Formes et formations de l’informe
dans la bande dessinée

- Benoît Mitaine
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Fig. 4a. O. Dix, « Criblé de balles », 1924
Fig. 4b. O. Dix, « Champ de trous d’obus… », 1924

Fig. 5. J. Tardi et J.-P. Verney, Putain de
guerre !
, 2008

Fig. 6. A. Altarriba et Kim, L’aile brisée, 2015

      Malheureusement – serait-on tenté de dire –, l’informe n’est pas le seul apanage de l’expérimental ou de récits de science-fiction à l’imagination débridée : on le retrouvera aussi volontiers dans des situations où l’homme perd son humanité pour basculer dans l’abjection la plus complète. Les livres d’histoire nous enseignent à l’envie que le monstrueux, depuis des siècles, est bien moins extraterrestre que terrestre et des auteurs moins inventifs ou introvertis que Lovecraft ont eu tôt fait d’assimiler la guerre à l’anéantissement, c’est-à-dire à une forme d’informe.
      Otto Dix (1891-1969), engagé dans les tranchées allemandes durant la Grande Guerre, fait partie des premiers artistes à voir utilisé l’art pour faire la « guerre à la guerre » [10], même si Dix n’a jamais soutenu de discours pacifiste ou antimilitariste [11], à la différence de Grosz pour qui l’art était une arme « contre la bêtise humaine de son époque » [12]. Avec Der Krieg (fig. 4), Dix va tout d’abord tenter de conjurer de façon cathartique les images insoutenables de la guerre qui le hantent tout en léguant, sans en être encore conscient, un héritage inoubliable dont la bande dessinée ne cessera depuis lors d’être redevable.
      Jacques Tardi (1946), fer de lance depuis les années 1970 de la bande dessinée antimilitariste, n’aura cessé tout au long de sa carrière d’afficher cette filiation en ravivant des témoignages aussi bien graphiques (les eaux-fortes [13] de Dix de 1924) qu’oraux (les récits de son grand-père [14]) ou écrits (Barbusse dans Le Feu [15]) des survivants d’un conflit à la violence sans précédent.
      Gueules cassées des mutilés, corps éviscérés, hachés, émiettés, démembrés par les éclats d’obus, chairs putrides et en décomposition, bâtiments réduis à l’état de tas de décombres et de ruines, paysages dévastés et ravagés, tel est le portrait que Tardi fait de la guerre. S’y mêle le difforme indélébile de blessures qu’aucune chirurgie ne saurait réparer à l’informe fugace du souffle destructeur d’une explosion qui marie en un éclair dans les airs tonnes de terre, de fer et de chair. La guerre, comme le disait Lovecraft pour ses monstres, défie elle aussi les lois de la matière et de l’énergie : le plomb vole, l’acier se tord, la terre s’élève, les paysages des siècles durant immuables deviennent mouvants, le vertical devient horizontal, l’intérieur extérieur et vice versa (fig. 5). Tout se fond et tout s’inverse en temps de guerre, et chez Tardi plus que chez les autres, car l’organique, le mou et les fluides occupent une place de taille : tripes, sang et cervelle se déversent volontiers à l’air. Ces formes molles, pendantes, dégoulinantes, livrées en vrac et désordonnées, séparées des os et des muscles qui donnent forme au corps humain, sont la quintessence d’une horreur dans laquelle l’informe exerce un rôle que l’on ne saurait minimiser. Au même titre que la nature a horreur du vide, l’homme a horreur de l’informe en ceci qu’il incarne toujours un désordre dans les lois et normes qui régissent le monde. L’informe n’est pas qu’un espace d’indétermination, invitant l’autre à interagir au niveau intellectuel, émotionnel et pulsionnel, comme chez Breccia ; il est aussi un lieu frappé par l’absence d’organisation ce qui aurait tendance à faire de l’informe une puissance, voire une nuisance, anomique.

Zones de brouillage figuratif

      Cette puissance anomique, propre à semer le trouble et la confusion, n’est pas seulement opératoire pour se livrer à des expérimentations génériques (la bande dessinée abstraite) ou thématique (le monstrueux), elle l’est aussi au niveau narratif et esthétique afin de générer des zones de brouillage aux fonctions assez clairement définies.
      L’Aile brisée, roman graphique d’Antonio Altarriba et Kim (Denoël Graphic, 2015), présente la curiosité de s’ouvrir sur une première case troublante (fig. 6) que le lecteur aurait bien du mal à comprendre en l’absence des cases suivantes. S’il fallait la décrire, il serait difficile d’aller au-delà de ces quelques commentaires bien imprécis : deux lignes de contour noir vaguement parallèles et symétriques parviennent à isoler une unité centrale qui occupe diagonalement l’essentiel de la case. La moitié gauche de cette unité est constellée de ronds formés de hachures et marqués en leur centre d’un point noir. La case n°2, bien qu’offrant un élargissement de plan qui laisse aux lignes de contour la possibilité de s’épanouir un peu, n’est guère plus intelligible que sa voisine et le lecteur ne peut que partager la question posée par le personnage situé dans le hors-champ : « Mais c’est quoi, ça ? ». La case n°3 répond doublement à la question, d’une part en poursuivant le mouvement de dézoomage initié plus tôt et qui permet enfin de comprendre que cette unité ceinturée de deux lignes de contours faussement parallèles était en fait un plan détail de la saignée d’un bras criblée de petites ecchymoses provoquées par des trous d’aiguille hypodermique, et d’autre part grâce à la réponse apportée par un second personnage également situé dans le hors-champ qui répond : « Des hématomes… Votre mère a des veines difficiles à trouver ». Les quatrième et cinquième cases, poursuivant le mouvement de recul observé dès la case 2, finissent par offrir un plan général dans lequel apparaît alors une vieille dame alitée dans une chambre d’hôpital.

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[10] Krieg dem kriege (1924), album d’Ernst Friedrich, publié la même année que le cycle de gravures d’Otto Dix intitulé Der krieg, fut aussitôt brandit par les anti-bellicistes comme un manifeste pacifiste.
[11] E. Karcher, Dix, Cologne, Taschen, 2002, pp. 29-51.
[12] Ibid., p. 9.
[13] O. Dix, La Guerre (1924), Paris, Gallimard / Historial de la Grande Guerre, 2015.
[14] V. Marie, « Entre mémoire et histoire, la fabrique d’un imaginaire de la Grande Guerre en bande dessinée : le cas de Jacques Tardi », dans V. Alary et B. Mitaine, Lignes de front. Bande dessinée et totalitarisme, Genève, Georg, 2011, pp. 185-206.
[15] « Sur le terrain vague, sale et malade, ou de l’herbe desséchée s’envase dans du cirage, s’alignent des morts. (…) Il en est qui montrent des faces demi-moisies, la peau rouillée (…).
D’autres sont des larves informes. (…) on a transporté un cadavre dans un tel état qu’on a dû, pour ne pas le perdre en chemin, l’entasser dans un grillage de fil de fer. (…) Il a été ainsi porté en boule dans ce hamac métallique, et déposé là. On ne distingue ni le haut, ni le bas de ce corps ; dans le tas qu’il forme, seule se reconnaît la poche béante d’un pantalon. On voit un insecte qui en sort et y rentre » (H. Barbusse, Le Feu (1915), pp. 193-194 ; édition électronique sur le site ebooks libres et gratuits (consulté le 4 août 2017).