Formes et formations de l’informe
dans la bande dessinée

- Benoît Mitaine
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résumé

      La bande dessinée, comme tous les arts visuels, dispose de ce pouvoir démiurgique et quelque peu tératogène de pouvoir créer sans re-présenter, de pouvoir inventer sans imiter, de pouvoir montrer sans signifier. Si cette particularité est commune à tous les arts visuels, catégorie à laquelle la bande dessinée sait parfois se hisser, la bande dessinée, comme son nom le suggère en français, repose sur un principe séquentiel à dominante narrative qui la différencie en cela grandement de la peinture, de la photo ou de la sculpture. Sa vocation diégétique la rend, si ce n’est incompatible, au moins peu propice à l’épanouissement d’images abstraites et de séquences non-narratives… Et pourtant, sans même avoir à entrer dans le champ expérimental de la bande dessinée abstraite, il n’est pas rare de trouver dans le neuvième art des cases, des bandes, voire des planches non figuratives.
      Pour essayer de mieux appréhender ce phénomène marginal de la bande dessinée figurative il s’agira d’identifier les grandes formes de formation de l’informe dans l’art séquentiel, c’est-à-dire d’essayer de répertorier certains des principaux facteurs d’émergence d’images non-figuratives dans le récit figuratif. L’approche thématique et générique s’imposera dans un premier temps avec une étude du monstrueux chez Alberto Breccia (le genre fantastique) et Jacques Tardi (le thème de la guerre). L’analyse se focalisera ensuite sur la question des jeux d’échelle (le macro- et micro-) et des déformations, recours marquants de la bande dessinée figurative pour générer des zones de brouillage en jouant sur des effets-informe. Toutefois, avant d’aborder la question du non-figuratif dans la bande dessinée narrativo-figurative, un bref détour par la bande dessinée dite abstraite semble s’imposer afin de montrer à la fois les potentialités et les limites de ce courant ainsi que les différences qui l’opposent fondamentalement à la bande dessinée traditionnelle.

Quelques considérations sémantiques préliminaires

      L’adjectif « informe », en ce qu’il exprime une qualité, touche potentiellement un monde très vaste qu’il serait vain de chercher à circonscrire. En revanche, en s’appuyant sur un système d’association d’idées, qui sera forcément en partie subjectif, il est possible d’aller au-delà de la définition tautologique de type « qui n’a pas de forme ». Ce qualificatif négatif qui a valeur de mot-valise, d’hyperonyme, invite au voyage, à l’aventure, au champ expérimental en ceci qu’il voisine bien souvent avec les frontières de l’inconnu, du jamais vu, de l’invisible, de l’indicible. L’absence de mot pour désigner la forme de l’entité informe rappelle que l’informe est aussi de l’innommé, de l’anonyme, soit en attente d’un néologisme soit irrémédiablement innommable.
      Cet état de fait a pour corollaire que ce qui est informe, faute d’être autre chose de mieux défini, se voit privé d’entrée dans les dictionnaires et les encyclopédies et, à ce titre, voit son existence fragilisée, amoindrie, comme amputée. Ne dépendre que d’un adjectif pour être qualifié ne dit rien de la nature de la chose ainsi qualifiée. L’eau, peut-on lire dans Le Grand Robert, est informe. Mais le fait qu’elle soit nommée lui confère déjà une identité, à défaut d’une forme…
      S’il apparaît que cette succession de qualificatifs précédés de préfixes négatifs et privatifs ne constitue en rien une entrave pour certains arts plastiques qui parviennent à faire de ce moins un plus, on peut en revanche imaginer sans peine que faire de l’informe un sujet viable et exploitable pour un art narratif comme la bande dessinée ne sera pas sans poser de sérieux problèmes. Il existe d’ailleurs un précédent célèbre qui, mutatis mutandis, permet d’entrevoir l’ampleur de la difficulté. Avant que l’informe n’existe en art, on se souviendra d’un certain Flaubert qui avait caressé l’étonnant et impossible projet d’écrire un roman sur « rien » :

Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait de lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins où le sujet serait presque invisible, si cela se peut [1].

      Heureusement pour nous, l’informe n’est pas « rien ». Certes l’informe se définit mal, mais il présente l’avantage d’être. L’on pourrait aussi se dire que si la peinture ou la sculpture parviennent à faire de l’informe une contrainte créatrice, d’autres arts visuels, voire narrativo-visuels, pourraient eux aussi y trouver matière à s’émanciper des ornières de la narration et de la figuration. C’est cette gageure que tentent de relever depuis quelques années maintenant différents auteurs et artistes, certains avec plus de bonheur que d’autres tant la tâche est ardue.

Bande dessinée et abstraction

      Jean-Paul Gabilliet observait dans un ouvrage consacré au fantastique dans la bande dessinée que celle-ci « porte inscrite au plus profond de son potentiel expressif la trace de la liberté totale de la représentation iconique, liberté qui culmine avec l’abstraction, à savoir la capacité à représenter sans pour autant signifier de manière hégémonique et monolithique » [2]. Remarque que l’on partagera sans retenue, à ceci près que l’informe à haute dose, c’est-à-dire comme sujet principal de création, a en commun avec le « rien » de Flaubert de mettre en échec le récit en le plaçant en situation de rupture de la représentation du perceptible. Or, comment réaliser une bande dessinée qui ne soit pas qu’une planche ou un strip sans récit ? Il en ressort que ces productions sont davantage des œuvres picturales que des récits visuels et que ce sont davantage des mains d’artiste que d’auteur qui sont à la manœuvre.

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[1] Correspondance entre Gustave Flaubert et Louise Colet en date du 16 janvier 1852, éd. D. Girard et Y. Leclerc, Rouen, 2003 (consulté le 4 août 2017).
[2] J.-P. Gabilliet, « Introduction », dans Otrante, « Fantastique et bande dessinée », J.-P. Gabilliet et J. Baetens (éds.), n°13, avril 2003, p. 7.