Quand l’art découvre ses cartes...
- Manon Regimbald
_______________________________
pages 1 2 3 4 5

Dessous les cartes : l’impulsion allégorique

       Où est donc le point central, l’axe, l’intérêt dominant, les positions fixes, les structures absolues ou le but recherché ? L’esprit est toujours refoulé vers la périphérie sur des trajectoires imprévisibles qui donnent le vertige (Robert Smithson [40])

       Quand l’œil croise sur la carte une inscription, plus ou moins apparente, plus ou moins transparente, alors la fracture des mots effrange les frontières entre les arts. Dans l’expérience renversante qui s’ensuit, l’on reconnaît l’action des forces vives de l’allégorie comme celles démontrées par Walter Benjamin. Au sein du travail sur les limites auquel se livre la cartographie en arts visuels, la périphérie des mots et le contour des images s’effilochent tandis que le point fuit, se défile, se dérobe, évanescent, fugace, si mobile. Où est donc rendu le centre ? Où s’en vont donc les marges qui ricochent parmi ces amas de fragments, ces tas de débris ?
       Ne perdons pas de vue que l’allégorie constitue essentiellement une forme d’écriture parce qu’ « elle transforme d’un seul coup les choses et les œuvres en un écrit stimulant » et, qu’à l’inverse, « l’écriture tend à s’imposer comme une image » [41]. Dans la carte, les couches de mots introduisent des crevasses et des ruptures dans l’espace géométrique tout en entraînant des successions de failles qui minent les images de plus en plus morcelées, fragmentées. Cependant, en procédant par dissolution et désintégration, le mouvement allégorique qui anime l’acte cartographique se tourne vers l’entropie, et ce faisant vers les ruines, autant les ruines de la nature que celles de l’histoire car pour Benjamin :

 

       Le mot « histoire » est inscrit sur le visage de la nature dans le langage des signes du passé. La physionomie allégorique de l’histoire-nature, que le Trauerspiel met en scène, est vraiment présente comme ruine. Avec elle, l’histoire s’est retirée sur le théâtre de manière sensible. Et dans cette forme, l’histoire n’est pas modelée, figurée comme le processus d’une vie éternelle mais bien plutôt comme celui d’un déclin inéluctable. Ainsi l’allégorie reconnaît-elle qu’elle est au-delà de la beauté. Les allégories sont au domaine de la pensée ce que les ruines sont au domaine des choses [42].

 

       Ainsi, l’impulsion allégorique nous déporte « là où il n’y a rien à quoi s’attacher, si ce n’est les cendres », écrira Robert Smithson [43].
       C’est dans cette optique benjaminienne que s’élabore la démarche d’Anselm Kiefer. Ainsi, Chutes d’Etoiles – 1998. Dans l’immensité insondable de ces tableaux insoutenables, le peintre des ruines renverse l’espace. Il dépeint des territoires ravagés, à même des décombres, décombres de décombres. Dans cette carte du ciel astronomique – 465 x 530 cm – incrustée de bris de verre, les étoiles tombent à en croire le titre et déclinent pendant que les constellations, en suspens sur la toile, se dérobent sous les chiffres qui les recouvrent en guise de noms – sombres traces des matricules tatoués aux bras des prisonniers juifs d’Auschwitz. Pendant que le sublime de la voûte étoilée sombre implacablement dans l’abomination des espaces rémanents des camps d’extermination, brusquement, l’on se perd tout entier dans ce paysage infini, néanmoins sans campement possible.

 

Histoires de cartes

 

       Fictions et jeux de cartes font glisser pêle-mêle le monde réel ou imaginaire dans leurs réserves mythiques et oniriques, scientifiques et métaphoriques, nous enseignant et nous renseignant sur son existence, mais toutefois sans prétendre ni le représenter ni le certifier. Et pourtant ! Les mots de la carte qui explorent la poièsis et que la fiction déploie semblent incapables de faire le deuil de l’apparence de la description, de l’historiographie à laquelle ils s’opposent néanmoins. Ambitieuses malgré tout de dire le réel, les lexies échouent sur les récifs de la géographie et de sa physis. Ces termes pointent alors, la réalité d’une nature auréolée d’une présence et d’une force originaires, venue du tréfonds de l’histoire, « telle une scène primitive dont l’opaque permanence déterminerait encore la discipline » de référence, soit la géographie [44].
       Dans cette perspective, Lost Map (1999) de l’artiste irlandaise Kathy Prendergast ressemble au premier abord à une carte des Etats-Unis. Or, une inspection plus minutieuse de l’œuvre générée informatiquement révèle que tous les mots de la carte ont été supprimés à l’exception de ceux débutant par Lost, tels Lost Creek, Lost canyon, Lost Island, etc., l’artiste se réapproprie des informations factuelles spécifiques avec lesquelles elle joue délibérément sur la contradiction et la divergence du sens des noms trouvés. Au plus près des affects et du légendaire dont l’espace géométrique est si dépourvu, Prendergast manifeste paradoxalement la fiction du réel grâce à cette carte des lieux perdus qui constituera l’étape inaugurale de son Atlas émotionnel.

 

Perdre la carte ?

       De ce qui est passé tout n’est pas perdu.
       De ce qui est perdu tout n’est pas à remplacer (Walter Benjamin [45])
       Les cartes sont des choses très insaisissables. La carte de Mono Lake est une carte qui nous indique comment aller nulle part (Robert Smithson [46])

       Perdre la carte : n’est-ce pas, dans cet état de désorientation extrême que se profile notre monde actuel ? Sans pays de Cocagne à l’horizon, ni Terre Promise, nous voilà déboussolés. Pendant longtemps, l’espérance et l’assurance de trouver un meilleur ailleurs miroitaient mais aujourd’hui, d’où que l’on regarde, il n’y a plus d’Ouest ou d’Eldorado. L’assurance d’une éternité de la terre n’existe plus tout simplement. En lieu et place de l’Eden et de l’Arcadie, la dislocation, l’incertitude affectent l’espace contemporain [47]. Ce malaise identitaire sur lequel l’art d’aujourd’hui semble s’appuyer questionne tout autant le sens de notre manière d’être au monde. Dans ce contexte,

l’analyse des formes énonciatives les plus typiques de cette « doléance » territoriale peut nous permettre de mieux comprendre la sensibilité de notre monde face au double processus d’attachement et d’arrachement aux espaces habitables, processus paradoxal qui constitue l’une des dimensions essentielles de notre vie publique ou politique comme de notre existence intime ou psychique, à l’heure où nous semblons perdre tout lieu... dans une sorte de déterritorialisation globalisante ou totalisante – totalitaire ? globalitaire ? [48]

 

Se perdre ou se retrouver ?
Du Nord au Sud

 

       Au XXIe siècle, l’acte cartographique continue néanmoins de découvrir, de réinventer, d’explorer plus que jamais la Terre mais surtout il la dépeint d’une extrémité à l’autre, touchant ses limites au moment même où le monde perd la carte en même temps que la planète perd le Nord alors que les pôles fondent chaque jour un peu plus et que le réchauffement planétaire s’accentue all over. Voyons cela de plus près, entre autres, avec les artistes René Derouin et Philippe Boissonnet.

 

>suite
retour<
[40] R. Smithson, « Un musée du langage au voisinage de l’art », Op. cit., p. 191.
[41] W. Benjamin, Origine du drame baroque allemand, Paris, Flammarion, 1985, p. 190.
[42] Ibid.
[43] R. Smithson, Robert Smithson. Le paysage entropique, Op. cit., p. 177.
[44] M. de Certeau, Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Paris, Folio, Gallimard, 1987.
[45] W. Benjamin, « Les régressions de la poésie de Carl Gustav Jochman », Œuvres III, Paris, Gallimard, Folio essais, 2000, p. 404.
[46] R. Smithson traduit et cité par G. A. Tiberghien, dans Land Art, Paris, éditions Carré, 1995, p. 191.
[47] B. Goetz, La dislocation. Architecture et philosophie, Paris, Les éditions de la Passion, 2001 ; I. Rogoff, Terra Infirma, Goegraphy’s visual culture, London and New York, Routledge, 2000.
[48] P. Ouellet, Outland, Op. cit . p. 121.