L’avenir dans le passé. Textes et images
des almanachs populaires en France et
en Italie au XIXe siècle

- Ignazio Veca
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résumé

Almanachs et prédiction

      Dans son Dialogue entre un Passager et un Marchand d’almanachs le poète italien Giacomo Leopardi (1798-1837) faisait dire à ses personnages :

Le Passager – La vie qui est bonne, ce n’est pas celle que l’on connaît ; ce n’est pas la vie passée, c’est la vie à venir. Avec l’année nouvelle, le destin va enfin nous traiter favorablement, vous et moi, tout le monde, et nous allons être heureux.
Le Marchand d’almanach – Espérons-le [1].

      Ecrit en 1832, ce dialogue s’inscrit dans la lignée de la réflexion désenchantée du poète de Recanati : l’ironie du Passager se heurte avec la trivialité du Marchand ; la prévision pour l’année nouvelle ne se révèle qu’une « illusion de l’espérance » selon l’auteur du Zibaldone, comme tout progrès de la condition humaine [2]. Ce n’est pas un hasard si Leopardi a cultivé une défiance véritable envers les « miserabili almanacchi » [3], symboles de la croyance dans le progrès et dans l’avenir. Et pourtant, au-delà de la valeur symbolique de ce dialogue, la scène que le poète dessine n’est pas dépourvue de tout réalisme. Au XIXsiècle, beaucoup de dialogues semblables devaient se dérouler dans les rues d’Italie et d’Europe [4]. De fait, les usages et l’échange d’une typologie de marchandises entraînaient une tension entre passé et avenir qui se cristallisait dans un objet particulier, le petit livre qui s’appelait « almanach ».
      Objets sériels, les pronostics, les calendriers, les lunaires et les almanachs étaient traditionnellement diffusés par des colporteurs, et faisaient partie du corpus de lectures populaires durant tout de l’Ancien Régime [5]. Cette littérature a joué un rôle majeur dans l’histoire de la perception du temps, proposant des moyens de lier le présent avec l’avenir – à travers les prédictions – et avec le passé – par la construction de chronologies astrologiques et historiques.
      Dans cette contribution, je souhaiterais rapprocher ces objets, leur contenu (textes et images), et l’apprivoisement de la temporalité qui se glisse dans une forme particulière de périodicité : l’almanach. Je le ferai à travers deux cas d’études afin de sonder les rapports entre stéréotype et transformation, répétition (reproduction) et écarts, qui sont propres à ce genre littéraire. Il me semble que cette perspective n’est pas dépourvue d’intérêt pour une histoire culturelle des objets et pour une compréhension de la dimension politique (dans le sens large d’un changement social perceptible ou souhaité) qui traverse ces mêmes objets. Pour ce faire, l’analyse se concentre sur des almanachs présents dans le marché éditorial pendant une durée séculaire. Ce choix permet de percevoir les écarts dans une longue série et de saisir par-là la plasticité d’un genre et des ses produits. Il ne s’agit pas, bien entendu, d’une analyse systématique de ces séries : après avoir défini les caractéristiques du genre, j’insisterai surtout sur les changements.
      Conçue en tant que science au début de l’époque moderne, l’astrologie a été dénoncée pour son caractère fallacieux à partir du XVIIe siècle. L’« espion du ciel » devint peu à peu un imposteur et un hérétique [6]. Pourtant, ce long déclin n’a pas balayé la littérature de prédiction. Elle a connu, au contraire, une poussée extraordinaire avec l’invention de l’imprimerie (un des premiers fruits du pressoir de Gutenberg était en effet un calendrier lunaire, imprimé en 1448). De ce fait, elle s’orienta de plus en plus vers la production de livrets et brochures anonymes, toujours renouvelés dans la répétition des formes et des contenus. Œuvre de compilateurs, le pronostic renaît sous le signe de l’astronomie, des prédictions météorologiques et de l’annuaire. Cette évolution a été le produit de la répression, opérée à partir du XVIe siècle sous les coups de la censure et de l’Inquisition contre l’astrologie judiciaire – à savoir la branche de l’astrologie qui prétend décrire l’influence des astres sur la vie des gens – au profit d’une l’astrologie « chrétienne ». L’accusation d’hérésie précède les critiques scientifiques d’après [7].
      Au XVIIIe siècle une autre typologie de livret du nouvel an s’impose. L’almanach abandonne la doctrine du pronostic astral et son contenu glisse vers le genre du « livre universel », un texte à plusieurs facettes, au goût encyclopédique, où l’astrologie cède la place à toute autre forme de connaissance (littérature, science, médicine, hygiène et histoire). Bref, on passe de l’astrologue à l’astronome et philosophe. L’almanach devient ainsi l’ancêtre de l’agenda de poche ou de bureau : des feuilles blanches paraîtront afin de permettre au possesseur de prendre des notes [8]. Au XIXe siècle, plusieurs intellectuels italiens essayèrent de donner à ce genre une fonction pédagogique, afin d’en faire un instrument d’éducation des masses [9]. Toutefois l’almanach demeura un genre hybride, toujours en suspens entre ses origines magiques et astrologiques, et ses usages « modernes ». De ce fait, l’almanach ne se configure pas seulement en tant que calendrier, qui donne des informations utiles ou amusantes à ses lecteurs ; il essaye de les orienter vers un futur probable, qu’il cherche à démêler dans la chronique de l’année qui vient de se dérouler. En un mot, il parie avec le temps.

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[1] G. Leopardi, Operette morali, sous la direction de G. Chiarini, Livorno, Franc. Vigo, 1870, p. 346 : « Passeggere – […] Quella vita ch’è una cosa bella, non è la vita che si conosce, ma quella che non si conosce ; non la vita passata, ma la futura. Coll’anno nuovo, il caso incomincierà a trattar bene voi e me e tutti gli altri, e si principierà la vita felice. Non è vero ? Venditore – Speriamo ».
[2] Voir G. Leopardi, Zibaldone, traduction intégrale, présentation et annotation de B. Schefer, Paris, Allia, 2003 : 1er juillet 1827.
[3] G. Leopardi, Saggio sopra gli errori popolari degli antichi, Firenze, Le Monnier, 1851, p. 167.
[4] G. Solari (dir.), Almanacchi, lunari e calendari toscani tra Settecento e Ottocento. Introduzione storica e catalogo, Milano-Firenze, Editrice Bibliografica-Giunta Regionale Toscana, 1989 ; Futuro da leggere. Almanacchi, lunari, calendari e strenne della Biblioteca Comunale Centrale di Firenze, Firenze, Ed. Polistampa, 2006. En ce qui concerne le contexte du dialogue de Leopardi, la référence a été identifiée dans l’almanach de 1832, intitulé I pregiudizj del secolo : cf. B. Martinelli, « Leopardi, il venditore di almanacchi e il passeggere », B. Martinelli (dir.), Leopardi oggi. Incontri per il bicentenario della nascita del poeta, Milano, Vita e Pensiero, 2000, pp. 109-169, en particulier les pages 120 et suivantes.
[5] R. Chartier, Lectures et lecteurs dans la France d’Ancien Régime, Paris, Seuil, « L’univers historique », 1987.
[6] E. Casali, Le spie del cielo. Oroscopi, lunari e almanacchi nell’Italia moderna, Torino, Einaudi, 2003.
[7] Ibid., pp. 61-89.
[8] L. Braida, « Dall’almanacco all’agenda. Lo spazio per le osservazioni del lettore nelle “guide del tempo” italiane (XVIII-XIX secolo) », A. Messerli, R. Chartier (dir.), Lesen und Schreiben in Europa 1500-1900. Vergleichende Perspektiven, Basel, Schwabe & Co., 2000, pp. 107-137.
[9] Almanacchi, lunari e calendari toscani tra Settecento e Ottocento. Introduzione storica e catalogo, Op. cit. ; L. Braida, « Gli almanacchi italiani settecenteschi. Da veicoli di “falsi pregiudizi” a “potente mezzo d’educazione” », M. G. Tavoni et F. Waquet (dir.), Gli spazi del libro nell’Europa del XVIII secolo, Atti del Convegno di Ravenna (15-16 dicembre 1995), Bologna, Pàtron, 1997, pp. 193-215.