Triomphe de la mort. L’été 14 dans
La Bataille d’Occident
d’Eric Vuillard

- Sylvie Vignes
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résumé

      « Le triomphe de la mort », tel est le titre de plusieurs œuvres picturales à travers les siècles, de la fresque pisane du Campo Santo – réalisée par Buonamico Buffalmacco au milieu du XIVe siècle, elle est fort probablement inspirée par l’épidémie de peste noire qui venait de faire vingt-cinq millions de victimes parmi la population européenne – jusquà la grinçante huile sur toile de Félix Nussbaum, réalisée en 1944, où, sur les ruines du monde, ricanent une dizaine de squelettes musiciens. Mais c’est surtout, bien sûr, le titre d’un des chefs-d’œuvre de Bruegel, large composition achevée en 1562, dont l’esthétique clame sa dette envers Jérôme Bosch dans la mesure où elle vise à produire l’effroi, l’angoisse et le dégoût, à travers un grouillement de scènes et saynètes faussement épiques ou ouvertement sordides.
      Ces « triomphes de la mort » s’inscrivent bien, à leur manière, dans la tradition des « vanités », mais loin d’y être figurée par un crâne benoîtement posé dans un intérieur cossu, au milieu d’objets de valeur, et d’instruments symbolisant la diversité des occupations humaines, la mort y est représentée de manière allégorique dans des scènes d’action : manches retroussées, à l’ouvrage, et à grande échelle… Ces fresques et tableaux, liés aux épisodes les plus traumatisants de l’histoire du monde, s’avèrent donc en définitive bien plus proches de l’esthétique des danses macabres médiévales que de celle des vanités.
      Or, la Grande Guerre fait indéniablement partie de ces quelques épisodes hors-norme, surpassant à tel point en inhumanité et en durée le conflit franco-allemand qui l’avait précédée qu’on assiste, en une quarantaine d’années, à un radical changement d’échelle. C’est bien ce qu’Eric Vuillard semble suggérer en reprenant le célèbre sonnet que Rimbaud a consacré à un soldat tué durant la guerre de 70. Malgré l’évidence du scandale, la mort du dormeur du val, unique, peut encore être adoucie et parée d’une certaine beauté par la tendre attention que lui porte le poète. Impossible quand les jeunes « dormeurs » se comptent soudain par milliers, par millions ! En reprenant les expressions et images rimbaldiennes tout en multipliant vertigineusement les victimes, Eric Vuillard nous permet de voir se dissoudre l’humanité, au sens propre et au sens figuré :

Qu’on entende chanter la rivière, qu’on soit ébloui par ces haillons d’argent. Ils sont là, têtes nues, milliers de bouches ouvertes, la lumière pleut sur leur sommeil. Qu’on imagine leurs narines blanches frissonner au vent du soir et que l’on voie ces milliers de trous rouges dans l’abdomen, le front, le dos, qu’on imagine ces corps déchiquetés, l’herbe noire [1].

      Paru en 2012, le récit intitulé La Bataille d’Occident nous permet – effroyablement – de « revoir » 1914, et notamment l’été 14, comme moment où la mort remporte une de ses plus décisives victoires en Occident. Fascinant moment de l’irrémédiable déclic : le premier domino tombe, dans un bruit de tonnerre, le 28 juin 1914 – assassinat de l’archiduc d’Autriche et de son épouse, puis le second – assassinat de Jean Jaurès le 31 juillet 1914 – et la machine infernale est en route, broyant tout sur son passage, velléités de résistance pacifiste comprises :

[…] une jeunesse qui s’apprête et l’ignore, le malheur à bout portant, les visages que des museaux flairent, cette robe blanche qui va se déchirer. (…) il faut imaginer cette grande bévue qui se prépare (…). Le gril est prêt, la truelle racle le mur, on va pouvoir rompre la chair comme du pain. (27)

      Pour évoquer l’impitoyable engrenage, La Bataille d’Occident mobilise des métaphores violentes et crues, comme dans cette éloquente inversion de l’eucharistie signalant la profanation de la vie et des valeurs humaines, à laquelle vient d’ailleurs faire écho plus loin un autre passage saisissant, très gionien d’inspiration lui aussi : « Et brusquement il y eut un corps. Un seul corps fait de millions d’hommes. Un corps de pain et de vin. » (77). Le récit recourt souvent aussi à un grotesque déshumanisant et à un humour grinçant aptes à saper toute dignité – « L’Europe entière se rétracta comme un escargot dans le sel. » (60), « ce piège est à présent comme une tapette à rats qui s’est refermées sur le vide » (93) –, comme le font à leur manière les danses macabres médiévales. A l’heure des déclarations de guerre en chaîne dues au jeu des alliances, il file d’ailleurs la métaphore d’une déclaration galante accompagnée d’une invitation à entrer dans une chorégraphie d’« amour à mort » :

C’est ainsi qu’on s’envoie des milliers d’invitation pour le bal. Car, à présent, tous les pays qui se partagent le monde (…), ces tous petits pays turbulents, qui ont surpris les peuples d’outremer dans leur vieux sommeil et les ont secoués pour que tombe toute la monnaie de leurs poches, voici qu’ils veulent danser une formidable gigue, un branle, une amoureuse, une maclotte. Ils s’invitent, se pressent, s’envoient des papiers brûlants dans des enveloppes de couleur. (…) Chacun a presque peur d’oublier un ennemi, tant il y en a, tant le jeu est compliqué. (70-71)

      Eric Vuillard consacre une bonne moitié de son récit à cette « saison violente » inaugurée fin juin par un « double poinçon de sang » (52). Et placée dès le début sous le signe d’une monstrueuse absurdité. C’est en effet parce que Sophie Chotek est l’épouse morganatique de l’archiduc François-Ferdinand qu’ils trouveront tous deux la mort le 28 juin 1914 :

Le service de sécurité avait dû être restreint en raison de sa présence ; car, lorsqu’elle était là, l’archiduc lui-même ne pouvait pas bénéficier de tout son service d’ordre, il devait se contenter d’un service allégé, pour avoir épousé une femme noble, mais pas de sang royal. Et toute la dynastie paya ce formidable manque de savoir-vivre. (55)

      Comme l’ensemble du conflit qui va suivre, l’attentat de Sarajevo est présenté à juste titre comme une succession confuse de désirs et de peurs, d’avancées et de reculades, de hasards, de ratages successifs et d’invraisemblables bavures :

[…] lorsque la balle qui venait de traverser la portière de la voiture pénétra dans son ventre à elle, cette balle portait, sous sa petite douille de cuivre, toutes les contradictions du temps.
Une seconde balle fila et atteignit le cou de l’archiduc. Il posa la main sur la plaie. Il faisait beau, les arbres étaient verts, la foule était dense, amicale ; il s’étonna. Pourtant, déjà une heure plus tôt, quelqu’un avait lancé un bâton de dynamite sur leur voiture, et François-Ferdinand l’avait saisi au vol et jeté par terre. L’explosion avait détruit la voiture suivante, blessant plusieurs personnes. Le conspirateur avait avalé sa pilule de cyanure et sauté dans le fleuve ; on l’avait vite rattrapé. Son cyanure était avarié et la rivière ne dépassait pas dix centimètres de profondeur ! Il y eut une énorme confusion, de larges mouvements de foule ; les conjurés se débinèrent, on n’y voyait plus rien. François-Ferdinand voulut aller à l’hôpital, rendre visite aux blessés. Et c’est en faisant demi-tour, un peu plus loin, qu’il avait reçu la balle qu’on lui destinait. (59-60)

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[1] E. Vuillard, La Bataille d’Occident, Arles, Actes Sud, 2012, p. 104 (les pages seront désormais indiquées entre parenthèses après les citations).