
Entretien avec Bernard Vouilloux
- Maxime Cartron
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Maxime Cartron : Vous avez publié deux ouvrages sur le rapport aux images de Pascal Quignard (La Nuit et le silence des images : penser l’image avec Pascal Quignard, Paris, Hermann, 2010 ; Image et medium : Sur une hypothèse de Pascal Quignard, Paris, Les Belles Lettres, 2018), dont vous êtes par ailleurs l’ami, comme il le déclare lui-même dans Sur l’image qui manque à nos jours (Paris, Arléa, 2014, p. 7). Qu’est-ce qui vous a poussé à un tel travail, et dans quelle mesure ce lien amical y a-t-il contribué ?
Bernard Vouilloux : Pour répondre à votre question, je suis obligé de revenir quarante-cinq ans en arrière. C’est au printemps 1979 que j’ai rencontré Pascal pour la première fois. Il était alors lecteur aux éditions Gallimard, et c’est, si je me souviens bien, dans un petit bureau situé au dernier étage de l’immeuble de la rue Sébastien-Bottin (tel était alors son nom), qu’eut lieu notre rendez-vous. Je terminais mon année de DEA à la Sorbonne, j’avais vingt-cinq ans, et je me trouvais face à quelqu’un qui n’avait guère que quelques années de plus que moi. Il avait beau paraître très jeune, il se dégageait déjà de lui la sorte d’autorité que confère l’expérience, mais il l’assumait avec une telle simplicité que je m’étais senti immédiatement en confiance. Il faut savoir que je n’avais encore rien lu de lui, alors qu’il avait publié déjà plusieurs livres et textes importants depuis le début de la décennie. C’est Philippe de La Genardière, assistant de Bernard Noël pour la collection « Textes », éditée par Flammarion, qui m’avait parlé avec admiration de ce jeune écrivain et m’avait incité à aller le voir. Le motif de ces rendez-vous, c’était le type de textes que j’écrivais alors, poèmes et proses sans genre bien défini – ce que résumait assez bien, en ces années, le mot même de « texte ». De ce dont Pascal me parla ce jour-là, j’ai surtout gardé le souvenir de l’insistance avec laquelle il m’invita à consulter les nouveautés présentées sur les tables des librairies – par exemple, « non loin d’ici », à La Hune –, en particulier de suivre ce qui se publiait dans les revues, ce que je faisais déjà depuis un certain temps, lisant non seulement les inévitables NRF et Tel Quel, mais aussi Le Nouveau Commerce, Po&Sie, nouvellement fondée par Michel Deguy, ou Argile, la belle revue de Claude Esteban. Il n’en demeure pas moins que j’avais des progrès à faire... Le conseil peut paraître étrange de la part de celui qui a souvent affirmé se sentir contemporain des Messieurs de Port-Royal ! Mais ce serait une erreur de voir là une quelconque contradiction, car seuls peuvent se dire de 1640 ceux qui viennent après et qui sont nécessairement de leur temps. Comme le dit Adorno – c’est une formule que j’aime citer –, « tout n’est pas possible à tout moment ». L’écriture, pas plus que le reste, n’échappe à la puissance de la datation, surtout si elle ne veut pas répéter « ce qui se fait ». Peu après cette première rencontre, je me suis procuré les trois volumes des Petits Traités, édités par la librairie-galerie qu’avait fondée Jean-Pascal Léger, mais c’est chez lui qu’il m’avait fallu les retirer et, en son absence, c’est sa mère qui me les remit (toute une époque que ces petites maisons, façon botteghe oscure). Dans ma bibliothèque, sous leur sobre couverture de papier beige, ils viennent juste avant la suite pourpre en huit volumes éditée par Mæght une dizaine d’années plus tard.
Dans les années qui ont suivi notre rencontre (j’habitais et travaillais alors au Maroc, où j’avais été détaché), Pascal et moi sommes restés en contact : je lui ai envoyé le texte que j’écrivais au moment où j’étais allé le voir. Il l’a défendu devant le comité de lecture, mais l’autre voix était défavorable. J’ai plusieurs lettres de lui datant de cette période, la première moitié des années 1980, et je me souviens avoir relevé qu’à partir d’un certain moment, elles n’étaient plus manuscrites, mais dactylographiées, un changement que j’ai mis plus tard sur le compte de son « ascension » au sein de la maison Gallimard, lorsqu’il se démultipliait entre toutes sortes de fonctions. Je suis vite devenu un lecteur régulier de Quignard, davantage, je l’avoue, de ceux de ses livres qui sont de la veine des Petits Traités, que des romans, à l’exception des Tablettes de buis d’Apronenia Avitia, et peut-être un peu de Tous les matins du monde et de Terrasse à Rome, qui situent leur « action » dans le passé et qui, par là même, amortissent la « gêne », non pas « technique », mais thymique que j’ai ressentie à la lecture de ses romans modernes. Si je tente d’analyser a posteriori cette réserve, toute personnelle, il me semble qu’elle est venue du désaccord tonal que je percevais entre la rêverie à laquelle invite le romanesque des situations et des lieux, porté qu’il était par les lenteurs de la durée narrative, et la matérialité de l’univers évoqué (celle des « voitures automobiles » et des téléphones). Les nervures du dessin se perdaient dans une sorte de sfumato, sans plus l’énergie dont les dotait la puissance d’effraction des Petits Traités, leur écriture comme fracturée. Ma préférence va donc assez nettement au versant de son œuvre qui relève de l’écriture fragmentaire, pour user d’une catégorie que Quignard a lui-même interrogée, une forme qui répond parfaitement, en ce qu’elle a de libre en son perpétuel recommencement, au genre de l’essai, à cet exercice de la pensée écrivante (ou de l’écriture pensante) qui consiste à essayer, quitte à adopter ici et là le mode du conte, très différent de celui du roman.