Représentations et intégrations du mobile
et du SMS au cinéma
Analyse de deux écritures filmiques
contemporaines : La Reine des pommes
de Valérie Donzelli (2009) et
L’Exercice de l’Etat de Pierre Schoeller (2011)

- Tanguy Bizien
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Fig. 1. V. Donzelli, La Reine des Pommes, 2009

      Ce qui a changé, c’est le lien à la mobilité ainsi qu’à l’écriture et à la lecture associées à des dispositifs de clavier et d’écran déterminant de nouveaux modes de relation aux autres, à soi et au monde. Les films contemporains ont désormais affaire au déplacement de personnages en conversation au sein d’une multitude d’espaces privés et publics comme ils ont a géré l’insertion d’écrans numériques contenant des signes (linguistiques, iconiques…) dans ou « sur » l’image en lien avec de nouveaux gestes de communication. A l’instar de la conversation téléphonique, l’échange de SMS investit tous les espaces sociaux. Ce ne sont donc pas uniquement des questions de temporalité qui se posent au cinéma que des questions de relations à l’espace et aux espaces, matériels, géographiques et numériques.
      Ces quelques remarques montrent la distorsion qui peut exister entre les imaginaires associés aux potentialités technologiques et à leurs représentations dans les films de fiction qui semblent parfois ne pas être à la hauteur des promesses impliquées par les fonctionnalités multiples d’un objet hypermédiatique. Le cinéma devra bientôt inventer de nouvelles formes pour suivre les évolutions technologiques qui verront les usagers passer de la voix à l’image tout en conservant le texte. Contrairement aux années 1980 et 1990, le portable n’est plus un objet de prestige ou de pouvoir comme dans Wall Street d’Oliver Stone (1987) ni un objet qui anticipe les évolutions technologiques ou qui participe d’une certaine virtualité numérique comme dans la trilogie Matrix des frères Wachowski (1999-2003), il est un objet qui s’est totalement intégré à l’ordinaire des situations sociales et communicationnelles contemporaines. Son insertion dans les représentations cinématographiques s’est faite au rythme de sa démocratisation, sans bouleverser l’esthétique ou le langage cinématographique, ni même le vocabulaire de l’analyse. Un gros plan de SMS ou un gros plan de lettre peuvent être indifféremment qualifiés d’inserts scripturaux, tandis que les figures du découpage téléphonique restent sensiblement les mêmes entre le fixe et le mobile [8].
      Si au départ, seuls quelques personnages possèdent et utilisent un mobile, il devient peu à peu un objet de communication quotidien que chacun porte et transporte avec lui. Comme le rappellent les chercheurs du GRIPIC/CELSA, « les premiers téléphones "portables" étaient des téléphones de voiture, et ce, de 1956 (combiné U43) aux premiers analogiques qui prenaient la forme de petites mallettes (fin des années 1980). L’affranchissement du véhicule apporte au téléphone portable le succès qu’on connaît. Il lui permet surtout de graviter directement dans la sphère corporelle : c’est dès lors un objet qu’on emporte, puis qu’on porte avec soi, un objet fait pour être directement et le plus possible en contact avec le corps » [9]. Le portable s’est donc inséré dans nos gestes et dans nos pratiques quotidiennes jusqu’à en devenir transparent.
      Mais comment figurer une forme de transparence liée à des automatismes et à des appropriations communicationnels tout en donnant à voir le contenu de ces communications ? Et comment jouer avec les signes d’écriture et d’écran associés au portable au sein d’une écriture filmique et cinématographique ?
      L’écriture SMS est particulièrement intéressante dans les films car elle met en jeu un dispositif qui impose d’apparaître au premier plan, l’écran et l’écriture numérique, tout en s’articulant avec la situation de communication mise en scène dans une construction destinée à impliquer le spectateur dans l’échange tout en lui permettant de converser une certaine distance, c’est-à-dire de lire tout en percevant et de percevoir tout en lisant. Au-delà du contenu textuel, il faut donc être attentif à la manière dont les cinéastes intègrent ces dispositifs qui déterminent à la fois la perception, la lecture et donc l’interprétation d’un message à plusieurs composantes. Nous souhaitons ainsi mettre en balance une forme de transparence du signifiant « portable » au regard d’une abondance de signes de nature différente, à la fois linguistique et plastique. Nous reprenons là une vieille articulation que les sémiologues connaissent bien : l’idée que le signe vaut pour un concept mais aussi pour lui-même, tel qu’il apparaît « matériellement ». Il s’agit donc de travailler sur la matérialité de l’écriture numérique dans les liens plastiques et sémiotiques qu’elle entretient avec l’image cinématographique. Nous voulons également saisir la manière dont le mobile, tel qu’il sert à la fois aux conversations téléphoniques et aux correspondances numériques, structure les films de fiction et dont il s’insère dans l’espace diégétique. Nous voulons le faire en réfléchissant aux systèmes filmiques en eux-mêmes ainsi que dans les liens qu’ils entretiennent avec une culture visuelle croisant des représentations filmiques, médiatiques et sociales.
      Il nous semble que La Reine des pommes de Valérie Donzelli (2009) et L’Exercice de l’Etat (2011) de Pierre Schoeller constituent un bon point de départ à un tel travail.

La Reine des pommes à la lettre

      Dès l’entame, La Reine des pommes est placé sous le signe de l’écrit. Après une saynète au supermarché, on suit le personnage d’Adèle (Valérie Donzelli) marchant dans les rues de Paris au son de la chanson « Fais ta vie » interprétée par Charles Trenet. Au terme de sa déambulation, le titre du film apparaît sous une forme singulière (fig. 1). A l’inverse du générique dont les mentions sont écrites sur un fond noir, les mots qui forment le titre sont issus de différentes sources iconiques telles les lettres en néon d’une enseigne ou les mots d’une plaque de rue parisienne. Quatre plans se succèdent de manière linéaire jusqu’à former le titre, images que l’on retrouve dans un cinquième plan sous la forme d’un split-screen : « La / Reine / des POMM ». La forme du collage et l’hétérogénéité des sources iconiques ne sont pas sans rappeler l’iconographie lettriste qui revient, comme nous le verrons par la suite, sous une autre forme pour donner vie à l’écriture de SMS.

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[8] Voir la typologie du « téléphème » établie par M. Chion dans Un art sonore, le cinéma, Op. cit., pp. 324-329.
[9] A. Jarrigeon, J. Menrath (dir.), Le Téléphone mobile aujourd’hui, usages et comportements sociaux, Paris, Association française des opérateurs mobiles, société Discours & Pratiques, 2007, p. 34.