Représentations et intégrations du mobile
et du SMS au cinéma
Analyse de deux écritures filmiques
contemporaines : La Reine des pommes
de Valérie Donzelli (2009) et
L’Exercice de l’Etat de Pierre Schoeller (2011)

- Tanguy Bizien
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Fig. 2. V. Donzelli, La Reine des Pommes, 2009


Fig. 3. V. Donzelli, La Reine des Pommes, 2009


Fig. 4. V. Donzelli, La Reine des Pommes, 2009


Fig. 5. V. Donzelli, La Reine des Pommes, 2009


Fig. 6. P. Schoeller, L’Exercice de l’Etat, 2011


Fig. 7. P. Schoeller, L’Exercice de l’Etat, 2011

      Le film commence par une lettre de rupture lue en voix-off par Mathieu (Jérémie Elkaïm) qui se sépare d’Adèle. On aperçoit d’abord deux pages manuscrites posées sur une table (fig. 2) puis, tandis que la lecture se poursuit, on alterne entre la scène de départ de Mathieu et la lecture de la lettre par Adèle, seule et désemparée. Donzelli ne se contente pas de faire lire cette lettre en voix-off par Jérémie Elkaïm, certaines formules sont aussi dites en in, procédé qui souligne l’importance de ces phrases pour Adèle. La première, prononcée par Mathieu filmé en gros plan, est « la fin de notre histoire » ; la deuxième est dite en off et en in dans une sorte de chevauchement qui crée un effet de répétition et de résonance. On entend d’abord le personnage dire en off « j’étouffe » puis, presque simultanément, on le voit souffler cet énoncé à l’oreille d’Adèle en in dans le plan (fig. 3). L’effet d’écho est particulièrement intéressant car il traduit l’impact de ces mots sur le personnage et crée un entrelacs signifiant entre l’écriture et la voix. On songe à cette « oreille intérieure » évoquée par Jean Pouillon, « celle qui saisit notre langage intime » [10]. On peut donc interpréter ce plan comme l’audiovisualisation d’une perception intérieure et d’un souvenir de lecture qui continue de résonner longtemps après. La figure ainsi composée par Donzelli est proche de l’expression idiomatique « ces mots résonnent encore à mes oreilles » qui traduit en image l’idée d’un souvenir marquant.
      Pour Michel Foucault, « la lettre rend le scripteur présent à celui à qui il s’adresse (…) présent d’une sorte de présence immédiate et quasi physique » [11]. Il y sans doute un peu de cela dans ce plan qui signale l’aspect fortement analogique de la relation épistolaire classique tandis que les échanges SMS reposent sur des liens digitaux d’où le support papier est absent (même si le SMS est plus proche du billet que de la lettre dans les faits). Avant d’en arriver aux échanges SMS, signalons qu’après avoir été quittée, Adèle se lamente auprès d’une voisine dans une chambre couverte de posters sur lesquels on peut lire des formules comme « Gros bâtard » ou « Grosse baltringue » (fig. 4) que l’on retrouve sous la forme de SMS plus tard dans le film lorsqu’Adèle insulte Paul qui ne répond plus. Quant à la lettre, Adèle y répond à la fin du film par une carte postale adressée à Mathieu depuis New York où elle se reconstruit (fig. 5). Elle le remercie, comme il le lui avait lui-même prédit, pour se détacher enfin.
      Les objets et les jeux d’écriture participent donc de la construction de l’univers diégétique, de la structuration du récit et de la communication qui s’établit avec le spectateur dans La Reine des pommes. Contrairement à la prééminence de la lettre sous toutes ses formes chez Donzelli, c’est le téléphone qui marque le film de son empreinte chez Schoeller.

L’Exercice de l’Etat et la rhétorique du téléphone

      L’Exercice de l’Etat s’ouvre sur une séquence de rêve : une femme nue est guidée jusqu’aux mâchoires d’un crocodile par des hommes masqués. Un panoramique passe d’un visage endormi à une protubérance qu’on devine être une érection cachée par un drap blanc à la séquence suivante. Puis l’homme ouvre les yeux, allume la lumière, regarde dans le vide. Il s’agit du ministre des transports Bertrand Saint-Jean, interprété par Olivier Gourmet, personnage dont nous allons suivre le quotidien au sein d’une tranche de vie allant d’un accident à un autre.
      La place des téléphones fixe et mobile est prépondérante dans le film qui démarre véritablement par une scène au ministère. La nuit, les conseillers font la fête quand l’un d’entre eux, Yan interprété par Laurent Stocker, décèle une sonnerie de téléphone. Il se précipite dans les bureaux et décroche plusieurs combinés avant de trouver le bon. A l’autre bout de la ligne, un préfet lui annonce un grave accident de car scolaire dans sa région. Il appelle aussitôt Gilles, le directeur du cabinet, avec son portable, caché dans les toilettes pour masquer le bruit de la fête. Ce dernier, interprété par Michel Blanc, lui parle depuis sa baignoire, lui aussi avec son portable. Il raccroche puis appelle le ministre sur son portable. Ces premières conversations téléphoniques nous font découvrir les personnages principaux suivant une logique hiérarchique (le conseiller, le directeur de cabinet, le ministre) ainsi que les décors suivant une logique mêlant l’univers professionnel (décor du ministère) à l’univers intime (chambre à coucher du ministre) avec un entre-deux occupé par Gilles qui loge dans un appartement de fonction du ministère. Ce fil, à la fois narratif et communicationnel, liant les personnages entre eux fixe l’ensemble des relations et des événements à venir.
      Le téléphone fixe est d’emblée associé au ministère, ce qui lui confère un statut à la fois officiel et matériel. C’est sur l’une des lignes fixes du ministère que le préfet appelle, c’est aussi grâce à ces lignes fixes que Gilles, le directeur de cabinet, organise la vie du ministre et gère les affaires courantes (fig. 6). Lorsque le Préfet appelle, c’est l’institution qu’il alerte. Et lorsque Gilles, que l’on voit le plus souvent au bout d’une ligne fixe qu’avec son portable, passe ses coups de fils, c’est en tant que voix officielle et officieuse du ministre. Le fixe est donc définitoire de ce personnage, serviteur zélé de l’Etat dont la vie est au service de l’intérêt général, en dehors de toutes considérations personnelles et carriéristes. Il apparaît bien seul au milieu d’hommes politiques assoiffés de pouvoir ou d’argent et sert de contrepoint à toutes ces ambitions. Notons enfin qu’il est le seul personnage que l’on voit écrire sur un support papier à l’aide d’un stylo, ces gestes définissant une catégorie de conseiller à l’ancienne.
      A l’inverse, le téléphone portable est toujours associé au ministre (fig. 7) ainsi qu’aux différents conseillers et à l’attachée de presse, interprétée par Zabou Breitman, qui s’agitent autour de lui. Le portable est présent dans toutes les séquences qui mettent en scène l’univers professionnel. Dans les mains des conseillers, il acquiert la même valeur que les documents papier sur lesquels ils travaillent, ces fameuses chemises que le téléspectateur peut apercevoir chaque mercredi à la sortie du conseil des ministres. On peut en tirer deux observations. D’abord, que la proximité entre le portable et les documents est une belle métaphore du portable comme lieu d’enregistrement de contenus [12]. Contrairement au fixe, le téléphone portable est un outil de travail qui incorpore les documents écrits ainsi que les différents contacts professionnels. Ensuite, que le film s’interprète aussi en fonction de stéréotypes véhiculés par les images médiatiques. Ces documents de travail papier, dont on a parfois l’impression qu’ils ne servent plus à rien comparés aux mobiles, renvoient aux signes de la vie politique telle qu’ils sont construits et véhiculés par l’imagerie médiatique. Il en va de même pour le ministre qui marche toujours en téléphonant ou qui téléphone toujours en marchant, c’est selon. Le mouvement n’apparaît plus seulement comme une possibilité du téléphone mobile, il définit l’homme politique moderne, c’est-à-dire toujours en action et toujours connecté, stéréotype politique et culturel également véhiculé par les diverses représentations médiatiques.

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[10] J. Pouillon, Temps et roman, Paris, Gallimard, 1946, p. 14.
[11] M. Foucault, Dits et écrits, Tome IV (1980-1988), Paris Gallimard, 1994, p. 425.
[12] Voir les travaux de Maurizio Ferraris sur la « documentalité » et sur la société de l’enregistrement. Voir aussi son ouvrage consacré au mobile, T’es où ? : ontologie du téléphone mobile, Paris, Albin Michel, 2006.