L’expression de l’émotion dans les épitaphes
de sépultures d’enfants.
Pour un corpus hétérogène : texte, image, objet

- Catherine Ruchon
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résumé

Fig. 1. Sépulture d’enfant au cimetière de Bagneux, 2007

Fig. 2. Cimetière de Montparnasse, 1998

Fig. 3. Anges au cimetière de Lille, 1984

Fig. 4. Anges au cimetière de Pantin, 2003

Fig. 5. Cimetière des Batignolles, 2005

Fig. 6. Cimetière de Montparnasse, 1998

Tu es hors du langage des sentiments et des émotions. Tu es l’anti-langage (A. Ernaux).

      Qu’est-ce qui fait qu’un texte comme une épitaphe, touchant à la question de la mort, laisse filtrer si peu de ce que l’on nomme dans le langage courant « émotion » [1]? Là où l’on s’attendrait à des déclarations pathétiques et poignantes n’apparaissent que stéréotypes et formules figées. Les émotions semblent bridées. Et cela interroge d’autant plus lorsqu’il s’agit de tombes d’enfants.
      Nous n’avons pas accès aux émotions d’autrui, celles-ci étant des « expériences internes » [2]. Nous n’avons accès qu’à leurs expressions, dans la mesure où elles sont rendues publiques. Aussi permettent-elles classiquement de marquer la frontière entre privé et public. Les épitaphes funéraires sont à la lisière de ces deux domaines. L’expression de la douleur des endeuillés, émotion intime, doit répondre à des conventions sociales. Plus encore, elle s’inscrit dans un espace marqué par l’idéologie et notamment par une doctrine religieuse [3]. Cette doctrine impose au scripteur d’épitaphe une écriture normée qui compose avec de puissants préconstruits, trace de la position longtemps dominante de « l’appareil idéologique d’Etat religieux » [4]. En Occident, l’expression des émotions individuelles est souvent modelée par les archétypes religieux, celui du Christ, enfant sacrifié, celui de la Vierge Marie, modèle de la mère résignée à la perte. Cependant, on observe aujourd’hui un nouveau rituel, où la parole est laissée à l’objet, et qui permet peut-être de contourner certains interdits.

Les interdits du discours et la mort de l’enfant

      Le cimetière est aujourd’hui un lieu public où l’émotion ne s’exprime pas de façon naturelle et spontanée : les bruits par exemple sont interdits, ainsi que le stipule le règlement actuel des cimetières en France. Le public a intériorisé une réglementation, l’émotion est modélisée, à l’image des tombes et des plaques funéraires. Dans ce lieu considéré aujourd’hui comme « sacré » où hausser le ton fait froncer des sourcils courroucés, l’expression est régie par des pré-discours [5], des discours « déjà-là » qui se répètent au fil des décennies. Il n’en a d’ailleurs pas toujours été ainsi : dans l’Europe christianisée du Moyen Age, et jusqu’au XVIe siècle, les sépultures étant jadis intégrées au lieu de vie des vivants, dans un espace non délimité [6].
      Au fil du temps s’est opérée une codification rigoureuse du comportement de l’endeuillé, qui semble vouloir contraindre l’émotion, empêcher son expression. Les endeuillés doivent respecter les attentes des visiteurs, de la société. La notion d’« attente », comme le rappelle Martine Joly dans son Introduction à l’analyse de l’image [7], est liée à celle d’ « horizon d’attente » d’une œuvre, et fut introduite dans les années 1970 par Hans Robert Jauss à propos de l’étude de réception des œuvres littéraires : le public est « prédisposé à un certain mode de réception » [8] et le texte « donne lui-même de manière anticipée son mode de réception et libère en cela un potentiel d’effet » [9]. Autrement dit par Wolfgang Iser : « les normes sociales et les cadres de référence participent, en qualité d’éléments du répertoire, à la construction » du texte et en constituent « la toile de fond sur laquelle va naître l’effet du texte » [10]. En vertu de quoi, le scripteur d’épitaphe est en effet tenu de se conformer à un certain « répertoire textuel » (W. Iser) préexistant, constitué ici d’épigraphes funéraires. Les textes funéraires appartiennent à ces données sensibles qui nécessitent la prise en compte de leur contexte, au niveau micro (le cimetière) et macro (la conception de la mort dans la société), de leur effet discursif et de leur réception chez les visiteurs-lecteurs. Ce terrain sensible que représente le cimetière ne laisse guère de place à une parole non formelle.
      Parmi les trois conceptions de l’espace public envisagées par Patricia Paperman, dans son article « Les émotions et l’espace public », se trouve en premier lieu celui qui est caractérisé par l’institution de codes et de conventions. Dans cet espace public, l’émotion fait figure de perturbatrice et se voit sanctionnée et réprimée :

Une approche historique du traitement de ces « pulsions » se focalise sur la mise en place de « l’infinité de règles et d’interdictions qui se sont transformées en autant d’autres contraintes », émoussant et limitant ce genre de manifestations, naturelles et universelles de ce point de vue [11].

      Certes, on ne peut nier que les formes d’expression conventionnelles (comme les formules de politesse par exemple) favorisent le liant social, mais faut-il pour autant adhérer à l’idée de Richard Sennet [12] que trop d’authenticité détruit la sociabilité ? Dans cette perspective, l’émotion est considérée comme un mouvement qui vient déranger l’ordre établi.
      En visitant un certain nombre de cimetières français (une trentaine), j’ai pu constater sur certaines tombes d’enfants la présence d’objets insolites faisant entorse à ce concept d’attente [13]. J’en donnerai pour exemple emblématique cette photographie (fig. 1) prise au cimetière de Bagneux. L’absence quasi totale de texte sur cette tombe (à l’exception du prénom, du nom et des années de naissance et de décès) contraste fortement avec l’abondance de jouets et de plantes qui la recouvrent. Cet exemple semble nous dire que les épitaphes sont des énoncés soumis à contraintes, comme le dit Michel Foucault dans L’Ordre du discours à propos des discours en général, et que ces objets (jouets, mais aussi peluches, bijoux, cailloux, bougies, photographies sur des supports autres que funéraires comme sur la fig. 2) posés sur les tombes permettent au contraire de signifier une émotion interdite. Ils viennent neutraliser les interdits du discours censés en maîtriser sa « grande prolifération » [14] en se faisant la marque d’une émotion. Ils s’opposent à la tranquille indifférence de formules conventionnelles telle que « Regrets » qu’impose une certaine décence émotionnelle. Si les discours stéréotypés laissent peu filtrer l’émotion qu’est susceptible d’éveiller la mort d’un enfant, l’ajout de photographies et d’objets divers, leur multiplication (figs. 1, 3, 4, 5 et 6), est peut-être au contraire une façon de contourner les interdits du discours. A la prolifération tant redoutée des discours se substitue une prolifération d’objets.
      Les épitaphes relèvent d’une doctrine religieuse, qui détermine l’ensemble du rituel funéraire. Selon M. Foucault, l’appartenance doctrinale met en cause non seulement l’énoncé mais aussi le sujet parlant, menacé d’exclusion ou d’hérésie [15]. Dire que la mort est un tabou peut sembler une « évidence », de ces évidences que se plaisait tant à épingler Louis Althusser [16]. Mais quels dangers la parole sur la mort peut-elle représenter ? A qui profite ce silence ? L’Eglise s’est arrogé des droits sur la mort et l’on peut légitimement la soupçonner de vouloir contrôler les discours la concernant. L’un des arguments en faveur de cette thèse est l’absence lexicale de termes désignant le père, la mère ou les parents endeuillé-e-s. Or il apparaît qu’il s’agit davantage d’un « effacement » lexical que d’une « lacune » lexicale car il y a eu par le passé différents termes pour désigner la mère endeuillée. En effet, l’expression mater dolorosa, qui renvoie à la figure archétypale de la mère éplorée par la mort de son enfant, aurait pu combler cette lacune. L’expression, si elle reste connue, n’est plus guère usitée dans le langage courant pour désigner les mères ayant perdu un enfant. Cet « effacement » lexical pourrait être l’indice d’un refoulement collectif de l’image de la mère en deuil, image préservée presque uniquement dans le cadre bien délimité de l’histoire de l’art et de l’iconographie religieuse [17]. Son abandon peut aussi être l’indice d’une volonté de ne pas voir, de masquer, une réalité qui dérange. D’autres signes semblent conforter cette hypothèse, notamment l’oubli d’expressions équivalentes, comme mater orba, qui désignait spécifiquement la mère en deuil et qui a totalement disparu du lexique. Yvonne Cazal, spécialiste en linguistique médiévale, note que orbus s’est effacé lors du passage aux langues romanes, et n’a pas été remplacé en dépit d’un contexte littéraire où s’épanouit en ancien français un genre de la mère devant son fils agonisant puis mort [18].Ce goût littéraire persiste jusqu’au XVe siècle sans que l’abondance de discours sur la mère en deuil ne génère un mot nouveau qui contiendrait le concept en question. En outre, alors que le substantif grec orphaneia désignait « le fait de perdre son enfant » et que l’adjectif orphanè s’applique à l’enfant ayant perdu ses parents mais aussi aux parents ayant perdu leur enfant, le mot orphelin a perdu le sens général de « privé de » qui permettait de l’employer dans différents contextes. Il se spécialise et désigne exclusivement l’enfant privé de ses parents.

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sommaire

[1] J’emploie « émotion » dans son sens large et usuel, sans établir la distinction opérée par A. R. Damasio entre sentiment et émotion dans Spinoza avait raison. Joie et tristesse, le cerveau des émotions, Paris, Odile Jacob, 2003.
[2] P. Paperman, « Les émotions et l’espace public », Quaderni, N°18, 1992, p. 95.
[3] Telle que la définit M. Foucault dans L’Ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, pp. 41-45.
[4] L. Althusser, Positions, Paris, Editions sociales, 1976, notamment p. 124.
[5] M.-A. Paveau, Les Prédiscours. Sens, mémoire, cognition, Paris, Presses Sorbonne nouvelle, 2006.
[6] J.-D. Urbain, « Les Cimetières d’Occident. Des sociétés de conservation », Etudes Paris, vol. 357, n°2-3, 1982, pp. 194-195.
[7] M. Joly, Introduction à l’analyse de l’image, Paris, Armand Colin, 2012 [1993], p. 48.
[8] H. R. Jauss, Pour une esthétique de la réception, Paris, Gallimard, 1978, p. 50.
[9] Ibid., p. 6 (avant-propos).
[10] W. Iser, L’Acte de lecture. Théorie de l’effet esthétique, München, Pierre Mardaga éditeur, 1976, p. 167.
[11] P. Paperman, « Les émotions et l’espace public », art. cit., pp. 93-95.
[12] R. Sennett, Les Tyrannies de l’intimité, Paris, Seuil, 1979.
[13] Cette étude s’appuie sur un corpus de photographies de 450 tombes d’enfants prises dans des cimetières français et essentiellement parisiens. Pour beaucoup, ces tombes datent des XXe (300 tombes environ) et XXIe siècles (100 tombes). Les sépultures anciennes disparaissant progressivement ou leurs épitaphes n’étant plus déchiffrables, je n’ai répertorié qu’une quarantaine de tombes du XIXe siècle.
[14] M. Foucault, L’Ordre du discours, Op. cit., p. 52.
[15] Ibid., p. 41-45.
[16] L. Althusser, Positions, Op. cit., notamment p. 124.
[17] C. Ruchon, « Mater dolorosa et mater orba, les mères oubliées », Mater dolorosa [carnet de recherche], 7 juin 2012.
[18] Y. Cazal, « Nec jam modo mater, enquête sur une dénomination disparue pour désigner « la mère qui a perdu son enfant », La madre-The mother, Micrologus, Nature, Scienze e Società medievali, XVII, Florence, Edizioni del Galluzo, 2009, p. 243.