de la ville, du corps humain et de la télévision.

 

Walter Benjamin et la ville éclatée

 

En avril 1992, Burgin participe à un colloque organisé à la Wayne State University pour célébrer le centenaire de la naissance de Walter Benjamin. Dans sa communication, « The City in Pieces », publiée en 1993 dans la revue New Formations et reprise comme chapitre sept dans In/Different Spaces, l’artiste propose une relecture de deux textes de Benjamin, Rue à sens unique et « Naples » [7], selon laquelle les concepts de « porosité » et de « pénétration » permettent de décrire l’expérience fragmentée et kaléidoscopique de la ville dans « l’environnement des médias de masse contemporain » [8]. Burgin repère deux traits saillants dans la structure de Rue à sens unique : conçu comme un montage de fragments textuels entremêlant des observations sur la vie quotidienne et des descriptions de rêves, Rue à sens unique aurait, de surcroît, « l’apparence d’un plan de ville : de larges avenues parcourent ses pages, au travers de blocs de texte compacts et irréguliers » [9]. A cette interpénétration du texte et de la ville grâce au procédé du montage s’ajoute, comme troisième élément, le corps de l’écrivain, comme en témoigne la dédicace à Asja Lācis [10] avec qui Benjamin entretenait à l’époque une relation intellectuelle et sentimentale : « Cette rue s’appelle RUE ASJA-LACIS d’après celle qui, en ingénieur, l’a percée dans l’auteur » [11]. Désir (corps), intellect (texte) et espace (ville) sont donc les trois dimensions qui s’entrecroisent mutuellement pour constituer une expérience spatio-temporelle où les limites entre l’extérieur et l’intérieur, entre le monde réel et la réalité psychique s’estompent. Par conséquent, Burgin envisage cette dédicace comme une « image de rêve » :

 

[L]’image du livre est celle de la rue d’une ville, percée dans le corps de l’auteur par sa bien-aimée. Le corps-texte de Benjamin est pénétré par Lācis, tout comme le corps de ce qui aurait pu être son texte sur Naples devient poreux, translucide, perméable à sa voix. L’inscription lapidaire commémore un événement érotique au sein duquel les distinctions catégoriques entre le corps, la ville et le texte se dissolvent [12].

 

Cette coupe à travers le corps de l’auteur, cette blessure de la chair amoureuse, est donc à l’origine d’un texte qui propose un diagnostic lucide d’un autre corps percé, endommagé, celui de la ville poreuse de Naples.

Chez Benjamin, la « porosité » est un concept très complexe dont les significations topologique, sociologique, architecturale, culturelle et épistémologique, mais aussi psychologique et fantasmagorique ont été soulignées dans de nombreuses études [13]. En effet, dans l’article que Benjamin et Lācis ont publié en août 1925 dans le journal Frankfurter Zeitung sous le titre « Naples », la porosité des bâtiments de la ville devient à la fois un concept architectural et urbain, un principe d’action et de vie sociale, ou encore un mode de représentation. Véritable « théâtre de nouvelles constellations imprévues » [14] où rien n’est définitif, la ville poreuse brouille les rapports entre l’espace privé et l’espace public, entre voir et être vu, ou encore entre réalité et fiction.

 

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sommaire

[1] V. Burgin, Components of a Practice, Milano, Skira, 2008, p. 75. Traduction dans V. Burgin, « La responsabilité de l’artiste. Art contemporain et globalisation », dans N. Boulouch, V. Mavridorakis et D. Perreau (dir.), Objets temporel. Victor Burgin, catalogue d’exposition, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, p. 37.
[2] V. Burgin, Some Cities, Berkeley et Los Angeles/London, University of California Press, 1996. Ma traduction.
[3] Burgin, « La responsabilité de l’artiste », loc. cit., p. 37.
[4] V. Burgin, Some Cities, Op. cit., p. 175 ; V. Burgin, In/Different Spaces, Berkeley/Los Angeles/London, University of California Press, 1996, p. 28. Ma traduction.
[5] Victor Burgin, catalogue, Barcelona, Fundació Antoni Tàpies, 2001, p. 192. Ma traduction.
[6] J.-L. Déotte, Walter Benjamin et la forme plastique : Architecture, technique, lieux, Paris, L’Harmattan, 2012, p. 146.
[7] W. Benjamin, Rue à sens unique (1928), trad. A. Longuet Marx, Paris, Editions Allia, 2015. W. Benjamin et A. Lācis, « Naples » (1925), dans Images de pensée, Paris, Christian Bourgois, 1998.
[8] V. Burgin, In/Different Spaces, Op. cit., p. 154.
[9] Ibid., p. 139. Ma traduction.
[10] Asja Lācis était une actrice et directrice de théâtre lettonne qui a révolutionné le théâtre prolétarien pour les enfants dans la Russie soviétique des années 1920. En 1924, elle rencontre Benjamin avec qui elle séjourne quelque temps à Capri et à Positano. C’est elle qui initie Benjamin au Marxisme et le présentera à Bertolt Brecht. (S. Buck-Morss, The Origin of Negative Dialectics. Theodor W. Adorno, Walter Benjamin, and the Frankfurt Institute, New York et London, Macmillan, 1977, p. 21).
[11] W. Benjamin, Rue à sens unique (1928), Op. cit., p. 7.
[12] V. Burgin , In/Different Spaces, Op. cit., p. 141. Ma traduction.
[13] Voir, entre autres, J.-L. Déotte, Walter Benjamin et la forme plastique., Op. cit. ; B. Fellmann, Durchdringung und Porosität : Walter Benjamins Neapel. Von der Architekturwahrnehmung zur kunstkritischen Medientheorie, Berlin, LIT Verlag, 2014 ; G. Gilloch, Myth and Metropolis : Walter Benjamin and the City, Cambridge, Polity Press, 1996.
[14] W. Benjamin et A. Lācis, « Naples » (1925), Op. cit., p. 11.